
Olivier Schmitt, professeur au collège royal de défense du Danemark, enseigne aux officiers un concept que tout planificateur de l'OTAN doit maîtriser : le centre de gravité, le point où frapper pour faire céder l'adversaire. Dans ce deuxième épisode de « Penser la guerre », il en retrace l'histoire, de Clausewitz à la guerre du Vietnam, montre pourquoi personne n'est vraiment d'accord sur sa définition et ce que cela dit de la pensée militaire occidentale.
Un concept au cœur de la planification de l’OTAN
Olivier Schmitt, professeur au collège royal de défense du Danemark, explique dans Le Collimateur ce qu’est un centre de gravité, concept militaire qu’il enseigne aux officiers de l’école de guerre danoise. Pour le deuxième épisode de « Penser la guerre », la série d’Alexandre Jubelin consacrée aux concepts stratégiques, il part de ses deux articles publiés sur son Substack Concepts RI. Dans la planification de l’OTAN, que les officiers apprennent pendant quinze jours à travers la Comprehensive Operational Planning Directive (COPD), l’identification du centre de gravité commande une grande partie des actions qui suivent. Sommairement, c’est le point névralgique de l’adversaire, « où est-ce qu’il faut taper pour gagner ». La définition officielle de l’OTAN, qu’il cite, en fait « la source de puissance principale » d’un acteur et précise qu’il s’agit toujours d’une entité physique : un centre de décision politique, un quartier général, des forces militaires. D’où une première contradiction : les responsables politiques répètent à chaque sommet que le centre de gravité de l’Alliance est sa cohésion, ce qui n’a rien de physique. L’ambiguïté remonte, selon lui, à Clausewitz lui-même, qui emploie « Schwerpunkt », le point de l’effort principal, et une fois l’expression latine de centre de gravité, tantôt pour des forces morales, tantôt pour la concentration des forces. Les théoriciens restent partagés : Antulio J. Echevarria II défend un centre de gravité unique et politique, quand Milan Vego admet plusieurs centres de gravité physiques.
Son objectif pédagogique : que les officiers appliquent la doctrine commune, indispensable à l’interopérabilité entre alliés, tout en sachant décoder ce que chacun met derrière les mêmes mots.
Du Vietnam à la « théorie indigène plausible »
Olivier Schmitt retrace l’entrée du terme dans la doctrine américaine. Dans les années 1970, la traduction de Clausewitz par Michael Howard et Peter Paret devient une lecture obligatoire des académies militaires américaines ; selon lui, elle rend « Schwerpunkt » par centre de gravité, au prix de contresens. En 1982, le colonel Harry G. Summers publie « On Strategy », un retour d’expérience sur la guerre du Vietnam : les États-Unis n’auraient jamais atteint le centre de gravité adverse, l’alliance avec la Chine et le soutien populaire, quand le Viet Cong aurait ciblé la volonté politique américaine. Le succès du livre banalise le terme au moment où l’armée américaine révise sa doctrine opérationnelle, et l’Army comme les Marines l’adoptent avec des sens opposés : la principale force de l’adversaire pour les uns, sa principale faiblesse pour les autres. Le concept s’inscrit, explique-t-il, dans une tendance plus large de la pensée militaire occidentale à représenter l’ennemi comme un système, dont la théorie de Warden et ses cinq anneaux concentriques est une version simplifiée. Il cite un article de Joint Force Quarterly qui montre, à propos de la guerre contre l’État islamique, que trois méthodes d’identification du centre de gravité conduisent à trois campagnes différentes, un exercice qu’il fait refaire à ses officiers. Reprenant la notion de « plausible folk theory », ou théorie indigène plausible, il estime que les armées se donnent un vernis scientifique en invoquant la complexité et la non-linéarité, alors que leur planification reste linéaire, construite à rebours à partir de l’effet final recherché.
Pour lui, réconcilier ce discours et ces pratiques est « l’enjeu vraiment fondamental de la théorie militaire aujourd’hui ».
