
Dans Le Casque et la plume, le format de débat du Collimateur, Alexandre Jubelin réunit Ulrike Franke, Elie Tenenbaum, Tara Varma et Rym Momtaz après l'intervention du chef d'état-major des armées sur la fin du MGCS. Pourquoi le char et l'avion de combat franco-allemands n'avancent plus, quel poids ont les industriels, d'où vient la méfiance réveillée entre les deux pays, et comment repartir : un débat vif, enregistré le 14 octobre 2026.
Deux programmes qu’on n’arrive pas à arrêter
Dans Le Casque et la plume, le format de débat du Collimateur, Alexandre Jubelin réunit Ulrike Franke (ECFR), Elie Tenenbaum (centre des études de sécurité de l’Ifri), Tara Varma (German Marshall Fund) et Rym Momtaz (Strategic Europe) pour faire l’autopsie de la coopération franco-allemande d’armement. Point de départ : l’intervention du chef d’état-major des armées, Fabien Mandon, le 9 octobre devant l’Assemblée nationale, qui a constaté le départ allemand du MGCS, le projet de char du futur, tout en jugeant que le travail commun des deux armées de terre n’avait pas été vain. Ulrike Franke s’étonne surtout que les deux ministres de la Défense aient ensuite assuré que le projet continuait : comme pour le SCAF, l’avion de combat du futur, Français et Allemands « n’ont même pas réussi à arrêter ce projet correctement ». Tara Varma rappelle que les deux pays sont en désaccord sur presque tout, ce qui est justement la raison de travailler ensemble, et voit côté français une peur de perte de statut face à une Allemagne qui va dépenser plus que la France et le Royaume-Uni réunis. Elie Tenenbaum énumère les trois conditions d’une coopération réussie, synchronisation des cycles, convergence des besoins et juste partage industriel, et constate qu’aucune n’était réunie : l’Allemagne produit toujours son Leopard 2 quand le Leclerc arrive en bout de vie.
Rym Momtaz insiste sur le poids des industriels, qui ont fini par imposer leur volonté au politique ; le débat évoque aussi le « Last Supper » de 1993, quand l’État américain a forcé son industrie de défense à se restructurer.
Une vieille méfiance réveillée
Le débat s’élargit à la relation entre les deux pays. Alexandre Jubelin relève des commentaires d’auditeurs « qu’on croirait sortis de 1870 ». Ulrike Franke juge que l’Allemagne s’est rapprochée de positions françaises, sur la Chine ou la souveraineté européenne, et doute qu’elle veuille vraiment être la première puissance militaire du continent ; d’autres invités y voient au contraire une conséquence logique de son réarmement, et pointent l’inquiétude allemande face aux prochaines élections françaises. Un des invités retrace le complexe français depuis l’unification allemande de 1870, le cadre de la réconciliation ouvert par le traité de l’Élysée de 1963, puis l’échec du paradigme de la coopération voulu avec le traité d’Aix-la-Chapelle de 2019 : selon lui, l’Allemagne pense l’Europe de la défense en termes d’intégration, la France en termes de coopération. Une autre invitée souligne l’écart économique, une France sans marge budgétaire face à une Allemagne qui investit pour sauver son industrie, et les chiffres du FMI cités pendant l’émission donnent une croissance allemande révisée à 1,3 % contre 0,4 % pour la France.
Les invités discutent aussi des nouvelles interdépendances transatlantiques recherchées par Berlin, qui achète des F-35 pour le partage nucléaire de l’OTAN et se pose en intégrateur des petits pays européens.
Que faire maintenant ?
Ulrike Franke s’interroge : malgré des liens institutionnels très denses, les deux pays continuent de se comprendre mal. Tara Varma appelle à rappeler ce qui a fonctionné depuis 2017, comme l’accord récent sur un outil de défense commerciale européen, et à acter la fin du SCAF et peut-être du char « de manière apaisée » pour lancer de nouveaux projets. Un des invités met en garde contre l’illusion d’un salut par le grand export hors d’Europe, alors que les clients exigent désormais des transferts de technologie. L’émission se termine par les coups de cœur et coups de gueule : des Européens moins paniqués face aux annonces américaines sur l’Ukraine, le livre de Liana Fix sur le réarmement allemand, la demande française de retrait des sanctions visant deux hommes d’affaires russes, et la situation des Forges de Tarbes, seule usine française de corps d’obus de 155 mm.
L’émission a été enregistrée le 14 octobre 2026.
Les invités nous recommandent…
- « Germany Rearmed: The Return of War and the End of Illusions », Liana Fix (2026) : un livre sur le réarmement allemand, les peurs qu’il suscite chez les voisins et le rôle de point d’ancrage attendu de la France.
Pour aller plus loin
- Un article du Monde sur la fin du MGCS
- Sur le « Last Supper » de 1993
- L’article de Liana Fix dans Foreign Affairs
- Sur les pièces de F-35 interceptées
- Sur la levée des sanctions contre deux oligarques russes
- Sur la situation des Forges de Tarbes
- Le site du Collimateur
Les références de l’épisode
- MGCS : le projet franco-allemand de char du futur, que l’Allemagne a quitté selon le chef d’état-major des armées.
- SCAF : le système de combat aérien du futur, autre programme franco-allemand en difficulté.
