
Le contre-amiral François Guichard, amiral chargé de la fonction Histoire de la Marine nationale, revient pour Horizons Marines sur la guerre franco-chinoise qui opposa la France à l'empire des Qing entre 1883 et 1885, un conflit jamais déclaré et mené surtout en mer. Il raconte comment l'escadre de l'amiral Courbet, mouillée au milieu de la flotte chinoise, a joué de la marée pour l'anéantir à Fuzhou en août 1884, puis comment deux canots armés de torpilles à hampe ont semé la confusion dans la baie de Shipu en février 1885.
Une guerre jamais déclarée, livrée en mer
Dans cet épisode de la série consacrée aux 400 ans de la Marine, Horizons Marines reçoit le contre-amiral François Guichard, amiral chargé de la fonction Histoire de la Marine nationale, pour raconter deux combats de la guerre franco-chinoise (1883-1885), qui opposa la France à l’empire des Qing. Il replace d’abord ce conflit dans la longue suite d’interventions qui mène à l’Indochine française : guerres de l’opium dans les années 1850-1860, protectorats imposés aux royaumes de la région, volonté de commercer avec la Chine, à qui l’on vend « un peu d’opium, mais surtout beaucoup d’armes ». Les Pavillons noirs, des rebelles issus d’une révolte contre l’empire et installés dans une « zone grise », menacent le commerce ; la mort d’un officier français dans une embuscade, en juin 1884, pousse la France à exiger excuses et indemnité. Pour l’amiral, que cette guerre n’ait jamais été déclarée n’a rien d’exceptionnel : il s’agit d’appuyer des négociations par la force. Il rappelle aussi l’état de la marine française de l’époque, passée presque entièrement à la vapeur après la guerre de Crimée et attirée par les torpilleurs, ces petits navires capables de frapper plus gros qu’eux, « quelque chose qui ressemble à ce qu’on ferait aujourd’hui avec des drones ». Il dresse enfin le portrait de l’amiral Courbet, né à Abbeville, polytechnicien, ancien gouverneur de Nouvelle-Calédonie, qui prend en 1883 le commandement de l’escadre d’Extrême-Orient : « un homme d’action », mais « pas un impulsif ».
L’amiral souligne un paradoxe : la France avait elle-même contribué à créer la marine chinoise et l’arsenal de Fuzhou, si bien que l’escadre française affrontait des navires construits par des Occidentaux, et pas seulement des jonques.
Fuzhou, la marée comme arme
Pendant plusieurs semaines, l’escadre française mouille au milieu de la flotte chinoise, près du lieu des négociations, dans un fleuve entouré de forts. Faute d’accord sur les réparations, un ultimatum de deux heures est fixé. Le 23 août 1884, un bateau chinois s’avance et Courbet ouvre le feu. Il avait tout préparé, jusqu’à une répétition la veille : il avait constaté que les navires chinois, mal embossés, pivotaient sur leur ancre avec la marée et se retrouvaient incapables de tirer sur les Français, tandis que la marée montante permettait à deux navires de renfort de le rejoindre. Deux canots armés de torpilles à hampe, une mine fixée au bout d’un long espar, attaquent le navire amiral chinois. Selon le contre-amiral, plus de la moitié des 22 navires chinois sont détruits, face à 11 navires français ; il cite 10 morts et 48 blessés côté français, et côté chinois 5 capitaines, 29 officiers et environ 2 000 hommes. Le Bayard, navire de Courbet, bombarde ensuite les forts et l’arsenal.
La victoire n’est pas décisive : une campagne à terre difficile suit, et il faut encore que Pékin accepte les conditions françaises.
Shipu, l’attaque de nuit
Six mois plus tard, l’escadre remonte vers le nord et poursuit une flotte chinoise dont les croiseurs cuirassés, plus rapides, lui échappent. Deux frégates se réfugient dans la baie de Shipu, protégée par des forts. Plutôt qu’une attaque de jour, Courbet monte dans la nuit du 14 au 15 février 1885 « une opération commando » : deux chaloupes porteuses de torpilles à hampe partent du Bayard. L’une est repérée, mais une torpille est déposée ; dans l’obscurité, navires et forts chinois se tirent les uns sur les autres, et les deux frégates sont coulées, avec un mort côté français selon l’amiral. Il analyse les deux combats par l’économie des moyens, la surprise et surtout l’analyse poussée de l’environnement.
