
Le colonel Louis-Guilhem Larchet, chef de corps du 1er régiment étranger de cavalerie, et le lieutenant-colonel Pierre Néron Bancel, chef de son bureau opérations instruction, répondent dans Le Collimateur aux critiques visant le Jaguar, ce blindé jugé trop cher et trop technologique. Premier régiment équipé, en 2022, le 1er REC l'a éprouvé du désert à l'Estonie. Les deux officiers racontent ses défauts de jeunesse, sa puissance de feu, et la manière dont drones et guerre électronique transforment l'emploi de la cavalerie médiane.
Un canon de 40 mm, un missile et un réseau
Alexandre Jubelin reçoit dans Le Collimateur le colonel Louis-Guilhem Larchet, chef de corps du 1er régiment étranger de cavalerie (1er REC), et le lieutenant-colonel Pierre Néron Bancel, chef du bureau opérations instruction du régiment, premier de l’armée de Terre à avoir été transformé sur Jaguar, en 2022. Face au lieu commun d’un blindé cher, très technologique et pensé pour la contre-insurrection plus que pour la guerre de haute intensité, les deux officiers défendent un engin au « potentiel majeur », sans cacher ses défauts. Le Jaguar remplace l’AMX-10 RC dans la cavalerie médiane. Son système d’armes associe un canon de 40 mm qui tire en rafales de trois ou cinq coups, y compris en roulant, et le missile moyenne portée (MMP), capable d’engager jusqu’à 4 kilomètres, au-delà de la vue directe, là où l’AMX-10 RC combattait à vue vers 1 500 ou 2 000 mètres. Mais la vraie rupture, selon le lieutenant-colonel, est son intégration dans l’écosystème « infovalorisé » du programme Scorpion, aux côtés du Leclerc rénové, du Griffon et de son mortier embarqué, et du Serval. Le Jaguar sert à façonner le dispositif ennemi avant l’engagement des unités lourdes : « tracer les pointillés avant de passer un coup de ciseau ».
Seul, insistent-ils, le Jaguar ne vaut pas grand-chose : il tire sa force des VBL et des drones qui l’éclairent, des transmissions et de la manœuvre d’ensemble.
Quatre ans d’essais, du désert à l’Estonie
Le 1er REC compte aujourd’hui trois escadrons blindés sur Jaguar et deux escadrons d’éclairage sur VBL, et doit pouvoir engager un bataillon Jaguar « bon de guerre », c’est-à-dire déployable en opération avec sa formation, sa maintenance et ses transmissions, à l’été 2027. Après un an et demi d’appropriation technique et des formations collectives au camp de Canjuers, le régiment a éprouvé l’engin aux Émirats arabes unis en 2025 pour la chaleur et le sable, à bord de navires amphibies de la Marine nationale avec des tirs en mer, dans le grand froid en Norvège et dans la boue en Estonie en 2026. Sur la mobilité, éternel débat de la roue contre la chenille, les officiers reconnaissent un vrai problème sur terrain boueux au début de la vie du Jaguar ; les retours du terrain ont conduit à revoir les pneumatiques, et l’expérience des pilotes, qui règlent la pression des pneus depuis leur poste, fait la différence. Les incidents de tir de jeunesse ont été en grande partie résolus : une séquence de tir de peloton qui prenait jusqu’à six heures se boucle désormais en une heure à une heure trente.
Le colonel Larchet décrit aussi une démarche « inductive » : chaque escadron a testé sa propre articulation (quatre Jaguar et quatre VBL, cinq et trois, quatre et deux…) face à un même ennemi joué par le 1er régiment de chasseurs d’Afrique, avant de comparer les résultats. Première surprise : le Jaguar est discret quand il est bien posté ; deuxième : le canon de 40 mm est « une capacité cinétique majeure », pas une arme d’appoint.
Haute intensité, drones et subsidiarité
Le Jaguar a-t-il sa place sur un front saturé de drones comme en Ukraine ? Les deux officiers répondent par la dispersion, permise par les portées et la numérisation : les pelotons sont désormais espacés de plusieurs kilomètres et le Jaguar reste à 3 000 ou 5 000 mètres de la ligne de contact. Face à la guerre électronique, ils entraînent les équipages en « dégradé total », avec des actes réflexes et une culture de la subsidiarité : savoir agir dans l’intention du chef quand les liaisons tombent. Contre les drones, ils assument de ne pas détenir la solution, attendue d’autres unités et de programmes comme des munitions à fragmentation programmée, mais imposent une menace drone agressive dans chaque scénario d’entraînement, une expérience que le régiment a aussi vécue au Liban, dont il est rentré en février. Pour eux, l’Ukraine de 2026 est un front bloqué où ce type d’engin ne fera pas la rupture, mais la guerre de mouvement reviendra et il faudra alors exploiter. Le régiment distingue enfin les unités « dronisées », où le drone amplifie le travail existant, et les unités « droneuses », où il change le mode d’action.
