
Le contre-amiral François Guichard, amiral chargé de la fonction Histoire de la Marine nationale, revient pour Horizons Marines, le podcast du Centre d'études stratégiques de la Marine, sur deux opérations navales de la guerre de Crimée (1853-1856). Le débarquement d'Eupatoria, en septembre 1854, compte parmi les plus grandes opérations amphibies de son temps ; la bataille de Kinbourn, en octobre 1855, voit la première utilisation au combat de batteries flottantes cuirassées. Deux épisodes qui annoncent, selon lui, la guerre moderne.
Une guerre lointaine, gagnée par la mer
Dans cet épisode de la série consacrée aux 400 ans de la Marine, le contre-amiral François Guichard, amiral chargé de la fonction Histoire de la Marine nationale, raconte deux opérations navales de la guerre de Crimée, qui oppose de 1853 à 1856 l’Empire russe à une coalition franco-britannique, ottomane et sarde. Il en rappelle d’abord les causes : le déclin de l’Empire ottoman, l’ambition russe vers Constantinople, les détroits et les mers chaudes, et la querelle des lieux saints de Jérusalem, qui sert de prétexte. Le 30 novembre 1853, à Sinope, la flotte russe de la mer Noire détruit la flotte ottomane grâce au canon Paixhans, une invention française qui tire des obus explosifs : la preuve que les coques en bois n’ont plus d’avenir. Français et Britanniques entrent alors en guerre pour éviter que les Ottomans ne deviennent vassaux de la Russie. L’amiral compare les forces : une armée russe immense mais mal équipée et mal ravitaillée, appuyée sur de puissantes forteresses ; une Royal Navy première du monde, dotée d’un budget trois fois supérieur à celui de la marine française mais « mal préparée » ; une armée française aguerrie par deux décennies en Algérie et une marine en avance sur la vapeur. Il raconte que des vapeurs français ont remorqué une grande partie de la flotte britannique à travers les détroits, jusqu’au vaisseau amiral. Faute de contact avec les Russes après leur repli des Balkans, la coalition réembarque un corps expéditionnaire d’environ 50 000 hommes pour viser la Crimée et la base de Sébastopol.
Des marins français reconnaissent les plages près d’Eupatoria. Le 14 septembre 1854, les Français débarquent 28 000 hommes en moins d’une journée, quand les Britanniques mettent cinq jours pour un peu moins de 25 000. Six jours plus tard, à la bataille de l’Alma, la marine française assure la contre-batterie contre l’artillerie russe et aide au franchissement de la rivière : la tête de pont ouvre la voie au siège de Sébastopol.
Kinbourn, les cuirasses contre la forteresse
Un an plus tard, Sébastopol est tombée après un siège long, marqué par le choléra et le coût humain, mais la résistance russe n’est pas brisée. Pour frapper un coup décisif, Français et Britanniques s’appuient sur une invention française : la cuirasse, 11 centimètres de métal posés sur plus d’un mètre de bois. Les batteries flottantes cuirassées, des navires lourds qui avancent à peine, sont construites des deux côtés de la Manche sur plans français, ce que François Guichard présente comme le premier programme d’armement en coopération. En octobre 1855, le vice-amiral Armand Joseph Bruat, à la tête de la flotte française, les fait remorquer à moins de 1 000 mètres de la forteresse de Kinbourn. Les obus russes restent sans effet sur les cuirasses, quand leurs canons ouvrent une brèche dans les murs : la forteresse cesse le feu en début d’après-midi puis hisse le drapeau blanc, avec très peu de morts côté allié. L’occupation qui suit, pendant un hiver très rigoureux, laisse des navires pris dans les glaces, attaqués par des cavaliers cosaques.
Pour l’amiral, cette victoire pousse le tsar à négocier la paix, consolide l’alliance franco-britannique et ouvre la course à la technologie navale. Il en retient une leçon : « On ne termine pas une guerre en mer, ou rarement. Par contre, on la gagne forcément en passant par la mer. »
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Guerre de Crimée (1853-1856) : conflit entre l’Empire russe et une coalition franco-britannique, ottomane et sarde.
