
Joseph Henrotin, rédacteur en chef de DSI Magazine, revient avec Alexandre Jubelin sur l'opération Vivaldi, l'offensive ukrainienne qui a réduit le saillant russe au nord de Lyman. Il explique le rôle des corps d'armée réformés, l'emploi combiné des drones et de l'artillerie, le silence opérationnel face à une armée russe minée par les faux rapports, et l'influence de la météo d'automne et d'hiver sur la suite des combats.
Au nord de Lyman, un saillant russe réduit
Joseph Henrotin, rédacteur en chef de DSI Magazine, revient avec Alexandre Jubelin sur l’opération Vivaldi, l’offensive ukrainienne menée dans le silence au nord de Lyman, dans le Donbass. Selon lui, le saillant russe qui menaçait la ceinture de villes fortifiées de Sloviansk, Kramatorsk et Droujkivka semble aujourd’hui réduit, avec des reprises de terrain qui poussent au-delà de la rivière Oskil, tandis que des actions comparables ont lieu au nord de Koupiansk. Il décrit une « poursuite lente », ni combat de positions ni manœuvre classique, mais un hybride entre les deux, qui démantèle la pince nord avec laquelle la Russie espérait encercler cette ceinture et prendre l’ensemble du Donbass. L’opération est conduite par deux corps d’armée ukrainiens parmi les plus aboutis, le 3e corps au nord et le 1er corps Azov au sud. Citant un article d’un colonel ukrainien, il explique que Vivaldi a commencé par une réforme interne : refonte du commandement, entraînement commun des brigades, emploi des bataillons de drones coordonné avec des frappes d’interdiction, c’est-à-dire des frappes destinées à couper les lignes de ravitaillement adverses. La priorité stratégique donnée à cette zone, des relèves internes qui fonctionnent et un phasage des moyens, drones, guerre électronique puis infanterie appuyée par l’artillerie, auraient fait la différence. Il insiste sur le rôle maintenu de l’artillerie, seule capable d’arrêter une manœuvre blindée, et sur des usages nouveaux comme le largage de drones terrestres armés sur les arrières russes.
Pour Joseph Henrotin, l’échelon du corps d’armée, qui dispose de la profondeur nécessaire pour frapper les différents étages du dispositif adverse, sort conforté de cette séquence.
Le silence opérationnel et la culture du mensonge
L’opération s’est déroulée sous une stricte sécurité opérationnelle, que les deux interlocuteurs jugent remarquable dans la durée. Elle s’est conjuguée, selon eux, à un travers connu de l’armée russe : la verticalité du commandement et la culture des « beaux rapports », qui pousse les échelons subalternes à gonfler leurs succès, au point que les cartes russes placeraient parfois la ligne de front 30 kilomètres au-delà de la réalité. Joseph Henrotin y voit une limite à l’idée de transparence du champ de bataille : réelle à l’échelle microtactique, où les drones voient tout, elle ne l’est plus à plus grande échelle, comme l’avait montré l’offensive de Koursk. Il ne croit pas à une purge massive des officiers russes, faute de cadres en nombre suffisant, et s’interroge sur la manière dont l’information remonte jusqu’au Kremlin. Il oppose la possibilité, dans les démocraties, de contester les présupposés d’une opération, par le « red teaming », c’est-à-dire l’examen contradictoire des hypothèses. Il aborde aussi la difficulté d’intégrer des matériels occidentaux, comme les F-16 ou les chars Leopard 2, dans une armée à la culture différente : selon lui, l’appropriation d’un système se fait par essais et erreurs.
Le silence entretenu, ponctué d’images distillées, a aussi une dimension psychologique et politique, à usage intérieur comme pour les alliés qui soutiennent l’Ukraine.
L’automne, la boue et les drones
La dernière partie de l’épisode est consacrée à la météo, variable dont on parle peu. Pluie, vent, brouillard, gel et jours plus courts réduisent l’emploi des drones : batteries moins endurantes par temps froid, givre qui alourdit les appareils, quadricoptères déportés par le vent, guidage terminal par intelligence artificielle perturbé, drones à longue portée déviés. À l’inverse, la chute des feuilles découvre davantage l’infanterie. La raspoutitsa, la saison de la boue, pénalise les véhicules blindés à roues très lourds, et l’hiver redonne de l’importance aux zones urbaines, où une cave se chauffe plus facilement qu’un trou de combat. Les deux interlocuteurs rappellent qu’un responsable militaire ukrainien a déclaré que Vivaldi comptait « quatre saisons », signe d’un séquençage planifié, en partie engagé sous l’ancien commandant en chef Oleksandr Syrsky. Joseph Henrotin cite aussi la frappe revendiquée par le 3e corps contre un oléoduc qui alimentait en diesel les forces russes de la zone.
