Podcast Défense.
Le Collimateur23 octobre 202664 min

Anatomie de la violence de masse [Le Fil de l’épée #62]

avec Nicolas Mariot

Nicolas Mariot, comprendre les violences de masse de la Grande Guerre au génocide des Tutsi

Nicolas Mariot, directeur de recherches au CNRS, présente dans Le Fil de l'épée son livre « Tuer. Comment expliquer les violences de masse ». De la Grande Guerre à la Shoah à l'Est et au génocide des Tutsi, il interroge ce qui pousse des hommes peu motivés à participer à des tueries. Plutôt que l'idéologie seule, il met en avant le groupe, la réputation, les effets de cliquet et le poids des institutions, en croisant statistiques et témoignages.

Une synthèse pour sortir de l’hyperspécialisation

Nicolas Mariot, directeur de recherches au CNRS, vient présenter dans Le Fil de l’épée, l’émission d’histoire militaire du Collimateur coproduite avec Paroles d’histoire, son livre « Tuer. Comment expliquer les violences de masse » (Gallimard, 2026). Face à Alexandre Jubelin et André Loez, il explique son projet : après quinze à vingt ans de travaux sur la Grande Guerre et la Shoah, faire un point d’étape sur la manière dont historiens, sociologues, anthropologues et psychologues étudient ces violences, avec leurs outils, leurs méthodes et leurs controverses. Le champ est devenu si vaste depuis une trentaine d’années que personne ne peut tout lire ; il a donc retenu trois terrains principaux : la Grande Guerre, la Shoah à l’Est « au bord des fosses » et le génocide des Tutsi. Il voit plusieurs causes à cet essor : l’ouverture des archives à l’Est après la chute du bloc soviétique, le retour de la guerre en Europe avec l’ex-Yougoslavie, le génocide au Rwanda, et le recentrage des sciences sociales sur l’individu et ses croyances. Selon lui, la même question se pose à l’identique sur les trois terrains : peut-on rendre compte des choix et des croyances de ceux qui tuent ? Il précise qu’il n’y a pas de sens à mettre la Shoah et la Première Guerre mondiale dans le même panier, et que l’idée de bourreau appliquée aux soldats de 1914 est problématique : ce qui l’intéresse, ce sont les mêmes façons d’analyser.

Le livre prend ses distances avec l’explication par l’idéologie haineuse, que l’historien juge efficace pour les plus motivés mais circulaire pour tous les autres.

Les gens du milieu

Au centre du livre, la question posée par Christopher Browning dans « Des hommes ordinaires » : comment expliquer la participation de ceux qui ne sont pas particulièrement motivés ? Nicolas Mariot rappelle l’histoire du 101e bataillon de réserve de la police allemande, environ 500 hommes d’âge mûr envoyés en Pologne en juillet 1942. Leur commandant leur annonce qu’ils doivent massacrer une communauté juive entière et propose à ceux qui ne veulent pas participer de sortir des rangs : douze seulement le font, et ils ne seront jamais sanctionnés. Le bataillon est responsable de la mort de près de 80 000 Juifs polonais, dont un peu plus de 40 000 tués directement. Browning distingue une minorité de tueurs zélés, une petite minorité de refusants et, entre les deux, la grande masse de ceux que l’historien appelle « les gens du milieu », les moins documentés par les sources. Il oppose cette lecture à celle de Daniel Jonah Goldhagen, qui explique les massacres par un antisémitisme déjà présent dans la société allemande, et pose une question de chronologie : que deviennent ces convictions en 1945 ? Au Rwanda, les monographies locales montrent un génocide très hiérarchisé, organisé dans un cadre étatique, où des résistances locales ont pu durer jusqu’à quinze jours avant que les génocidaires ne prennent le pouvoir. L’historien insiste sur l’importance de compter : les données recueillies par une association de victimes tutsi montrent que femmes et enfants sont tués dans les mêmes proportions que les hommes dès les premiers jours.

Il croise toujours ces comptages avec des témoignages individuels, comme les cahiers d’écoliers rescapés tutsi réunis par Hélène Dumas.

Le groupe, la réputation et l’institution

Si l’on met de côté la haine comme explication, que reste-t-il ? D’abord, selon Nicolas Mariot, le groupe, le conformisme, la pression des pairs et l’organisation de la violence par la hiérarchie, qui fait tourner les hommes aux postes les plus violents. Il décrit les « effets de cliquet » : un premier acte qui semblait peu engager déplace le champ des possibles et rend chaque étape suivante plus difficile à refuser. Il propose de replacer la réputation au centre des travaux : à la guerre, on n’est jamais seul, et devenir réfractaire suppose d’affronter l’opprobre du groupe. Il cite les travaux de Thomas Kühne sur la camaraderie. Il discute aussi la notion de déshumanisation : les témoignages, y compris de tueurs, décrivent souvent la grande humanité des victimes, sans que cela arrête les massacres. Il réhabilite en partie les expériences de psychologie sociale des années 1950 à 1970, celle de Milgram et celle de Stanford sur la prison, critiquées pour leur déontologie et leur préparation : selon lui, la façon dont Milgram a construit pas à pas l’obéissance maximale éclaire la méthode mise au point par les dirigeants SS, jusqu’aux centres de mise à mort conçus pour éviter aux exécutants de tuer face à face. Il évoque enfin un projet d’enquête sur les missions de la Croix-Rouge suisse sur le front soviétique entre fin 1941 et début 1943, et l’histoire d’un médecin témoin de massacres à Riga qui n’en a jamais parlé.