- Bataille de Sinope (30 novembre 1853) : la flotte ottomane détruite par la flotte russe de la mer Noire.
- Canon Paixhans : canon français à obus explosifs, qui condamne les coques en bois.
- Débarquement d’Eupatoria (septembre 1854) : l’une des plus grandes opérations amphibies de son temps.
- Bataille de l’Alma : victoire alliée six jours après le débarquement, avec l’appui de la marine française.
- Siège de Sébastopol : plus d’un an de combats autour de la base de la flotte russe de la mer Noire.
- Bataille de Kinbourn (octobre 1855) : première utilisation au combat des batteries flottantes cuirassées.
- Vice-amiral Armand Joseph Bruat : commandant de la flotte française, marin mis à l’honneur de l’épisode, mort du choléra lors de son rapatriement.
- Armand Jacques Leroy de Saint-Arnaud : commandant du corps expéditionnaire français.
- Bataille de Navarin (1827) : Bruat y combattait aux côtés des Russes, alors alliés.
- Le Napoléon : vaisseau français à vapeur et à hélice qui a remorqué des navires britanniques.
Au fil de l’épisode
- 00:01:40 : présentation des deux opérations et de l’invité
- 00:02:33 : le contexte, déclin ottoman et ambitions russes
- 00:03:46 : la querelle des lieux saints, prétexte de la guerre
- 00:04:51 : la bataille de Sinope et le canon Paixhans
- 00:06:36 : la course vers les navires cuirassés
- 00:07:39 : les forces russes, britanniques et françaises
- 00:11:23 : de Varna à la Crimée, la vapeur française en renfort
- 00:14:25 : le choix de la Crimée et de Sébastopol
- 00:17:15 : la reconnaissance des plages près d’Eupatoria
- 00:17:38 : le maréchal de Saint-Arnaud et le rôle de toute la marine
- 00:19:51 : le débarquement du 14 septembre 1854
- 00:21:42 : la bataille de l’Alma et l’appui de la marine
- 00:24:49 : une tête de pont pour le siège de Sébastopol
- 00:26:22 : un an de siège, choléra et chute de Sébastopol
- 00:28:28 : la cuirasse et les batteries flottantes, premier programme en coopération
- 00:31:02 : le vice-amiral Bruat, de Navarin à Tahiti
- 00:33:15 : la bataille de Kinbourn
- 00:35:45 : l’hiver dans les glaces et la mort de Bruat
- 00:37:59 : bilan, paix, droit de la mer et alliance franco-britannique
- 00:40:46 : les enseignements : la mer, la technologie et la logistique
FAQ
Qu’est-ce que le débarquement d’Eupatoria ?
C’est le débarquement allié de septembre 1854 en Crimée, près d’Eupatoria, qui ouvre la campagne vers Sébastopol. Selon le contre-amiral François Guichard, les Français y ont débarqué 28 000 hommes en moins d’une journée, les Britanniques un peu moins de 25 000 en cinq jours, et les Ottomans environ 8 000.
Pourquoi la bataille de Kinbourn est-elle une rupture technologique ?
En octobre 1855, des batteries flottantes cuirassées françaises, protégées par 11 centimètres de métal, ont été amenées à moins de 1 000 mètres de la forteresse de Kinbourn. Les obus russes n’ont presque eu aucun effet sur elles, alors que leurs canons ont ouvert une brèche dans les murs et forcé la reddition.
Qui était l’amiral Bruat ?
Le vice-amiral Armand Joseph Bruat commandait la flotte française pendant la guerre de Crimée et a dirigé le débarquement d’Eupatoria comme l’attaque de Kinbourn. Entré dans la marine à 15 ans, il avait combattu à Navarin, servi en Algérie et installé le protectorat sur Tahiti. Atteint du choléra, il est mort lors de son rapatriement.
Pourquoi la guerre de Crimée est-elle vue comme la première guerre moderne ?
Pour François Guichard, elle se distingue par son poids technologique et logistique : vapeur, cuirasse, obus explosifs, ravitaillement par mer sur de très longues distances. Les tranchées et l’artillerie employée à outrance y annoncent, selon lui, la manière dont se dérouleront les guerres modernes.
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