
Étudiant en relations internationales à Lille, Clément Molin est devenu l'un des cartographes les plus suivis de la guerre en Ukraine, avec plus de 133 000 abonnés sur X. Au micro d'Alexandre Jubelin, dans Le Collimateur, il explique comment une vidéo de combat devient une information vérifiée, puis un trait sur une carte. Il revient sur l'offensive ukrainienne de Lyman, tenue secrète pendant des mois, et sur ce qui rend le front si difficile à représenter depuis que les Russes avancent par infiltration.
De la vidéo à la carte
Dans cet entretien du Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit Clément Molin, osinteur et cartographe, pour comprendre comment on suit la guerre en Ukraine à partir de sources ouvertes (l’OSINT, renseignement en sources ouvertes). Il a commencé au lycée, à 16 ans, marqué par le conflit au Haut-Karabakh en 2020 et le coup d’État en Birmanie en 2021, avant de découvrir en 2022 que l’information sur l’invasion russe circulait d’abord sur Twitter. Il ne parle pas russe, lit le cyrillique, et note que la traduction automatique et le passage à l’anglais des unités ukrainiennes ont changé la donne. Sa méthode part de la source : qui publie la vidéo, souvent reprise d’une page Facebook d’unité dont on reconnaît le logo. La géolocalisation se fait au relief, aux maisons, aux haies, et peut demander trois ou quatre heures pour une seule vidéo. Selon lui, une cinquantaine de vrais osinteurs, et un noyau d’une vingtaine, localisent l’essentiel des images, reportées ensuite sur deux ou trois cartes de référence comme GeoConfirmed.
Il complète par les images satellites en accès libre du programme européen Copernicus et, pour les chercheurs, par les images payantes de Maxar ou Planet : une image satellite « ne ment pas », dit-il, mais il faut savoir l’interpréter.
Lyman, une offensive passée sous silence
Clément Molin raconte l’offensive ukrainienne de Lyman. Le 22 mai, un assaut blindé est localisé ; puis le 3e corps d’armée ukrainien demande aux osinteurs de cesser de localiser les vidéos, et pendant trois à quatre mois plus aucune n’est publiée. Lui suit l’avancée grâce aux impacts de bombes guidées russes visibles sur les images satellites, et publie début septembre une estimation d’environ 200 kilomètres carrés gagnés, en gardant au moins un mois de décalage avec la situation réelle, ce qui lui vaut des critiques du commandement ukrainien. Il décrit aussi la guerre informationnelle russe : vidéos anciennes datées grâce à la couleur des sols sur les images Sentinel, villages homonymes, et revendications de contrôle sans aucune preuve. Sur sa position, il revendique l’objectivité plutôt que la neutralité : il a critiqué les offensives ukrainiennes de 2023 et l’opération de Koursk, tout en estimant qu’aider l’Ukraine attaquée est un devoir.
Il dit avoir dépassé les 100 000 abonnés début 2026, être sollicité chaque jour par des journalistes étrangers, et regrette de ne pas avoir publié plus tôt en anglais, la France se méfiant selon lui de son âge.
Cartographier un front en archipel
Depuis que les Russes progressent par infiltration, le front n’est plus une ligne de tranchées mais un archipel. Clément Molin a choisi une large zone grise entre la zone rouge, où les Russes ont un minimum de logistique, et la zone bleue : un soldat avec un drapeau dans un village ne suffit pas, puisque des infiltrés égarés sont retrouvés jusqu’à Pavlohrad, à près de 80 kilomètres du front. À Kostiantynivka, il colore environ 40 % de la ville en russe, 10 % en ukrainien et le reste en zone disputée. Il réalise ses cartes sur QGIS et se sert de l’intelligence artificielle comme d’un tutoriel, pas pour dessiner. Il y consacre dix à quatorze heures par jour, en parallèle d’un master et d’un travail dans une entreprise française de retour d’expérience sur les drones. Sur la dynamique actuelle, il se dit plutôt positif sur la ligne de front, où l’Ukraine a stabilisé la plupart des secteurs, mais inquiet des frappes russes sur Kiev, où la vie est devenue selon lui plus difficile qu’à Kharkiv.
Pour la suite, il observe les indicateurs d’une offensive : mouvements de troupes, frappes de préparation, hausse du nombre de vidéos dans un secteur.
