
Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l'Europe et ancien chercheur dans des think tanks à Washington, répond aux questions de Marc Hecker, directeur exécutif de l'Ifri. Guerre en Ukraine, déficit commercial avec la Chine, droits de douane américains, dépendances technologiques : pour le ministre, l'Union européenne sort de la mondialisation heureuse et apprend à défendre ses intérêts. Il détaille les chantiers en cours, de la défense européenne à l'union des marchés de capitaux, et sa vision d'un élargissement plus graduel.
Du think tank au ministère
Dans le 63e épisode du Monde selon l’Ifri, Marc Hecker, directeur exécutif de l’Institut français des relations internationales, reçoit Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l’Europe, pour parler de la manière dont l’Union européenne cherche à s’affirmer comme acteur géopolitique. L’entretien s’ouvre sur le parcours du ministre : député élu en 2022 et réélu en 2024, il a passé auparavant sept ans dans des think tanks à Washington, notamment à l’Atlantic Council. Il raconte avoir été marqué, étudiant, par un épisode des mémoires de Raymond Aron : briefant un ministre sur la menace nazie, le jeune philosophe n’avait pas su répondre à la question « qu’est-ce que vous feriez si vous étiez à ma place ? ». Pour Benjamin Haddad, le chercheur de think tank est, comme le politique, dans une éthique de responsabilité au sens de Max Weber, ce qui rend le passage à l’action publique plus naturel. Il répond aussi aux critiques sur une influence atlantiste liée à ce passé, qu’il juge absurdes : ses travaux, dont son livre de 2019, « Le Paradis perdu », appelaient déjà les Européens à voir en Donald Trump non une parenthèse mais l’accélération d’une tendance de fond de la politique étrangère américaine, et donc à réarmer et à investir dans l’autonomie stratégique.
Il défend la présence française dans les grands forums stratégiques, de la conférence de sécurité de Munich au dialogue Shangri-La de Singapour, comme un levier d’influence.
Défense, économie, technologie : la fin de la naïveté
Selon le ministre, l’Union fait l’apprentissage des rapports de force à mesure que s’effondrent les piliers de la « mondialisation heureuse » : libre-échange pacificateur, alliance américaine, énergie russe, débouché chinois. Il cite comme étapes l’endettement commun du plan Next Generation EU après le Covid, l’unité maintenue face à la guerre d’agression russe contre l’Ukraine et le plan SAFE de 150 milliards d’euros pour les coopérations industrielles de défense. Il présente la défense de l’Ukraine comme la première ligne de défense de l’Europe, rappelle la création de la coalition des volontaires et affirme que la quasi-intégralité de l’aide à l’Ukraine est désormais européenne. Interrogé sur un éventuel test de l’article 5 de l’OTAN par la Russie, il évoque aussi l’article 42.7 du traité de Lisbonne et la dissuasion avancée proposée par la France. Sur l’économie, il pointe un déficit commercial avec la Chine d’un milliard d’euros par jour et plaide pour la diversification (accords avec l’Inde et le Mercosur), l’union des marchés de capitaux, un 28e régime de droit des affaires, la simplification des normes et la préférence européenne. Sur la technologie, il juge que l’Europe a trop misé sur la régulation : il rappelle les ingérences russes via Telegram en Moldavie et l’amplification artificielle d’un candidat sur TikTok en Roumanie, et appelle à investir dans l’intelligence artificielle, le quantique et l’espace, avec la constellation Iris².
Il conteste l’idée d’une influence française en recul à Bruxelles : selon lui, l’agenda européen actuel est celui que la France porte depuis 2017, et le problème tient surtout à la lenteur des décisions.
Climat et élargissement
Sur le Pacte vert, Benjamin Haddad refuse de parler de recul : la neutralité carbone en 2050 et la fin des ventes de voitures thermiques neuves en 2035 restent les objectifs, mais il défend la simplification du reporting des entreprises et la suspension des amendes imposées aux constructeurs, qui les obligeaient selon lui à acheter des crédits carbone à BYD ou à Tesla. Il présente l’élargissement comme une nécessité géopolitique : l’élargissement de 2004 a été la réunification de la famille européenne, et la guerre en Bosnie-Herzégovine rappelle que la guerre n’a jamais quitté le continent. Il cite le Monténégro comme probable prochain membre et défend, avec l’Allemagne, un processus d’adhésion plus graduel, permettant d’intégrer progressivement certaines politiques avant l’adhésion complète.