Leurs points forts préférés : le canon de 40 mm pour le lieutenant-colonel, capable de tirer à plus de 40 degrés vers les étages d’un immeuble ; pour le colonel, un système qui oblige à « redonner l’initiative » aux subordonnés.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Jaguar : engin blindé de reconnaissance et de combat de la cavalerie médiane, armé d’un canon de 40 mm et du missile moyenne portée.
- Programme Scorpion : programme de modernisation de l’armée de Terre qui intègre les véhicules dans un système de combat connecté.
- AMX-10 RC : blindé à roues et canon de 105 mm que remplace le Jaguar, dont une partie a été cédée à l’Ukraine.
- Griffon, Serval et Leclerc rénové : autres engins du programme Scorpion avec lesquels le Jaguar combat.
- 1er régiment étranger de cavalerie : premier régiment transformé sur Jaguar, rattaché à la 6e brigade légère blindée.
- 1er régiment de chasseurs d’Afrique : régiment d’entraînement qui a joué l’ennemi lors des expérimentations.
- Camp de Canjuers : centre d’entraînement où le régiment valide ses niveaux collectifs.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation des invités et des critiques adressées au Jaguar
- 00:03:46 : ce qu’est le Jaguar, ce qu’il remplace, à quoi il sert
- 00:06:55 : la place du Jaguar dans le programme Scorpion
- 00:10:44 : l’intégration du Jaguar au 1er REC depuis 2022
- 00:12:35 : l’objectif d’un bataillon Jaguar bon de guerre à l’été 2027
- 00:16:49 : les essais aux Émirats, en mer, en Norvège et en Estonie
- 00:20:26 : la question de la mobilité, roues ou chenilles
- 00:24:34 : les améliorations de l’engin et la démarche d’expérimentation
- 00:26:13 : le canon de 40 mm et le missile moyenne portée
- 00:27:54 : une cavalerie médiane propre à la France
- 00:34:31 : comment employer le Jaguar, du peloton à l’escadron
- 00:38:09 : découverte, modelage, assaut et subsidiarité
- 00:41:40 : la résilience du système face à la guerre électronique
- 00:45:23 : le Jaguar face à la haute intensité et aux drones
- 00:56:08 : la dronisation du régiment
- 01:02:19 : les points forts préférés des deux officiers
FAQ
Qu’est-ce que le blindé Jaguar ?
Le Jaguar est l’engin de la cavalerie médiane française qui remplace l’AMX-10 RC. Il associe un canon de 40 mm, capable de tirer en rafales de trois ou cinq coups en roulant, et un missile moyenne portée qui engage jusqu’à 4 kilomètres. Son équipage compte trois hommes : un tireur, un conducteur et un chef d’équipage.
Quel régiment a reçu le Jaguar en premier ?
Le 1er régiment étranger de cavalerie, rattaché à la 6e brigade légère blindée, a été le premier régiment transformé sur Jaguar, à partir de 2022. Il compte trois escadrons blindés sur Jaguar et deux escadrons d’éclairage sur VBL, et doit pouvoir engager un bataillon Jaguar déployable en opération à l’été 2027.
Le Jaguar est-il adapté à la haute intensité ?
Selon le colonel Larchet et le lieutenant-colonel Néron Bancel, il ne fera pas la rupture sur un front bloqué comme celui de l’Ukraine en 2026, mais sera indispensable pour exploiter quand la guerre de mouvement reprendra. Dispersion, entraînement en mode dégradé et intégration des drones sont leurs réponses aux menaces actuelles.
Pourquoi parle-t-on de roues ou de chenilles pour le Jaguar ?
La France a fait le choix historique de la roue pour sa cavalerie, hors char Leclerc. Les officiers reconnaissent que le Jaguar a connu au début de vraies difficultés en terrain boueux. Les retours du terrain ont conduit à revoir ses pneumatiques, et l’expérience des pilotes, qui ajustent la pression des pneus, améliore nettement sa mobilité.
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