
L'historien Stéphane Malsagne, auteur de « La bataille de Kinmen » (Folio histoire), revient au micro du Fil de l'épée sur un épisode méconnu : l'échec du débarquement communiste sur l'île de Kinmen, en octobre 1949. Avec Alexandre Jubelin et André Loez, il retrace la fin de la guerre civile chinoise, la nuit chaotique du 25 octobre, les raisons de la défaite, puis la guerre de Corée, les bombardements de 1958 et la mémoire de la bataille, qui éclairent encore les tensions entre la Chine et Taïwan.
Trois semaines après la proclamation de Mao
Dans ce numéro du Fil de l’épée, coproduit par Le Collimateur et Paroles d’histoire, Alexandre Jubelin et André Loez reçoivent l’historien Stéphane Malsagne, auteur de « La bataille de Kinmen. Aux origines du conflit entre la Chine et Taïwan » (Folio histoire, 2026). Il raconte comment, en octobre 1949, l’armée communiste a échoué à prendre Kinmen, une île à quelques kilomètres des côtes du Fujian, coup d’arrêt qui a permis au régime nationaliste de survivre à Taïwan. Venu à la Chine après y avoir vécu dans les années 1970, puis par une biographie de Hua Guofeng, successeur de Mao, l’historien dit s’intéresser aux « marges et angles morts » de l’histoire chinoise. Il nuance d’abord le triomphe du 1er octobre 1949 : ce jour-là, Mao est loin de contrôler toute la Chine continentale, et la conquête de Taïwan, affichée depuis le printemps, reste à faire. Il retrace les tournants de la guerre civile reprise en 1946 : la Mandchourie fin 1948, Pékin prise sans combat fin janvier 1949, le franchissement du Yangtsé en avril, puis Nankin et Shanghai, pendant que les États-Unis lâchent Tchang Kaï-chek à l’été 1949. L’armée communiste a pour elle une infanterie nombreuse, des officiers bien formés et une capacité à incorporer les nationalistes qui se rendent ; il lui manque une aviation et une marine, créée officiellement le 23 avril 1949.
Côté nationaliste, Taïwan, colonie japonaise de 1895 à 1945, s’impose comme refuge au début de 1949 ; Tchang Kaï-chek ne s’y installe que le 10 décembre, après la bataille.
Une nuit de débarquement qui tourne au désastre
Kinmen, île en forme de papillon rattachée administrativement à la province du Fujian, est pour les communistes un tremplin vers Taïwan et pour Tchang Kaï-chek un avant-poste pour reconquérir le continent. Les nationalistes l’ont fortifiée de pieux antidébarquement, de mines et de tranchées, en réquisitionnant brutalement la population. En face, les premiers essais autour de Xiamen, début septembre, ont montré l’ignorance des marées et des vents et la pénurie de bateaux et de bateliers. Stéphane Malsagne décrit un commandement divisé : le chef de la 28e armée juge l’opération perdue d’avance, son supérieur Ye Fei, à la tête du 10e corps, y voit du « défaitisme bourgeois » et veut offrir Kinmen en cadeau au Parti. Dans la nuit du 25 octobre, 200 à 300 bateaux de pêche emmènent un premier régiment, censé revenir chercher le second. Une patrouille nationaliste déclenche par hasard une mine et donne l’alerte, un char tire sur un bateau de munitions, et les embarcations échouées ne peuvent plus repartir. La tête de pont établie sur la péninsule de Guningtou, qui donne son nom à la bataille, n’est jamais renforcée : on s’y bat maison par maison, entre soldats venus parfois des mêmes villages du continent, et un second débarquement de quelques centaines d’hommes est envoyé à la mort.
L’historien ajoute aux explications classiques (marées, manque de bateaux) une cause moins souvent avancée : le moral des défenseurs, convaincus de tenir le dernier bastion avant Taïwan, à rebours des redditions en série sur le continent.
De la guerre de Corée à la mémoire de Kinmen
La bataille, explique-t-il, est minimisée en Chine populaire, absente des manuels scolaires, quand Taïwan l’enseigne et l’a érigée en victoire salvatrice. La guerre de Corée met fin au projet de conquête de Taïwan, que Mao avait repoussé à l’été 1950 : les généraux sont réaffectés au front coréen, la 7e flotte américaine s’interpose, Staline refuse de risquer une guerre mondiale, et un traité d’assistance mutuelle lie en 1954 les États-Unis à la République de Chine, en restant ambigu sur les petites îles comme Kinmen et Matsu. Kinmen devient une ligne de front de la guerre froide en Asie, défendue par près de cent mille soldats dans les années 1950 et bombardée en 1958 pendant 44 jours, avec environ 450 000 obus, une crise que Stéphane Malsagne relie aux interventions américaines au Moyen-Orient de l’été 1958. Il décrit enfin une mémoire surtout vivante à Kinmen même : musée de la bataille, cimetière, quartier général communiste conservé avec ses impacts de balles, temple dédié au plus haut gradé nationaliste tombé au combat, et discours présidentiel chaque 25 octobre, qu’il lit en regard des déclarations de Xi Jinping depuis 2012.