Les conséquences sont aussi politiques : la presse célèbre les jeunes officiers des chaloupes, ce qui renforce la Jeune École et ses torpilleurs au prix, selon lui, d’une mauvaise lecture du retour d’expérience. Atteint du choléra, Courbet meurt en 1885 et reçoit les honneurs militaires aux Invalides. L’empereur finit par accepter les traités, et la dimension navale vient, dit l’amiral, « redorer le drapeau de la République » quand les revers à terre font tomber le gouvernement de Jules Ferry.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Guerre franco-chinoise (1883-1885) : le conflit entre la France et l’empire des Qing, jamais formellement déclaré.
- Bataille de Fuzhou, dite aussi du mouillage de la Pagode : la destruction de la flotte chinoise du Fujian en août 1884.
- Combat de Shipu : l’attaque de nuit du 14 au 15 février 1885.
- Amiral Courbet : le commandant de l’escadre d’Extrême-Orient.
- Le Bayard : le navire de l’amiral Courbet.
- Pavillons noirs : les rebelles qui menaçaient le commerce français.
- Torpille à hampe : une mine fixée au bout d’un espar, portée par un canot.
- Jeune École : le courant de pensée navale favorable aux torpilleurs, renforcé par ces combats.
- Bataille de Kinburn (1855) : sujet de l’épisode précédent de la série, présentée comme la naissance du navire cuirassé.
Au fil de l’épisode
- 00:01:55 : deux combats d’une guerre jamais déclarée
- 00:02:47 : le contexte, des guerres de l’opium à l’Indochine
- 00:05:14 : les Pavillons noirs et la question juridique
- 00:07:54 : la marine française depuis Kinburn, vapeur et torpilles
- 00:10:28 : le contexte de la bataille de Fuzhou
- 00:12:02 : le portrait de l’amiral Courbet
- 00:13:31 : une marine chinoise en partie créée par la France
- 00:14:35 : l’ultimatum et le déclenchement du combat
- 00:16:16 : la marée, facteur décisif
- 00:18:24 : les torpilles à hampe et l’anéantissement de la flotte
- 00:20:53 : le bilan humain et matériel
- 00:21:59 : une victoire qui n’est pas décisive
- 00:22:50 : vers le combat de Shipu
- 00:25:31 : l’attaque de nuit des chaloupes
- 00:27:35 : économie des moyens et surprise
- 00:28:37 : la Jeune École et la gloire de Courbet
- 00:31:26 : la fin de la guerre
- 00:32:36 : la place centrale de la dimension navale
FAQ
Qui est François Guichard ?
Le contre-amiral François Guichard est l’amiral chargé de la fonction Histoire de la Marine nationale. Il intervient régulièrement dans la série d’Horizons Marines consacrée aux 400 ans de la Marine, où il raconte des batailles navales et leur portée. Dans cet épisode, il analyse deux combats de la guerre franco-chinoise.
Comment l’amiral Courbet a-t-il gagné la bataille de Fuzhou ?
Selon François Guichard, Courbet a exploité la marée. Il avait observé que les navires chinois, mal embossés, pivotaient sur leur ancre et ne pouvaient plus tirer sur les Français à certains moments, tandis que la marée haute permettait à ses renforts d’arriver. Il a ouvert le feu à cet instant, appuyé par deux canots porteurs de torpilles à hampe.
Qu’est-ce qu’une torpille à hampe ?
C’est, comme l’explique l’amiral, une mine fixée au bout d’une hampe, un long espar en bois placé à l’horizontale à l’avant d’un petit canot à vapeur. Le canot s’approche du navire ennemi pour y déposer la charge. Ce n’est pas encore une torpille automotrice, même si des torpilles à air comprimé existaient déjà.
Pourquoi le combat de Shipu a-t-il marqué la Marine française ?
Avec deux chaloupes et une seule torpille, l’attaque de nuit a provoqué la destruction de deux frégates chinoises, qui se sont tiré dessus avec les forts dans la confusion. La presse a célébré les jeunes officiers, ce qui a renforcé la Jeune École et sa préférence pour les torpilleurs, au prix selon l’amiral d’une lecture trop partielle du combat.
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