Sa réponse aux blocages institutionnels revient comme un fil rouge de l’entretien : avancer à quelques États volontaires plutôt que d’attendre l’unanimité à 27.
Pour aller plus loin
- Le podcast Le monde selon l’Ifri
- Le site de l’Ifri
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Les références de l’épisode
- « Le Paradis perdu » : livre publié par Benjamin Haddad en 2019 sur les continuités de la politique étrangère américaine.
- Raymond Aron : philosophe dont les mémoires ont marqué le ministre, sur le rapport entre analyse et décision.
- Atlantic Council : think tank de Washington où Benjamin Haddad a travaillé avant d’entrer en politique.
- Rapport Draghi : rapport sur la compétitivité européenne, dont le ministre juge la mise en œuvre trop lente.
- Rapport d’Enrico Letta : rapport porteur de l’idée d’un 28e régime de droit des affaires.
- Plan SAFE : instrument européen de 150 milliards d’euros pour les coopérations industrielles de défense.
- Coalition des volontaires : regroupement d’États européens et de partenaires pour soutenir l’Ukraine et préparer des garanties de sécurité.
- Iris² : constellation européenne de communication sécurisée, dont le financement se joue dans le prochain budget européen.
Au fil de l’épisode
- 00:00:20 : présentation du parcours de Benjamin Haddad
- 00:00:41 : le lien entre recherche et décision politique, de Raymond Aron à Max Weber
- 00:04:44 : la présence française dans les forums stratégiques
- 00:06:39 : la critique d’une influence atlantiste
- 00:10:14 : l’Union européenne depuis 2019 et la fin de la mondialisation heureuse
- 00:13:25 : les blocages persistants et la lenteur des décisions
- 00:16:25 : la relation transatlantique et la Chine
- 00:18:46 : la menace russe, l’OTAN et la défense européenne
- 00:20:48 : l’Ukraine, première ligne de défense de l’Europe
- 00:23:30 : un test de l’article 5 et l’article 42.7
- 00:27:06 : économie et industrie, diversification et marché intérieur
- 00:33:22 : l’influence française à Bruxelles
- 00:36:03 : souveraineté technologique et intelligence artificielle
- 00:41:29 : l’espace et l’accès autonome à l’espace
- 00:42:50 : le Pacte vert et la transition environnementale
- 00:47:23 : l’élargissement et l’avenir institutionnel de l’Union
FAQ
Qui est Benjamin Haddad ?
Benjamin Haddad est ministre délégué chargé de l’Europe au ministère des Affaires étrangères. Avant d’entrer au gouvernement, il a été député, élu en 2022 et réélu en 2024, membre des commissions des affaires étrangères et des affaires européennes. Il a auparavant passé sept ans dans des think tanks à Washington, notamment à l’Atlantic Council.
Comment Benjamin Haddad répond-il aux critiques sur son passé atlantiste ?
Il juge absurde l’idée qu’avoir travaillé aux États-Unis ferait de lui un relais américain. Il rappelle que ses travaux, dont son livre de 2019 « Le Paradis perdu », appelaient déjà les Européens à réarmer et à investir dans leur autonomie stratégique, en voyant en Donald Trump l’accélération d’une tendance de fond plutôt qu’un accident.
Que propose Benjamin Haddad pour accélérer les décisions européennes ?
Il plaide pour plus d’agilité institutionnelle : quand les 27 n’avancent pas, des groupes pilotes de six ou huit États peuvent créer une dynamique que d’autres rejoindront. Il cite le groupe de six pays lancé par la France et l’Allemagne sur l’union de l’épargne et de l’investissement, et la coalition des volontaires pour l’Ukraine.
Pourquoi Benjamin Haddad défend-il un élargissement plus graduel ?
Selon lui, le processus actuel fonctionne comme un interrupteur : un pays candidat fait toutes les réformes puis devient membre du jour au lendemain, ce qui crée frustration et ressentiment. La France et l’Allemagne proposent d’intégrer progressivement certaines politiques, comme le marché intérieur ou l’énergie, une fois franchies des étapes clés, notamment sur l’état de droit.
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