- Fabien Mandon : chef d’état-major des armées, dont l’intervention du 9 octobre devant l’Assemblée nationale ouvre l’émission.
- Leopard 2 et Leclerc : le char allemand toujours en production et le char français en bout de vie.
- Last Supper de 1993 : le dîner au Pentagone où l’État américain a poussé son industrie de défense à se consolider.
- Traité de l’Élysée (1963) et traité d’Aix-la-Chapelle (2019) : les deux cadres de la relation franco-allemande évoqués pendant le débat.
- De la prochaine guerre avec l’Allemagne (Philippe Delmas, 1999) : livre cité, avec humour, pour rappeler que les craintes d’hier ne se sont pas réalisées.
- Liana Fix : chercheuse au Council on Foreign Relations, autrice de l’article « Europe’s Next Hegemon » et de « Germany Rearmed ».
- Forges de Tarbes : seule usine française de corps d’obus de 155 mm, menacée d’arrêt.
Au fil de l’épisode
- 00:01:21 : présentation du Casque et la plume et des quatre invités
- 00:02:17 : SCAF et MGCS « en soins palliatifs »
- 00:02:44 : l’intervention du chef d’état-major des armées sur le MGCS
- 00:04:25 : une annonce en pleine visite d’État allemande
- 00:04:53 : des ministres qui démentent, une coopération qu’on ne sait pas arrêter
- 00:08:11 : désaccords franco-allemands et peur du déclassement
- 00:10:53 : les trois conditions d’une coopération d’armement
- 00:13:14 : le partage industriel, point de blocage
- 00:15:39 : des industriels qui imposent leur volonté au politique
- 00:19:20 : le « Last Supper » de 1993 et le dirigisme américain
- 00:19:45 : une histoire jamais très loin
- 00:20:50 : des commentaires « sortis de 1870 »
- 00:22:40 : une Allemagne qui se rapproche des positions françaises
- 00:23:25 : la peur d’une Allemagne puissance militaire
- 00:26:35 : la relation entre dirigeants et les élections françaises
- 00:27:59 : le complexe français depuis 1870, de la réconciliation à la coopération
- 00:31:56 : intégration contre coopération
- 00:32:27 : une compétition industrielle à bas bruit
- 00:34:19 : une France fragile économiquement, une Allemagne qui investit
- 00:39:04 : un débat décalé face aux États-Unis et à la Russie
- 00:39:50 : l’écart de croissance selon le FMI
- 00:41:47 : les limites de la « stratégie du canot de sauvetage »
- 00:43:22 : l’attente française d’un duo moteur
- 00:44:40 : le déplacement de Boris Pistorius au Texas
- 00:45:02 : de nouvelles interdépendances transatlantiques
- 00:47:07 : l’Allemagne intégratrice des petits pays européens
- 00:48:30 : on ne s’achète même pas d’armement entre voisins
- 00:49:16 : les F-35 allemands et le partage nucléaire
- 00:50:27 : que faire face aux malentendus ?
- 00:53:54 : ce qui a fonctionné depuis 2017
- 00:55:30 : des volumes de commande trop faibles pour chacun
- 00:57:30 : acter la fin du SCAF de manière apaisée
- 00:58:13 : l’illusion du grand export
- 01:02:01 : un livre de 1999 sur la prochaine guerre avec l’Allemagne
- 01:02:28 : coups de cœur et coups de gueule
- 01:06:33 : les pièces de F-35 interceptées
- 01:07:03 : le livre de Liana Fix
- 01:09:36 : la levée des sanctions contre deux hommes d’affaires russes
- 01:13:26 : les Forges de Tarbes
FAQ
Pourquoi le MGCS a-t-il échoué ?
Selon Elie Tenenbaum, une coopération d’armement exige trois choses : des cycles synchronisés, des besoins convergents et un juste partage industriel. Aucune n’était réunie : l’Allemagne produit encore le Leopard 2 quand la France a besoin d’un successeur au Leclerc, et les industriels des deux pays, concurrents, ne voulaient pas travailler ensemble.
Qu’a dit le chef d’état-major des armées sur le MGCS ?
Le 9 octobre, devant l’Assemblée nationale, Fabien Mandon a constaté que les Allemands avaient décidé de quitter le projet de char commun. Il a refusé d’y voir un échec complet, les deux armées de terre ayant défini ensemble les grands principes du futur char, mais a reconnu que ce n’était pas une bonne nouvelle sur le plan industriel.
Pourquoi la France craint-elle le réarmement allemand ?
Pour Tara Varma, il s’agit d’une peur de perte de statut et de marchés : l’Allemagne, déjà première puissance économique, va dépenser plus que la France et le Royaume-Uni réunis pour sa défense. Un autre invité fait remonter ce complexe à l’unification allemande de 1870. Ulrike Franke estime que Berlin ne cherche pas le leadership militaire.
Quelle différence entre la vision française et allemande de l’Europe de la défense ?
D’après l’un des invités, l’Allemagne se voit comme intégratrice : elle intègre des brigades néerlandaises, noue des partenariats industriels avec de petits pays et achète de la technologie américaine. La France, elle, voulait une coopération entre grandes nations, un modèle qui n’a pas réussi à s’imposer depuis le traité d’Aix-la-Chapelle de 2019.
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