Il conclut que cette « manœuvre positionnelle », plus lente qu’une manœuvre classique mais peut-être plus durable, offre des leçons aux armées européennes, très tournées vers la manœuvre.
Pour aller plus loin
- Article du Modern War Institute de West Point sur l’opération Vivaldi
- L’épisode de The Russia Contingency sur la guerre aérienne en Ukraine
- Vidéo citée dans la bibliographie de l’épisode (1)
- Vidéo citée dans la bibliographie de l’épisode (2)
Les références de l’épisode
- Opération Vivaldi : offensive ukrainienne au nord de Lyman, objet de l’épisode.
- DSI Magazine : revue de défense dont Joseph Henrotin est rédacteur en chef, partenaire de la série Zone d’opérations.
- 3e corps d’armée et 1er corps Azov : corps d’armée ukrainiens engagés au nord et au sud de la zone.
- Institute for the Study of War et DeepStateMap : sources cartographiques citées dans la bibliographie.
- Offensive de Koursk : exemple de surprise opérative malgré la surveillance par drones.
- Oleksandr Syrsky : ancien commandant en chef ukrainien, sous lequel une partie de l’opération a été planifiée selon l’invité.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation de l’opération Vivaldi
- 00:02:24 : ce qui s’est passé au nord de Lyman
- 00:05:18 : deux corps d’armée ukrainiens à la manœuvre
- 00:06:46 : une opération qui commence par la réforme du commandement
- 00:11:10 : pourquoi l’offensive a fonctionné
- 00:14:21 : le rôle maintenu de l’artillerie
- 00:15:51 : drones, interdiction et drones terrestres sur les arrières russes
- 00:21:55 : silence opérationnel et contrôle de l’information
- 00:23:53 : les limites de la transparence du champ de bataille
- 00:29:16 : la culture du mensonge dans l’armée russe
- 00:32:53 : démocraties, débat et red teaming
- 00:36:48 : intégrer les matériels occidentaux
- 00:42:15 : la météo, variable oubliée des opérations
- 00:46:54 : boue, gel et combat urbain en hiver
- 00:51:20 : une opération planifiée en plusieurs saisons
- 00:56:46 : une manœuvre positionnelle soutenable dans le temps
FAQ
Qu’est-ce que l’opération Vivaldi ?
C’est l’offensive ukrainienne menée au nord de Lyman, dans le Donbass, révélée après coup. Selon Joseph Henrotin, elle a réduit le saillant russe qui menaçait la ceinture de villes fortifiées de Sloviansk et Kramatorsk et permis des reprises de terrain au-delà de la rivière Oskil, dans une progression lente et méthodique.
Pourquoi l’offensive ukrainienne au nord de Lyman a-t-elle réussi ?
Joseph Henrotin avance plusieurs raisons : la priorité stratégique donnée à cette zone, la réforme du commandement des corps d’armée, des brigades entraînées ensemble, et un phasage des moyens où drones et guerre électronique précèdent l’infanterie, appuyée par l’artillerie. Le silence opérationnel a aussi joué.
Comment la météo influence-t-elle la guerre des drones en Ukraine ?
D’après l’épisode, la pluie, le vent, le brouillard et le froid réduisent fortement l’emploi des drones : batteries moins endurantes, givre, appareils déportés, guidage terminal perturbé. Cela redonne de la liberté d’action au sol, tandis que la boue d’automne gêne les véhicules lourds et que l’hiver valorise les zones urbaines.
Le champ de bataille ukrainien est-il devenu transparent ?
Pas entièrement, selon Joseph Henrotin. À l’échelle microtactique, les drones voient presque tout. Mais à plus grande échelle, une opération préparée avec discrétion, en surveillant les signaux électromagnétiques et la portée des drones adverses, peut encore créer la surprise, comme à Koursk ou dans le cas de Vivaldi.
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