
Le contre-amiral François Guichard, chargé de la fonction histoire de la Marine nationale, est l'invité d'Horizons Marines, la chaîne de podcasts du Centre d'études stratégiques de la Marine, pour un épisode réalisé dans le cadre des 400 ans de la Marine. Il revient sur deux affrontements des guerres de la Révolution française contre les Britanniques : le combat de Prairial, en 1794, livré pour protéger un convoi de blé vital pour la République, et la bataille d'Aboukir, en 1798, qui voit la destruction de la flotte française devant l'Égypte.
Une marine désorganisée par la Révolution
Dans cet épisode d’Horizons Marines consacré aux 400 ans de la Marine, le contre-amiral François Guichard, amiral chargé de la fonction histoire de la Marine nationale, replace d’abord les guerres de la Révolution française dans leur contexte. Elles s’étendent de 1792 à 1802 et opposent la France aux autres nations européennes, dont la Grande-Bretagne. Il rappelle les dettes héritées de la guerre d’indépendance américaine, la convocation des états généraux, la fuite du roi arrêtée à Varennes, puis la déclaration de guerre signée par Louis XVI en avril 1792. La marine est alors « une belle marine », victorieuse dans la guerre d’indépendance américaine et déjà ouverte aux roturiers. Mais à partir de 1791, explique-t-il, le départ de nombreux officiers nobles, la fin du corps des officiers de la marine royale, la fermeture des écoles d’officiers et l’arrêt des investissements la désorganisent en profondeur, avec des effets qui ne se feront sentir que plus tard.
En 1792, la flotte paraît belle sur le papier, mais elle manque déjà de matériel, d’officiers de qualité et bientôt de marins.
Prairial, défaite tactique et succès stratégique
En 1794, la jeune République est menacée par la famine. Le Comité de salut public achète du blé à des marchands américains : un convoi de plus de 120 navires doit traverser l’Atlantique. Le commandant de l’armée navale, Villaret de Joyeuse, reçoit l’ordre de le protéger. À partir du 28 mai, au large d’Ouessant, il attire délibérément l’escadre britannique de l’amiral Howe vers le nord, loin de la route du convoi, pendant plusieurs jours de manœuvres et d’escarmouches. Le 1er juin, l’affrontement tourne à la mêlée à bout portant, et les caronades britanniques, des canons courts qui tirent de la mitraille, balaient les ponts français. Le contre-amiral s’attarde sur le Vengeur du Peuple, vaisseau de 74 canons commandé par Jean-François Renaudin, roturier charentais entré jeune dans la marine de commerce avant de servir dans celle du roi. La Convention fera croire que l’équipage a coulé sans se rendre, au cri de « Vive la République » ; en réalité, le navire démâté, qui avait perdu la moitié de ses hommes, a amené son pavillon avant de sombrer. Ce mythe, souligne-t-il, a été entretenu jusqu’au milieu du XXe siècle, et une sculpture du Panthéon en témoigne.
Le bilan est lourd, environ 7 000 hommes perdus côté français selon l’épisode contre 1 200 côté britannique, et six vaisseaux pris, mais le convoi arrive à Brest avec 18 prises : l’objectif stratégique est atteint.
Aboukir, une bataille à mort
En août 1798, le décor change : la flotte de Toulon a transporté en Égypte le corps expéditionnaire de Bonaparte, 36 000 hommes et 167 scientifiques selon les chiffres cités, pour couper la route des Indes aux Britanniques. Nelson, lancé à sa poursuite, l’a manquée et l’a même dépassée de nuit. L’amiral Brueys fait mouiller ses vaisseaux en ligne dans la baie d’Aboukir, mais le mouillage est lâche, une partie des marins et des canons est à terre et les équipages sont désœuvrés. Le 1er août en fin d’après-midi, Nelson attaque sans attendre. Un de ses capitaines se glisse entre la côte et la ligne française, qui se retrouve prise entre deux feux. Dans la nuit, l’incendie du vaisseau amiral L’Orient gagne sa sainte-barbe, la soute à poudre : l’explosion est telle que le combat s’interrompt dix minutes. François Guichard évoque aussi Aristide Aubert du Petit-Thouars, qui continue à donner des ordres après avoir perdu les jambes et un bras, installé dans un tonneau de son, et refuse de se rendre.
