
Thierry Vircoulon, chercheur associé au Centre Afrique subsaharienne de l'Ifri, a mené des entretiens avec quatorze prisonniers de guerre africains détenus en Ukraine. Au micro de Marc Hecker, il présente le second volet de son enquête sur les recrues africaines de l'armée russe. Qui sont ces hommes, pourquoi s'engagent-ils, ce qu'ils racontent du front et comment réagissent leurs États : l'épisode élargit ensuite la focale à la politique africaine de Moscou, de Madagascar au canal du Mozambique.
Des recrues africaines envoyées en première ligne
Dans Le Monde selon l’Ifri, Marc Hecker reçoit Thierry Vircoulon, chercheur associé au Centre Afrique subsaharienne de l’Institut français des relations internationales (Ifri), qui publie le second volet de son enquête sur les Africains recrutés par la Russie pour le front ukrainien. Après une première note parue en décembre 2025, fondée sur des candidats au départ et des combattants, il a obtenu des autorités ukrainiennes l’accès à un camp de prisonniers et y a interrogé quatorze prisonniers africains, avec leur consentement et en présence d’un membre de l’administration pénitentiaire. Son premier constat : « les prisonniers de guerre sont ceux qui ont eu de la chance ». Les combattants étrangers sont envoyés dans la « kill zone », en première ligne ; les prisonniers interrogés, presque tous blessés et capturés pendant l’hiver 2025-2026, avaient passé entre une semaine et trois mois au front, où la plupart des morts sont dues aux drones et à l’artillerie. Selon les services ukrainiens, environ 3 000 Africains figurent parmi les 18 000 à 20 000 étrangers recrutés par la Russie depuis le début de la guerre, venus notamment du Ghana, de Gambie, du Cameroun, d’Ouganda, du Kenya, et plus récemment du Zimbabwe. Volontaires ou piégés par de fausses offres d’emploi, tous sont d’abord motivés par l’argent : salaire élevé, passeport russe, indemnités en cas de blessure, prise en charge des familles. Le chercheur distingue trois profils : des étudiants étrangers installés en Russie, des jeunes urbains des classes populaires, et d’anciens membres des services de sécurité africains. Exclus des échanges de prisonniers entre Kiev et Moscou, ces hommes restent dans une impasse ; seul le Ghana a, selon lui, engagé des discussions avec l’Ukraine.
Les États d’origine réagissent de quatre façons : déni, campagnes de prévention (Afrique du Sud, Botswana), démantèlement de filières (au Zimbabwe, deux citoyens russes ont été arrêtés pour trafic d’êtres humains) et démarches diplomatiques. Thierry Vircoulon décrit enfin une politique russe fondée sur la « sécurité contre alignement politique », tournée vers Madagascar, où le GRU a offert dès décembre 2025 son appui au nouveau président militaire, et vers le canal du Mozambique.
Pour aller plus loin
- Thierry Vircoulon sur le site de l’Ifri
- Le Monde selon l’Ifri
- Le site de l’Ifri
- Réécouter l’épisode sur les plateformes d’écoute
Les références de l’épisode
- « La politique russe de recrutement de combattants et d’ouvrières en Afrique subsaharienne » : première note de l’Ifri publiée par Thierry Vircoulon et un coauteur en décembre 2025.
- Conventions de Genève : respectées par l’Ukraine pour les prisonniers de guerre, selon le chercheur, ce qui permet les visites.
- Africa Corps : présence russe qui subit des pertes au Mali et s’étend en Guinée équatoriale et au Congo-Brazzaville.
- GRU : service de renseignement militaire russe, venu offrir sécurité rapprochée et formation militaire au président malgache.
- Sommets Russie-Afrique : Sotchi en 2019, Saint-Pétersbourg en 2023, puis un troisième sommet à Moscou fin octobre.
Au fil de l’épisode
- 00:00:22 : la première note de l’Ifri et la suite de l’enquête
- 00:01:50 : l’accès à un camp de prisonniers en Ukraine
- 00:03:18 : envoyés dans la kill zone, des témoignages sur la dureté du front
- 00:04:53 : combien d’Africains dans l’armée russe
- 00:05:24 : l’argent, motivation commune des volontaires et des recrues piégées
- 00:06:24 : les pays d’origine
- 00:08:04 : des prisonniers exclus des échanges entre Kiev et Moscou
- 00:09:10 : salaire, passeport russe et indemnités, le package de l’armée russe
- 00:10:33 : trois profils de combattants
- 00:12:06 : les quatre réactions des États africains
- 00:13:43 : sécurité contre alignement politique, la politique africaine de Moscou
- 00:15:54 : le rapprochement entre Madagascar et la Russie
- 00:17:31 : la réponse de la France à Madagascar
- 00:18:04 : Sahel et Afrique centrale, l’expansion de l’Africa Corps
- 00:19:17 : le troisième sommet Russie-Afrique
- 00:22:06 : la cyberpropagande au service des régimes alliés
FAQ
Combien d’Africains combattent dans l’armée russe en Ukraine ?
Selon les services ukrainiens cités par Thierry Vircoulon, environ 3 000 combattants africains ont rejoint l’armée russe depuis le début de la guerre, sur 18 000 à 20 000 étrangers recrutés. Le chercheur rappelle que le volume exact reste impossible à établir, notamment parce que la mortalité est très élevée.
Pourquoi des Africains s’engagent-ils dans l’armée russe ?
D’après les prisonniers interrogés, la motivation commune est l’argent, que les recrues soient volontaires ou piégées par de fausses offres d’emploi. L’armée russe promet un salaire élevé, la citoyenneté russe, des indemnités en cas de blessure et une prise en charge sociale des familles.
Que deviennent les combattants africains faits prisonniers en Ukraine ?
Ils ne font pas partie des échanges de prisonniers entre Kiev et Moscou et ne sont pas renvoyés dans leur pays. Selon Thierry Vircoulon, seul le Ghana a ouvert des discussions avec l’Ukraine pour les récupérer ; leur perspective principale reste la fin de la guerre.
Comment les États africains réagissent-ils à ces recrutements ?
Le chercheur distingue quatre attitudes : le déni ou l’indifférence, les campagnes de prévention contre les fausses offres d’emploi, comme en Afrique du Sud et au Botswana, le démantèlement des filières, comme au Zimbabwe, et l’action diplomatique, menée par exemple par le Kenya et l’Afrique du Sud.
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