
Dans Le Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit Elie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l'Ifri, Vincent Tourret, chercheur à l'Ifri, et Yohann Michel, chercheur à l'IESD de Lyon III, de retour d'une mission de terrain en Ukraine. Alertes et frappes quotidiennes à Kiev, épuisement des intercepteurs, dépendance aux composants chinois, kill zone élargie, généralisation des robots terrestres, opération Vivaldi et changement de commandement : ils décrivent une armée ukrainienne qui gagne en maturité pendant que l'arrière souffre davantage.
Dix jours à Kiev, sous les drones
Ce troisième « Retour d’Ukraine » du Collimateur réunit autour d’Alexandre Jubelin trois chercheurs qui reviennent d’une dizaine de jours sur place : Elie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l’Institut français des relations internationales (Ifri), Vincent Tourret, chercheur à l’Ifri, et Yohann Michel, chercheur à l’Institut d’études de stratégie et de défense (IESD) de Lyon III. Ils expliquent d’abord leur méthode : un agenda construit eux-mêmes, sans organisme partenaire ni fixeur, de l’entretien avec un fantassin revenu du front à celui avec une vice-ministre des Affaires étrangères, en passant par des industriels du drone, des enquêteurs privés, des états-majors de corps et un institut technique où l’on démonte des missiles russes non explosés. Ils notent que les attentes ukrainiennes envers la France sont devenues plus mûres et plus précises. Le voyage commence par une évacuation du train à cinq kilomètres de la gare de Kiev, sous les tirs de la défense antiaérienne. La grande différence avec les années précédentes, disent-ils, c’est qu’on n’entend plus seulement les alertes, mais les interceptions et les explosions ; ils ont été réveillés une nuit sur deux et sont descendus plusieurs fois aux abris. Ils décrivent les niveaux d’alerte, du jaune quasi permanent au rouge des frappes balistiques, et les applications qui permettent de suivre les drones sur une carte. Selon eux, la situation s’est tellement dégradée à Kiev que des Ukrainiens de l’Est leur disent qu’on y est mieux qu’à la capitale.
Ils évoquent plusieurs hypothèses entendues sur place sur l’intensification des frappes contre Kiev et Odessa, dont la volonté de faire partir les Occidentaux pour élargir la marge de ciblage russe.
L’arrière à l’épreuve des salves
Pour les invités, la logique russe reste celle d’une pression maximale sur les villes et les réseaux d’énergie, mais les moyens ont changé : la production de drones de type Shahed serait passée en un an d’environ 4 000 à plus de 6 000 par mois, et les nouvelles versions à réaction volent plus haut et plus vite. Les capacités d’interception ukrainiennes baissent, ce qui permet à la Russie d’élargir ses cibles : stations-service, ponts de Kiev, centres de données, stations de traitement et de pompage d’eau. Ils rappellent que l’Ukraine disposait au départ de stocks considérables de systèmes antiaériens d’héritage soviétique, aujourd’hui épuisés, et que la Russie produit plus de vecteurs qu’elle n’en tire, ce qui nourrit l’inquiétude pour l’hiver. Ceux qui travaillent sur les contre-mesures se disent pourtant confiants : drones intercepteurs à turbine, missiles à guidage infrarouge de courte portée redevenus intéressants. Mais l’accès aux turbines, aux caméras thermiques ou à la fibre optique bute sur la dépendance aux composants chinois, et la défense contre les missiles balistiques reste liée aux Patriot et aux missiles Aster promis pour 2027.
Yohann Michel résume le paradoxe du moment : l’an dernier, le front inquiétait et l’arrière tenait ; cette année, c’est l’inverse. Selon l’un des invités, la Russie a une stratégie de moyens qui fonctionne mais maîtrise mal le combat interarmes, quand l’Ukraine progresse sur le plan opérationnel sans que ses moyens suivent.