Pour le contre-amiral, Aboukir pèse plus lourd que Trafalgar : elle rend la Méditerranée aux Britanniques et laisse l’armée de Bonaparte isolée en Égypte.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Combat de Prairial : affrontement franco-britannique du 28 mai au 1er juin 1794, au large d’Ouessant.
- Bataille d’Aboukir : destruction de la flotte française par Nelson le 1er août 1798.
- Le Vengeur du Peuple : vaisseau de 74 canons coulé à Prairial, devenu un mythe républicain.
- L’Orient : vaisseau amiral français dont l’explosion a marqué la bataille d’Aboukir.
- Comité de salut public : il a organisé l’achat du convoi de blé américain.
- Bataille de Valmy : premier succès français sur terre en 1792.
- Centre d’études stratégiques de la Marine : producteur de la chaîne Horizons Marines.
Au fil de l’épisode
- 00:01:39 : présentation de l’épisode et de l’invité
- 00:02:30 : les guerres de la Révolution française, de 1792 à 1802
- 00:03:50 : les origines de la guerre, de la dette à la déclaration d’avril 1792
- 00:07:23 : l’état de la marine française à l’entrée en guerre
- 00:10:12 : le contexte du combat de Prairial et la menace de famine
- 00:11:20 : le convoi de blé américain et la mission de Villaret de Joyeuse
- 00:13:45 : portrait de Jean-François Renaudin, commandant du Vengeur du Peuple
- 00:16:02 : les manœuvres au large d’Ouessant à partir du 28 mai 1794
- 00:20:05 : l’assaut britannique du 1er juin et la mêlée
- 00:21:32 : les caronades et le sort du Vengeur du Peuple
- 00:22:39 : le mythe du Vengeur du Peuple et la naissance de la guerre de l’information
- 00:24:38 : le bilan : victoire tactique britannique, succès stratégique français
- 00:27:38 : le contexte de la bataille d’Aboukir et l’expédition d’Égypte
- 00:31:32 : portrait d’Aristide Aubert du Petit-Thouars
- 00:33:42 : le mouillage de la flotte française et l’attaque de Nelson
- 00:38:28 : l’explosion du vaisseau amiral L’Orient
- 00:40:59 : le bilan et la portée stratégique d’Aboukir
- 00:42:14 : les enseignements des deux batailles pour la Marine
FAQ
Qu’est-ce que le combat de Prairial ?
Le combat de Prairial oppose, du 28 mai au 1er juin 1794, la flotte française de Villaret de Joyeuse à l’escadre britannique de l’amiral Howe, au large d’Ouessant. Selon le contre-amiral François Guichard, c’est une victoire tactique britannique mais un succès stratégique français : le convoi de blé venu d’Amérique arrive à Brest.
Pourquoi le Vengeur du Peuple est-il devenu un mythe ?
La Convention a fait croire que l’équipage du Vengeur du Peuple avait coulé sans se rendre en criant « Vive la République ». D’après François Guichard, le navire, démâté et privé de la moitié de son équipage, avait en réalité amené son pavillon avant de sombrer. Le mythe a perduré jusqu’au milieu du XXe siècle.
Pourquoi la flotte française a-t-elle été détruite à Aboukir ?
Selon le contre-amiral, la flotte de l’amiral Brueys était mal mouillée, avec des espaces entre les navires, une partie des marins et des canons à terre et des équipages peu préparés. Nelson a attaqué aussitôt, et un de ses navires est passé entre la côte et la ligne française, alors prise entre deux feux.
Quels enseignements la Marine tire-t-elle de ces deux batailles ?
François Guichard en retient trois : une marine est une arme de mouvement, vulnérable quand elle reste statique ; c’est une arme du temps long, dont les réformes produisent leurs effets dix ou quinze ans plus tard ; et une victoire tactique n’est pas forcément une victoire stratégique, d’où l’importance d’objectifs clairs.
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