
Le premier maître Kévin est oreille d'or : analyste en guerre acoustique au Centre d'interprétation et de reconnaissance acoustique, à Toulon, il embarque sur les sous-marins pour identifier chaque bruit capté par les sonars. Au micro du Carré, le format portrait d'Horizons Marines enregistré aux Fêtes maritimes de Brest 2024, il raconte son passage de l'immobilier à la Marine, la sélection et l'année de formation, les 6 000 sons à mémoriser, la vie à bord et ce que le film Le Chant du loup montre juste de son métier.
Reconnaître un navire en moins de deux minutes
Dans ce deuxième épisode du Carré, format portrait d’Horizons Marines, le premier maître Kévin, analyste en guerre acoustique, explique ce que fait une « oreille d’or » à bord d’un sous-marin. Il est affecté au Centre d’interprétation et de reconnaissance acoustique (CIRA), à Toulon, l’unité qui regroupe toutes les oreilles d’or de la Marine et les prête aux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) et aux sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) le temps d’une mission. Il arrive la veille de l’appareillage et repart une fois la mission terminée. Son travail consiste à analyser, à l’oreille et avec des outils informatiques, tous les signaux captés par les sonars, ces micros disposés dans l’eau autour du sous-marin. Un « bruiteur », dans le vocabulaire des sous-mariniers, c’est tout ce qui fait du bruit dans l’eau : bâtiment de pêche ou de commerce, bâtiment de guerre français, d’un pays de l’OTAN ou d’une nation concurrente, mais aussi crevettes, dauphins, baleines, orages ou tremblements de terre. « C’est tout sauf un monde silencieux », résume-t-il. À bord, il est le conseiller direct du commandant pour la classification : le contrat est de passer de la perception du bruit à une classification en moins de deux minutes, au point de distinguer une frégate espagnole d’une frégate italienne et d’estimer sa vitesse.
Il revient sur le film Le Chant du loup, qui rend bien selon lui la pression de l’attente du commandant et les dialogues à bord, moins les images des sonars, couvertes par le secret. Et sur ce moment où le commandant fait reprendre la vue au périscope pour vérifier la classification.
De l’immobilier aux sonars
Le parcours de l’invité n’a rien de linéaire. Agent immobilier et gestionnaire de patrimoine, il quitte ce métier qu’il n’aimait pas, travaille trois ans dans la restauration en préparant son entrée dans la Marine, qu’il rejoint en 2015, à 25 ans, par l’école des sous-officiers. Il choisit la spécialité de navigateur timonier, se forme six mois à Lanvéoc, sur la presqu’île de Crozon, puis embarque sur les SNLE de Brest, où il travaille au sonar comme opérateur élémentaire. C’est en côtoyant les analystes en mer qu’il veut prendre leur place. Il faut compter trois à quatre ans de navigation avant de prétendre à la sélection : une semaine d’écoutes d’enregistrements, puis un cours d’un an dispensé par le CIRA lui-même, « des analystes qui forment les analystes », avec 5 000 à 6 000 fichiers audio à mémoriser. Le CIRA forme au plus huit oreilles d’or par an, en deux sessions de quatre ; lors de sa formation, ils n’étaient que deux. Il compte moins de 30 analystes de ce type en France. Il décrit aussi le travail en binôme à bord, l’écart de confort entre les sous-marins de la classe Rubis (une quinzaine de marins par chambre, moins de 60 centimètres au-dessus de la couchette) et le Suffren, la vie de « petite famille » pendant des missions d’environ 90 jours, et les trois ou quatre jours qu’il lui faut pour se réhabituer à la foule au retour.
À terre, il entretient ses connaissances : chaque nouveau bâtiment impose d’apprendre sa signature acoustique, et les enregistrements rapportés de mer sont dépouillés pour mieux connaître les menaces.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Centre d’interprétation et de reconnaissance acoustique (CIRA) : l’unité de Toulon qui regroupe les oreilles d’or de la Marine.
- Le Chant du loup : film sorti en 2018, avec François Civil dans le rôle principal, qui a fait connaître le métier.
- Classe Rubis : sous-marins nucléaires d’attaque de génération précédente, sur lesquels l’invité a navigué.
- Suffren : le nouveau sous-marin nucléaire d’attaque basé à Toulon, sur lequel il a embarqué récemment.
- Fêtes maritimes de Brest 2024 : l’entretien y a été enregistré en public.
- Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM) : producteur d’Horizons Marines.
Au fil de l’épisode
- 00:01:19 : présentation de l’invité, analyste en guerre acoustique rattaché au CIRA
- 00:01:44 : le CIRA à Toulon et l’embarquement sur SNLE et SNA le temps d’une mission
- 00:02:55 : le métier d’oreille d’or, les sonars et les bruiteurs
- 00:04:34 : des abysses bruyants et le rôle de conseiller du commandant
- 00:05:26 : une classification en moins de deux minutes
- 00:06:21 : entrée dans la Marine à 25 ans et spécialité de navigateur timonier
- 00:07:32 : avant la Marine, l’immobilier puis la restauration
- 00:08:14 : la formation de navigateur sur sous-marin à Lanvéoc
- 00:09:02 : premières missions sur SNLE à Brest, au sonar
- 00:11:04 : du confort de la classe Rubis à celui du Suffren
- 00:12:59 : ce que Le Chant du loup montre fidèlement du métier
- 00:14:15 : la semaine de sélection et le cours d’un an
- 00:15:24 : le travail en binôme à bord
- 00:15:53 : mémoriser 5 000 à 6 000 fichiers audio
- 00:16:45 : huit oreilles d’or formées au plus chaque année
- 00:17:42 : moins de 30 analystes en France
- 00:18:37 : une carrière de sous-marinier de 17 ans et demi
- 00:18:59 : la vie à bord pendant les missions
- 00:19:50 : le retour à terre et la foule
- 00:21:01 : deux missions par an
- 00:21:53 : nouvelles technologies et travail à terre sur les signatures acoustiques
- 00:23:09 : la vérification au périscope
- 00:24:36 : conseils à ceux qui veulent devenir oreille d’or
FAQ
Qu’est-ce qu’une oreille d’or dans la Marine nationale ?
C’est un analyste en guerre acoustique. À bord d’un sous-marin, il analyse à l’oreille et avec des outils informatiques les sons captés par les sonars pour identifier leur origine : navire de pêche, de commerce, bâtiment de guerre, animal marin ou phénomène météo. Il donne sa classification directement au commandant, qui en tient compte pour manœuvrer.
Combien de temps a une oreille d’or pour identifier un bruit ?
Selon le premier maître Kévin, le contrat est de passer de la perception du bruit à une classification donnée au commandant en moins de deux minutes. L’entraînement permet de distinguer une frégate espagnole d’une frégate italienne ou d’un remorqueur, et d’estimer la vitesse à laquelle le bâtiment navigue.
Comment devient-on oreille d’or ?
On ne le devient pas en entrant dans la Marine. Il faut d’abord naviguer trois à quatre ans sur sous-marin, puis réussir une semaine de sélection fondée sur l’écoute d’enregistrements. Vient ensuite un cours d’un an dispensé par les analystes du CIRA, pendant lequel il faut mémoriser 5 000 à 6 000 fichiers audio.
Combien y a-t-il d’oreilles d’or en France ?
D’après l’invité, ils sont moins de 30 en France à exercer ce métier. Le CIRA forme au plus huit analystes par an, en deux sessions de quatre élèves, et la promotion de l’invité ne comptait que deux personnes. À bord, les analystes travaillent toujours en binôme pour se relayer.
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