Les intervenants concluent sur l’ambiguïté qui reste, selon eux, au fondement de la position américaine dans la région.
Pour aller plus loin
- Paroles d’histoire, « Successions #6 : Mao Zedong, avec Jérémie Tamiatto »
- L’émission du Fil de l’épée sur les LCVP
Les références de l’épisode
- « La bataille de Kinmen. Aux origines du conflit entre la Chine et Taïwan » : livre de Stéphane Malsagne (Folio histoire, 2026).
- « Avec toi au pouvoir, je suis tranquille » : Hua Guofeng, 1921-2008 : biographie signée par Stéphane Malsagne et Alain Roux (Les Indes savantes, 2022).
- Bataille de Guningtou : nom donné à la bataille de Kinmen d’octobre 1949, d’après la péninsule où se concentrent les combats.
- Ye Fei : chef du 10e corps de l’armée communiste, partisan de l’attaque.
- Tchang Kaï-chek : chef des nationalistes, qui s’installe à Taïwan le 10 décembre 1949.
- L’ours de Kinmen : surnom du char nationaliste devenu symbole de la bataille.
- Bataille du 23 août 1958 : bombardement d’artillerie de 44 jours sur Kinmen.
- Les aventures de Blake et Mortimer, « La Vallée des immortels » : album cité à propos du transfert des collections du musée de la Cité interdite.
- LCVP : petites embarcations de débarquement dont les communistes ne disposaient pas.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation du Fil de l’épée et de l’invité
- 00:02:43 : de l’histoire du Moyen-Orient à la Chine, Hua Guofeng et les angles morts
- 00:05:04 : le 1er octobre 1949, un triomphe en trompe-l’œil
- 00:07:20 : les tournants de la guerre civile chinoise
- 00:10:34 : les États-Unis lâchent Tchang Kaï-chek
- 00:12:24 : forces et faiblesses de l’armée communiste
- 00:15:15 : Taïwan, refuge des nationalistes, et son histoire
- 00:21:12 : les îles proches du continent et les premiers essais amphibies
- 00:23:19 : Kinmen, tremplin pour les uns, avant-poste pour les autres
- 00:26:08 : une armée victorieuse incapable de prendre une petite île
- 00:27:40 : pas de bateaux, pas de bateliers
- 00:29:11 : la géographie de Kinmen et sa militarisation
- 00:33:02 : Guningtou, Grande et Petite Kinmen
- 00:34:21 : un commandement communiste divisé
- 00:37:53 : la nuit du 25 octobre, la mine, le char et le bateau de munitions
- 00:41:38 : une tête de pont jamais renforcée
- 00:43:29 : des soldats du continent face à face, l’ours de Kinmen
- 00:46:18 : exactions, idéologie et moral des défenseurs
- 00:48:22 : les sources et leur charge idéologique
- 00:52:24 : la guerre de Corée met fin au projet de conquête
- 00:55:34 : le traité de 1954 et l’ambiguïté sur Kinmen et Matsu
- 00:57:25 : les crises de 1954 et 1958, ligne de front de la guerre froide
- 01:00:47 : la mémoire de la bataille à Kinmen et à Taïwan
FAQ
Qu’est-ce que la bataille de Kinmen de 1949 ?
C’est la tentative de débarquement de l’armée communiste chinoise sur l’île de Kinmen, tenue par les nationalistes, en octobre 1949. Mal préparée, faute de bateaux et de connaissance des marées, elle se solde par un échec. Selon Stéphane Malsagne, elle marque le coup d’arrêt de la poussée communiste vers Taïwan.
Pourquoi les communistes ont-ils échoué à prendre Kinmen ?
Stéphane Malsagne cite le manque de bateaux et de bateliers, l’ignorance des marées et des vents, un commandement divisé et la sous-estimation des défenseurs. Les embarcations du premier régiment n’ont pas pu revenir chercher le second. Il ajoute le moral des soldats nationalistes, convaincus de défendre leur dernier bastion.
Qui est Stéphane Malsagne ?
Stéphane Malsagne est un historien d’abord spécialiste du Moyen-Orient, qui a vécu en Chine dans les années 1970 et y est revenu par ses recherches. Il a cosigné une biographie de Hua Guofeng, successeur de Mao, et publié en 2026 chez Folio histoire « La bataille de Kinmen. Aux origines du conflit entre la Chine et Taïwan ».
Pourquoi Kinmen est-elle encore taïwanaise aujourd’hui ?
Après l’échec de 1949, la guerre de Corée a détourné Mao de la conquête de Taïwan et entraîné la protection américaine de la République de Chine. Selon l’invité, Kinmen et Matsu, très proches du continent, font toujours partie de ce reliquat de la guerre civile, malgré les bombardements de 1958.
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