Podcast Défense.
Le Collimateur9 octobre 2026131 min

Penser le maintien de l’ordre en France aujourd’hui

avec Christophe Maresca

Christophe Maresca, colonel de gendarmerie, le modèle français du maintien de l'ordre

Le colonel de gendarmerie Christophe Maresca a passé huit ans en gendarmerie mobile et formé au maintien de l'ordre en France et à l'étranger. Auteur du Traité moderne de maintien de l'ordre. Des manifestations aux émeutes (Nuvis, 2026), il en expose la philosophie à Alexandre Jubelin dans Le Collimateur. Pourquoi ce n'est pas la guerre, d'où viennent les gaz lacrymogènes et les LBD, ce que les gilets jaunes ont changé : un praticien raconte un métier que les manifestants scrutent sans le connaître.

La mise à distance, cœur du modèle français

Dans cet entretien du Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit le colonel de gendarmerie Christophe Maresca, qui a exercé huit ans en gendarmerie mobile et formé au maintien de l’ordre en France et à l’étranger, notamment en Afghanistan. L’animateur, ancien professeur en Seine-Saint-Denis et habitué des manifestations, précise qu’il ne s’agit pas de commenter l’actualité mais de comprendre une discipline. Pour l’invité, le modèle français, né avec la Révolution, tient en une idée : maintenir à distance forces de l’ordre et manifestants, en accompagnant les cortèges. Il en suit l’histoire : la charge des Tuileries, la distinction posée au XVIIIe siècle par le comte de Guibert entre maréchaussée et armée, les écrits de contre-insurrection urbaine de Bugeaud et de Roguet, puis les « manèges Mouquin » du préfet Lépine pour dégager les places de Paris. Le texte fondateur reste selon lui l’instruction de la gendarmerie de 1930, une dizaine d’années après la création de la gendarmerie mobile en 1921 ; ses schémas sont encore ceux du manuel actuel. Il revient sur le 6 février 1934, mélange d’unités qui n’a pas pris, et sur la fusillade de Clichy de 1937, et cite Michel Winock : on n’a jamais vu un régime tomber pour une enquête mal faite, mais une manœuvre de maintien de l’ordre mal conduite peut déraper vite. Il regrette aussi la disparition de la réquisition, qui organisait le dialogue entre l’autorité civile qui ordonne et le militaire qui exécute.

Depuis 25 ans, observe-t-il, c’est la rupture de la distance par les manifestants qui transforme le métier, au point qu’il décrit, par allégorie, des manifestants devenus « zombies » face à des policiers devenus « momies » sous leurs protections.

Pourquoi le maintien de l’ordre n’est pas la guerre

Christophe Maresca distingue trois différences avec l’action militaire. La transparence d’abord : la surprise crée la panique, et une nasse sans voie de sortie est ce qu’il y a de plus dangereux ; d’où les sommations, réécrites en français actuel, faites pour laisser aux gens le temps de partir. Il se dit « technicien de la panique » et définit le métier comme un art paradoxal de la communication : montrer ses intentions sans discuter avec les manifestants, ce rôle revenant à l’autorité préfectorale et aux services d’ordre. L’adversité ensuite : le manifestant, même devenu émeutier, est un adversaire et jamais un ennemi, qu’il ne faut ni blesser inutilement ni humilier. Il propose de qualifier une manifestation en croisant deux axes, calme ou agressive, coopérative ou non, et note que l’obstruction calme et non coopérative est souvent la plus difficile à gérer. L’espace public enfin, qui n’est pas un terrain à conquérir. Il résume l’emploi de la force par une équation : le produit de la nécessité par l’urgence, d’où l’importance d’une réserve d’intervention, car « il n’y a pas de manœuvre sans réserve ».

Il défend un commandement placé derrière les escadrons, au plus près du terrain, pour sentir le silence qui précède les débordements, ce qu’une salle de commandement pleine de caméras ne permet pas.

Gaz, grenades, LBD : les armes et leur histoire

L’équipement de protection, généralisé après Mai 68, a un effet paradoxal : il déshumanise et peut désinhiber la violence en face, d’où l’importance de s’équiper au moment voulu et de rappeler que sous les casques il y a des citoyens. L’invité retrace l’histoire des gaz lacrymogènes, dont le nuage blanc signale la zone, des grenades offensives retirées après la mort de Rémi Fraisse à Sivens, des voltigeurs supprimés après la mort de Malik Oussekine en 1986, et des balles en caoutchouc expérimentées par les Britanniques en Irlande du Nord avant les LBD, dont l’emploi est encadré par un superviseur. Pour lui, la BRAV-M n’est pas un retour des voltigeurs mais un apport de mobilité, qui doit rester soutenu et coordonné. Il souligne que les unités moins spécialisées, comme les brigades anticriminalité, n’ont pas la même culture de l’interpellation, et que l’entraînement commun, à Saint-Astier notamment, n’est jamais suffisant.