Pour aller plus loin
- L’émission du Collimateur avec Cédric Mas
- L’émission du Collimateur avec Michel Goya
- L’émission du Collimateur avec Olivier Kempf
- L’émission du Collimateur avec Michael Kofman
- Institute for the Study of War
- Carte DeepState
- Clément Molin sur les fausses revendications russes de contrôle
- Le site du Collimateur
Les références de l’épisode
- Offensive de Lyman : l’offensive ukrainienne lancée au printemps, couverte par plusieurs mois de secret opérationnel.
- 3e corps d’armée ukrainien : l’unité qui a demandé aux osinteurs de ne plus localiser les vidéos du secteur.
- Institute for the Study of War (ISW) : le centre de recherche américain dont les cartes, lisibles, ont repris l’information une semaine après Clément Molin.
- DeepState : la carte collaborative jugée la plus précise et la plus interactive, proche de l’armée ukrainienne selon l’invité.
- GeoConfirmed : l’une des cartes où sont reportées les vidéos géolocalisées.
- Copernicus et Sentinel : les satellites européens en accès libre utilisés pour suivre les destructions et dater les vidéos.
- Maxar et Planet : les fournisseurs d’images satellites payantes de haute définition utilisés par les chercheurs.
- Brigade Anne de Kiev : la brigade ukrainienne formée par la France, qui publie en français et en anglais.
- QGIS : le logiciel de cartographie utilisé par l’invité.
- Michel Goya, Olivier Kempf, Cédric Mas, Michael Kofman : les analystes déjà reçus au Collimateur pour suivre le conflit.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation de Clément Molin et du travail de suivi du front
- 00:04:19 : le parcours de l’invité, du lycée au suivi de la guerre
- 00:06:37 : langues, traduction automatique et passage à l’anglais
- 00:08:31 : Twitter, source centrale de l’information en temps réel
- 00:10:51 : le traitement d’une vidéo, de la source à la géolocalisation
- 00:14:00 : la vérification et la cinquantaine d’osinteurs
- 00:16:07 : Lyman et l’arrêt des géolocalisations à la demande de l’armée ukrainienne
- 00:18:53 : suivre l’avancée par les images satellites
- 00:23:59 : la guerre informationnelle russe et les fausses revendications
- 00:27:59 : les sources, du contact humain aux images satellites
- 00:33:07 : la croissance du compte et les sollicitations des journalistes
- 00:37:39 : l’algorithme de X et l’audience
- 00:39:57 : objectivité plutôt que neutralité
- 00:43:39 : les nouvelles difficultés de cartographie et l’infiltration
- 00:49:03 : la méthode de la zone grise
- 00:51:33 : Kostiantynivka et Pokrovsk, des villes partagées
- 00:55:20 : le poids des images et la visite en Ukraine
- 00:56:19 : la publication dont il est le plus fier, et ses erreurs
- 01:02:57 : QGIS, l’intelligence artificielle et le temps passé
- 01:05:39 : études, diplôme et travail sur le retour d’expérience des drones
- 01:09:28 : prédictions et dynamique actuelle du front
FAQ
Qui est Clément Molin ?
Clément Molin est un osinteur et cartographe français, étudiant en relations internationales à Lille, qui suit la guerre en Ukraine depuis 2022. Ses cartes du front, publiées sur X et Telegram en français et en anglais, sont reprises par de nombreux analystes ; il compte plus de 133 000 abonnés sur X.
Comment vérifie-t-on une vidéo de la guerre en Ukraine ?
Selon Clément Molin, on part de la source, souvent la page d’une unité, puis on géolocalise l’image grâce au relief, aux bâtiments ou aux haies, ce qui peut prendre plusieurs heures. Les images satellites Sentinel permettent de dater une vidéo, par exemple à la couleur des sols ou aux zones brûlées.
Pourquoi le front ukrainien est-il si difficile à cartographier ?
Parce que les Russes avancent par infiltration : des soldats isolés se glissent loin derrière les lignes sans que la zone soit contrôlée. Clément Molin représente donc une large zone grise entre zones russe et ukrainienne, et refuse de considérer qu’un soldat avec un drapeau dans un village suffit à le prendre.
Que s’est-il passé pendant l’offensive ukrainienne de Lyman ?
D’après Clément Molin, après un assaut localisé le 22 mai, le 3e corps d’armée ukrainien a obtenu des osinteurs qu’ils cessent de géolocaliser les vidéos. Pendant trois à quatre mois, l’avancée, environ 200 kilomètres carrés selon lui, n’a été visible qu’à travers les impacts de bombes russes sur les images satellites.
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