Pour aller plus loin
- Le Substack d’Olivier Schmitt
- Premier article sur le centre de gravité
- Second article sur le centre de gravité
- Le site du Collimateur
Les références de l’épisode
- « On War », Carl von Clausewitz, traduit et édité par Michael Howard et Peter Paret (Princeton University Press, 1976) : la traduction qui a diffusé le terme de centre de gravité aux États-Unis.
- « On Strategy: A Critical Analysis of the Vietnam War », Harry G. Summers (1982) : le retour d’expérience sur le Vietnam qui a banalisé le concept.
- « Clausewitz’s Center of Gravity: It’s Not What We Thought », Antulio J. Echevarria II (Naval War College Review, 2003).
- « Clausewitz’s Schwerpunkt: Mistranslated from German, Misunderstood in English », Milan Vego (Military Review, 2007).
- « Three Approaches to Center of Gravity Analysis: The Islamic State of Iraq and the Levant », Daniel J. Smith, Kelley Jeter et Odin Westgaard (Joint Force Quarterly, 2015).
- « Organizing for future war and warfare: Complexity as ‘folk theory’ in NATO policy », Anders Klitmøller et Anne Roelsgaard Obling (Security Dialogue, 2024).
- « Impostures intellectuelles », Alan Sokal et Jean Bricmont (Odile Jacob, 1997) : sur l’usage des concepts scientifiques en sciences humaines.
- Comprehensive Operational Planning Directive (COPD) : la doctrine de planification opérationnelle de l’OTAN.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : la série « Penser la guerre » et l’invité
- 00:03:02 : enseigner la planification de l’OTAN à l’école de guerre danoise
- 00:05:39 : une doctrine commune pour que les alliés se comprennent
- 00:07:57 : la définition du centre de gravité dans la doctrine de l’OTAN
- 00:09:25 : « le centre de gravité de l’Alliance, c’est sa cohésion » : une contradiction
- 00:09:46 : Clausewitz, Schwerpunkt et centre de gravité
- 00:11:11 : Echevarria contre Vego, deux écoles théoriques
- 00:12:46 : la traduction de Clausewitz et ses contresens
- 00:14:19 : Harry Summers et le retour d’expérience du Vietnam
- 00:15:27 : la révision de la doctrine américaine, force ou faiblesse de l’adversaire
- 00:17:13 : penser l’ennemi comme un système
- 00:19:33 : la méthode de l’OTAN et ses alternatives
- 00:20:20 : trois méthodes, trois campagnes contre l’État islamique
- 00:22:11 : la théorie indigène plausible
- 00:24:35 : une planification qui reste linéaire
- 00:29:05 : à quoi reconnaît-on quelqu’un qui ne sait pas ce qu’est un centre de gravité
FAQ
Qui est Olivier Schmitt ?
Olivier Schmitt est professeur au collège royal de défense du Danemark. Il y est responsable du module opérations de l’école de guerre, où il enseigne aux officiers la doctrine de planification de l’OTAN et ses fondements intellectuels. Il publie ses analyses de concepts stratégiques sur son Substack Concepts RI.
Qu’est-ce qu’un centre de gravité en stratégie militaire ?
Dans la doctrine de l’OTAN citée par Olivier Schmitt, c’est la source de puissance principale qui donne à un acteur sa force, sa liberté d’action ou sa volonté de combattre. Il s’agit toujours d’une entité physique, par exemple un centre de décision politique, un quartier général ou des forces militaires, que la planification cherche à atteindre.
D’où vient la notion de centre de gravité ?
Elle remonte à Clausewitz, qui emploie à la fois « Schwerpunkt » et une expression latine de centre de gravité, dans des sens différents. Selon Olivier Schmitt, elle entre dans la doctrine américaine après la guerre du Vietnam, avec une traduction de Clausewitz et le livre « On Strategy » de Harry G. Summers en 1982.
Qu’est-ce qu’une théorie indigène plausible ?
C’est, selon les travaux qu’Olivier Schmitt reprend, un concept qui paraît évident et dense, se résume en quelques secondes et donne un vernis scientifique à une pratique, mais résiste mal à l’examen. Il y range le centre de gravité et le discours sur la complexité dans les armées occidentales.
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