Il rappelle aussi le choix politique fondateur d’avoir retiré les armes à feu aux forces chargées des foules, qui avait séduit le roi de Jordanie au moment d’importer le modèle français.

Des gilets jaunes à Furiani

Sur les gilets jaunes, Christophe Maresca retient surtout, à titre personnel, l’attaque de la caserne de Narbonne, qui pose la question de la protection des emprises de la gendarmerie départementale. Face à des phénomènes de colère éruptifs en croissance, dont il trouve l’inventaire sur le site d’Alain Bertho, il voit dans l’anticipation et le renseignement, y compris par l’intelligence artificielle appliquée à la veille des réseaux sociaux, la clé du métier. Il raconte enfin deux épisodes. À Sivens, avant le drame, il changeait chaque jour son dispositif et fit creuser une tranchée pour tenir un week-end sans escadron. Au stade de Furiani, lors d’un match entre Bastia et l’OM, la suggestion d’un jeune lieutenant de police de faire repartir le bus des supporters marseillais à contresens leur évite l’embuscade prévue, mais vaut aux gendarmes un « orage » de galets de ballast et quarante blessés, surtout aux oreilles, à cause des pétards agricoles.

Il en tire une leçon : se retirer sous la pression de l’adversaire est l’une des manœuvres les plus difficiles du maintien de l’ordre.

Christophe Maresca nous recommande…

  • « La manif en éclats », Danielle Tartakowsky : un essai qu’il recommande, sur la rue devenue depuis la fin des années 1980 un théâtre où tout s’exprime.
  • « La fièvre hexagonale », Michel Winock : le livre à lire, selon lui, pour comprendre pourquoi le maintien de l’ordre pèse sur les régimes politiques en France.
  • « Études sur le combat », Ardant du Picq : l’un des livres importants à relire pour un gendarme mobile, sur les peurs et les réactions face à la violence.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • « Traité moderne de maintien de l’ordre. Des manifestations aux émeutes » : le livre de Christophe Maresca, paru chez Nuvis en 2026.
  • Jacques-Antoine de Guibert : théoricien militaire du XVIIIe siècle, auteur de « De la force publique considérée dans tous ses rapports ».
  • Thomas Robert Bugeaud : maréchal de France, auteur de « La guerre des rues et des maisons ».
  • Christophe-Michel Roguet : auteur d’« Insurrection et guerre des barricades ».
  • Instruction de 1930 : le premier texte de la gendarmerie sur la conduite des opérations de maintien de l’ordre.
  • 6 février 1934 : la journée où la coordination entre unités a échoué place de la Concorde.
  • Elias Canetti, « Masse et puissance » : cité pour le moment de « décharge » où se constitue une foule.
  • Eyal Weizman, « À travers les murs » : cité à propos de la guerre urbaine et de l’héritage de Bugeaud.
  • Charles C. Krulak, « The Strategic Corporal » : l’article sur le caporal dont un geste peut avoir des effets stratégiques.
  • Myriam Benraad, « Géopolitique de la colère » : citée pour la montée des phénomènes de colère.
  • Juliette Volcler, « Le son comme arme » : citée pour rappeler que « les oreilles n’ont pas de paupières ».
  • Centre de Saint-Astier : le centre où la gendarmerie forme et entraîne au maintien de l’ordre.

Au fil de l’épisode

  • 00:01:20 : présentation de Christophe Maresca et de son traité
  • 00:02:02 : pourquoi parler du maintien de l’ordre dans un podcast de défense
  • 00:06:30 : le modèle français, la mise à distance
  • 00:09:44 : des Tuileries à Guibert, Bugeaud et Roguet
  • 00:12:31 : l’instruction de 1930 et les manèges Mouquin
  • 00:14:41 : le 6 février 1934 et la fusillade de Clichy
  • 00:17:33 : l’autorité civile, la réquisition et la distance
  • 00:19:32 : gendarmerie, police et coordination des forces
  • 00:24:48 : ce n’est pas la guerre, la transparence et la panique
  • 00:29:04 : les sommations et le tempo
  • 00:31:44 : les services d’ordre et la coproduction des manifestations
  • 00:36:55 : l’adversaire n’est pas l’ennemi
  • 00:40:53 : qualifier une manifestation, calme ou agressive, coopérative ou non
  • 00:46:48 : commander depuis le terrain
  • 00:48:50 : l’initiative et la réserve d’intervention
  • 00:52:54 : l’emploi de la force, produit de la nécessité par l’urgence
  • 00:54:20 : l’espace public et le citoyen spectateur
  • 01:00:09 : les équipements de protection et leur effet paradoxal
  • 01:07:12 : les gaz lacrymogènes
  • 01:14:01 : les grenades, Sivens et les voltigeurs
  • 01:17:43 : la BRAV-M et la mobilité
  • 01:21:04 : les LBD et les brigades anticriminalité
  • 01:26:06 : l’entraînement commun et Saint-Astier
  • 01:28:04 : le caporal stratégique et l’ère de l’image
  • 01:34:09 : saisir l’initiative, l’exemple de Sivens
  • 01:39:06 : les chiens et les chevaux
  • 01:42:47 : les enseignements des gilets jaunes
  • 01:51:23 : la colère, l’émeute et l’anticipation
  • 01:57:26 : milieu rural, milieu urbain, stades
  • 02:02:28 : l’histoire du match Bastia-OM à Furiani

FAQ

Qui est Christophe Maresca ?