L’échange se conclut sur le poids des institutions : « je crois pas du tout qu’il puisse y avoir des génocides, des meurtres de masse sans une organisation extrêmement profonde », dit l’historien.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • « Tuer. Comment expliquer les violences de masse », Nicolas Mariot (Gallimard, 2026) : le livre présenté dans l’épisode.
  • « Des hommes ordinaires », Christopher Browning : l’étude du 101e bataillon de réserve de la police allemande et de la Solution finale en Pologne.
  • « Les bourreaux volontaires de Hitler », Daniel Jonah Goldhagen : la thèse d’un antisémitisme allemand préexistant, à laquelle s’oppose Browning.
  • « Sans ciel ni terre. Paroles orphelines du génocide des Tutsi (1994-2006) », Hélène Dumas : des témoignages d’enfants rescapés.
  • « Les Bienveillantes », Jonathan Littell : roman cité comme approche psychologique, sans prétention scientifique.
  • « The Rise and Fall of Comradeship », Thomas Kühne : la camaraderie comme ressort de l’engagement des soldats allemands.
  • L’expérience de Milgram : expérience de psychologie sociale sur l’obéissance, discutée comme outil d’analyse.
  • Le 101e bataillon de réserve de la police allemande : environ 500 hommes envoyés en Pologne en juillet 1942.
  • Les missions de la Croix-Rouge suisse sur le front soviétique : quatre missions entre fin 1941 et début 1943, objet d’une prochaine enquête de l’historien.

Au fil de l’épisode

  • 00:00:50 : présentation du Fil de l’épée et de l’invité
  • 00:02:15 : le projet du livre, une synthèse sur les méthodes des spécialistes
  • 00:04:20 : le choix de trois terrains : Grande Guerre, Shoah à l’Est, génocide des Tutsi
  • 00:07:30 : pourquoi les violences sont devenues un objet central des sciences sociales
  • 00:09:16 : du « rouage » anonyme à l’individu dans sa tranchée ou au bord des fosses
  • 00:11:32 : culture de guerre, morale nazie, haine anti-Tutsi : l’explication idéologique
  • 00:13:49 : Christopher Browning et le 101e bataillon de réserve de la police allemande
  • 00:16:50 : zélés, refusants et « gens du milieu »
  • 00:19:39 : la controverse avec Daniel Jonah Goldhagen
  • 00:22:51 : le génocide des Tutsi, entre chaos et organisation étatique
  • 00:27:14 : compter et mettre en série pour objectiver
  • 00:30:08 : l’usage du mot génocide
  • 00:33:46 : comment des gens non préparés basculent dans la violence
  • 00:36:58 : les effets de cliquet
  • 00:40:00 : pourquoi ne pas recourir à la psychanalyse
  • 00:43:40 : le projet sur les missions de la Croix-Rouge suisse et le médecin de Riga
  • 00:46:53 : à la guerre, on n’est jamais seul : le groupe et la réputation
  • 00:50:11 : la déshumanisation remise en question
  • 00:55:37 : ce que les expériences de psychologie sociale permettent encore de comprendre
  • 01:01:28 : l’efficacité des institutions pour faire tuer

FAQ

Qui est Nicolas Mariot ?

Nicolas Mariot est directeur de recherches au CNRS. Il travaille depuis quinze à vingt ans sur la Grande Guerre et la Shoah, et il est l’auteur de « Tuer. Comment expliquer les violences de masse », paru chez Gallimard en 2026, une synthèse des méthodes et des controverses des spécialistes de ces violences.

Qui sont les « hommes ordinaires » de Christopher Browning ?

Ce sont les quelque 500 policiers du 101e bataillon de réserve de la police allemande, envoyés en Pologne en juillet 1942. Invités à sortir des rangs s’ils refusaient de massacrer une communauté juive, douze seulement l’ont fait, sans être sanctionnés. Le bataillon est responsable de la mort de près de 80 000 Juifs polonais.

Qu’est-ce qu’un effet de cliquet dans les violences de masse ?

Selon Nicolas Mariot, c’est le mécanisme par lequel un premier acte, qui semblait peu engageant, déplace la situation individuelle et collective : chaque étape franchie engage davantage et rend le retour en arrière plus difficile. Il illustre ainsi le basculement progressif des « gens du milieu » dans la violence.

La déshumanisation des victimes explique-t-elle les massacres ?

Pas entièrement, selon l’historien. Les témoignages, y compris de tueurs, décrivent souvent des gestes d’humanité des victimes, et certains bourreaux disent avoir pensé à leurs propres enfants. Ils reconnaissent l’humanité de leurs victimes et les tuent quand même : la déshumanisation n’est donc pas, pour lui, une condition nécessaire et suffisante.

Pourquoi l’expérience de Milgram reste-t-elle utile ?

Nicolas Mariot admet ses défauts de déontologie et sa préparation poussée, mais il retient ce qu’elle montre : les éléments ajoutés un à un pour obtenir l’obéissance maximale, la distance avec la victime, l’autorité, la machine. Il y voit un parallèle avec la méthode construite à l’Est pour obtenir l’obéissance des exécutants tout en soulageant leur conscience.

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