Sur le front, la dronisation de toutes les fonctions
Au plus près du contact, la kill zone, cette bande où toute personne repérée est frappée en quelques minutes, s’étend désormais sur 20 à 25 kilomètres selon les secteurs. L’un des invités décrit une répartition des rôles devenue claire : des fantassins dans leurs trous qui servent de sonnettes et nettoient les infiltrations, des drones de reconnaissance en rotation permanente, des dronistes FPV qui frappent les cibles repérées, souvent par fibre optique, puis des drones bombardiers qui font la logistique de jour et frappent la nuit. Les robots terrestres (UGV), encore en test l’an dernier, sont maintenant présents dans la grande majorité des bataillons pour la logistique et le minage. Les distances obligent à des drones plus gros et plus chargés, et les fantassins utilisent de petits FPV pour faire baisser les têtes, une sorte de tir de suppression. Ils racontent que le GPS est inutilisable jusqu’à Kiev à cause du brouillage, que les demandes de frappe passent beaucoup par smartphone et Starlink, et que la guerre électronique, omniprésente, ne rend pas pour autant toute connectivité impossible.
Selon un interlocuteur, l’argent investi dans la connectivité dépasse celui investi dans le brouillage, ce qui rend certains optimistes sur la résilience des communications au combat.
Vivaldi, les corps d’armée et le nouveau commandement
L’opération Vivaldi, menée par le 3e corps autour de la 3e brigade d’assaut, est selon les invités la première démonstration mature de la réforme des corps d’armée : des membres du 3e corps leur ont expliqué qu’une simple brigade n’aurait pas pu la mener, faute de contrôler les brigades voisines. L’opération a été préparée par une campagne de frappes de moyenne portée, de 30 à 150 kilomètres, contre les dépôts, les postes de commandement et la logistique, avec des lignes baptisées « Macchiato line » et « shower line » : la dernière où un soldat russe peut boire un café chaud ou prendre une douche, qu’il s’agissait de repousser. Les invités décrivent ensuite le remplacement du commandant en chef par un officier d’une nouvelle génération, perçu dans les unités comme une libération, attaché à la subsidiarité et à l’économie des hommes, quand son prédécesseur incarnait la contre-attaque systématique. Ils rappellent enfin que l’Ukraine a officialisé en janvier 2026 le gel de la ligne de front comme objectif acceptable, et qu’à Kiev deux théories de la victoire s’affrontent : la neutralisation stratégique, qui vise à convaincre Moscou qu’il ne peut pas gagner, et la défaite stratégique de la Russie, portée par ceux qui jugent un élargissement du conflit inévitable.
« Casser l’armée ou casser le régime, c’est ça leur horizon », résume l’un des invités à propos des partisans de la seconde école.
Pour aller plus loin
- Retour d’Ukraine #1
- Retour d’Ukraine #2
- L’épisode avec Hadrien Canter d’Alta Ares
- L’émission sur la guerre électronique
- L’enquête d’Alexandre Horn dans Le Monde
- Le site du Collimateur
Les références de l’épisode
- « S’adapter pour vaincre : comment les armées évoluent », Michel Goya (Perrin, 2023) : cité dans la bibliographie de l’épisode.
- « Bombing to Win: Air Power and Coercion in War », Robert Pape (Cornell University Press, 1996) : évoqué à propos des limites du bombardement stratégique.
- Opération Vivaldi : opération ukrainienne menée par le 3e corps, présentée comme la démonstration de la réforme des corps d’armée.
- 3e brigade d’assaut : brigade au cœur du 3e corps ukrainien.
- Shahed et Geran : drones d’attaque à longue portée utilisés par la Russie, dont les nouvelles versions sont à réaction.
- Delta : interface numérique ukrainienne de coordination des capteurs et des effecteurs.
- Alta Ares : entreprise française de drones intercepteurs, citée pour la lutte contre les Shahed.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation des trois invités et de leur mission en Ukraine
- 00:02:59 : pourquoi revenir chaque année en Ukraine, et comment s’y rendre
- 00:06:28 : construire soi-même son agenda d’entretiens
- 00:08:16 : des attentes ukrainiennes plus mûres envers la France
- 00:13:55 : l’évacuation du train à l’arrivée à Kiev
- 00:18:02 : les niveaux d’alerte et les abris
- 00:25:34 : une situation plus dégradée à Kiev que dans l’Est
- 00:28:37 : des salves plus nombreuses et plus rapides, des cibles élargies
- 00:31:13 : l’épuisement des intercepteurs
- 00:34:45 : un front qui tient, un arrière qui souffre
- 00:40:23 : la course à l’interception des drones à réaction
- 00:46:06 : la dépendance aux composants chinois
- 00:47:39 : Patriot, missiles Aster et défense antibalistique
- 00:51:37 : au plus près de la kill zone
- 00:55:30 : la répartition des rôles entre fantassins et dronistes
- 00:57:22 : la généralisation des robots terrestres
- 01:04:34 : guerre électronique, GPS brouillé et Starlink
- 01:10:31 : l’opération Vivaldi et la réforme des corps d’armée
- 01:16:50 : la campagne de frappes de moyenne portée
- 01:19:52 : remaniements et nouveau commandant en chef
- 01:28:22 : les théories de la victoire en débat à Kiev
FAQ
Qu’est-ce que la kill zone sur le front ukrainien ?