Christophe Maresca est colonel de gendarmerie. Il a exercé huit ans en gendarmerie mobile et a été formateur au maintien de l’ordre en France et à l’étranger, notamment en Afghanistan. Il est l’auteur du « Traité moderne de maintien de l’ordre. Des manifestations aux émeutes », paru chez Nuvis en 2026.

Qu’est-ce que le modèle français de maintien de l’ordre ?

Selon Christophe Maresca, c’est d’abord la mise à distance entre forces spécialisées et manifestants, héritée de la Révolution. Ses principes, fixés par une instruction de la gendarmerie de 1930, reposent sur la transparence, les sommations, la retenue face à un adversaire qui n’est jamais un ennemi, et un emploi de la force tenu au plus bas.

Pourquoi le maintien de l’ordre n’est-il pas la guerre ?

Christophe Maresca avance trois raisons. La transparence remplace la surprise, qui provoque la panique. Le manifestant reste un adversaire et un citoyen, jamais un ennemi. Et l’action se déroule dans l’espace public, qui n’est pas un terrain à conquérir et où les armes doivent rester proportionnées.

Que s’est-il passé au stade de Furiani lors du match Bastia-OM ?

D’après Christophe Maresca, pour éviter une embuscade, les forces de l’ordre ont fait repartir le bus des supporters marseillais à contresens, sur l’idée d’un jeune lieutenant de police. Privés de leur cible, des supporters bastiais se sont retournés contre les gendarmes avec des galets et des pétards agricoles : une quarantaine de gendarmes ont été blessés, surtout aux oreilles.

Comment calcule-t-on l’emploi de la force en maintien de l’ordre ?

Christophe Maresca reprend une équation : l’emploi de la force est le produit de la nécessité par l’urgence. Moins on intervient dans l’urgence et moins on y est contraint, plus la force employée reste basse. D’où l’importance, pour un chef, de garder en permanence une réserve d’intervention et l’initiative.

Le Collimateur

Retrouver également dans le podcast

Tous les épisodes ›
Anatomie de la violence de masse [Le Fil de l’épée #62]23 Oct
Le Collimateur · Nicolas Mariot
23 Oct · 64 min · Mémoire, histoire et témoignages
MGCS, SCAF… L’heure des autopsies [Le Casque et la plume #22]20 Oct
Le Collimateur
20 Oct · 76 min · Géopolitique et relations internationales
Super-soldats #3 : John Rambo et James Braddock dans « First Blood » (1982) et « Portés disparus » (1984)18 Oct
Le Collimateur · Simon Riaux
18 Oct · 22 min · Stratégie et défense
Qu’est-ce qu’un centre de gravité ? [Penser la guerre #2]16 Oct
Le Collimateur · Olivier Schmitt
16 Oct · 29 min · Stratégie et défense
Retours d’Ukraine #3 : une armée qui change, un arrière qui souffre13 Oct
Le Collimateur
13 Oct · 93 min · Géopolitique et relations internationales
Comment cartographier la guerre en Ukraine6 Oct
Le Collimateur · Clément Molin
6 Oct · 74 min · Innovation, cyber et menaces nouvelles
Super-soldats #2 : le Sergent instructeur Hartman dans « Full Metal Jacket » (1987)4 Oct
Le Collimateur · Simon Riaux
4 Oct · 30 min · Stratégie et défense
Un débarquement Kinmen à rien. Aux origines du conflit Chine/Taïwan [Le Fil de l’épée #61]2 Oct
Le Collimateur · Stéphane Malsagne
2 Oct · 66 min · Géopolitique et relations internationales
Yémen/mer Rouge : aux racines de la machine houthie29 Sep
Le Collimateur · Alexandre Lauret
29 Sep · 98 min · Géopolitique et relations internationales
Opération Vivaldi : que s’est-il passé au nord de Lyman ? [Zone d’opérations #24]25 Sep
Le Collimateur · Joseph Henrotin
25 Sep · 60 min · Stratégie et défense
Ce que le Jaguar a dans le ventre22 Sep
Le Collimateur
22 Sep · 65 min · Armées et forces
Super-soldats #1 : le général Jack D. Ripper dans Docteur Folamour (1964)20 Sep
Le Collimateur · Simon Riaux
20 Sep · 20 min · Stratégie et défense
Penser le maintien de l’ordre en France aujourd’huiLe Collimateur
0:00
130:30