C’est la bande de terrain où toute personne repérée par un drone est frappée en quelques minutes. Selon les invités, elle s’étend désormais sur environ 20 à 25 kilomètres selon les secteurs, avec deux à quatre minutes d’espérance de vie pour qui sort à découvert dans les zones les plus denses.
Qu’est-ce que l’opération Vivaldi ?
C’est une opération ukrainienne menée par le 3e corps, autour de la 3e brigade d’assaut. D’après les invités, elle montre l’efficacité de la réforme des corps d’armée : un corps peut prendre le contrôle des brigades voisines, et l’offensive a été précédée d’une campagne de frappes de moyenne portée sur la logistique russe.
Pourquoi la défense aérienne ukrainienne est-elle en difficulté ?
Selon les chercheurs, la Russie produit plus de drones d’attaque qu’avant, plus de 6 000 par mois, et ses nouvelles versions à réaction volent trop vite pour les parades de l’an dernier. Les stocks d’intercepteurs s’épuisent et les turbines nécessaires aux nouveaux drones intercepteurs dépendent de fournisseurs chinois.
À quoi servent les robots terrestres sur le front ?
Les robots terrestres, ou UGV, servent surtout au ravitaillement et au minage, plus rarement à l’assaut. Encore en test l’an dernier, ils sont aujourd’hui présents dans la grande majorité des bataillons du front, en complément des drones bombardiers qui assurent aussi une partie de la logistique.
Anatomie de la violence de masse [Le Fil de l’épée #62]
23 Oct
MGCS, SCAF… L’heure des autopsies [Le Casque et la plume #22]
20 Oct
Super-soldats #3 : John Rambo et James Braddock dans « First Blood » (1982) et « Portés disparus » (1984)
18 Oct
Qu’est-ce qu’un centre de gravité ? [Penser la guerre #2]
16 Oct
Penser le maintien de l’ordre en France aujourd’hui
9 Oct
Comment cartographier la guerre en Ukraine
6 Oct
Super-soldats #2 : le Sergent instructeur Hartman dans « Full Metal Jacket » (1987)
4 Oct
Un débarquement Kinmen à rien. Aux origines du conflit Chine/Taïwan [Le Fil de l’épée #61]
2 Oct
Yémen/mer Rouge : aux racines de la machine houthie
29 Sep
Opération Vivaldi : que s’est-il passé au nord de Lyman ? [Zone d’opérations #24]
25 Sep
Ce que le Jaguar a dans le ventre
22 Sep
Super-soldats #1 : le général Jack D. Ripper dans Docteur Folamour (1964)
20 Sep
Inde-Pakistan : quels équilibres stratégiques après l’opération Sindoor ?
23 Oct
Le Vatican insolite – Caroline Pigozzi
23 Oct
La Hongrie : Entre continuités stratégiques et changement politique
22 Oct
La Roumanie : État pivot du flanc sud-est de l’OTAN
22 Oct
Gaza : dialogue entre un humanitaire et une rabbine. Avec Jean-François Corty et Nava Hefetz | Entretiens géopo
21 Oct
Géopolitique de Paris
20 Oct
Israël : la culture du combat – Gil Mihaely
16 Oct
Echo – Episode 102 #2: ASPIDES : Immersion au coeur d’une opération européenne en mer Rouge
15 Oct
La Chine a-t-elle plié le match ? Avec Sylvie Bermann | Entretiens géopo
14 Oct
Atlas Conflits : un atlas pour décrypter le monde – Jean-Baptiste Noé
13 Oct
Combattants africains en Ukraine : enquête auprès de prisonniers
12 Oct
Indice Conflits de la défense
9 Oct
