
Jean-Luc Racine, directeur de recherche émérite au CNRS et chercheur senior à Asia Centre, revient avec Marc Hecker sur le second règne des talibans, cinq ans après la reprise de Kaboul. Il décrit un émirat théocratique dirigé depuis Kandahar, l'apartheid de genre imposé aux Afghanes, une économie à bout de souffle, la rupture avec le Pakistan et les raisons pour lesquelles, selon lui, ce régime est appelé à durer.
Un émirat restauré, gouverné depuis Kandahar
Jean-Luc Racine, directeur de recherche émérite au CNRS et chercheur senior à Asia Centre, dresse avec Marc Hecker le bilan de cinq ans de second règne des talibans en Afghanistan, à l’occasion de son article « Où en est l’Afghanistan ? Le second règne des talibans », paru dans la revue Politique étrangère. Il rappelle que l’accord de Doha, signé en 2020 entre les États-Unis et les talibans en écartant le gouvernement d’Ashraf Ghani, prévoyait des consultations avec les autres partis afghans et la rupture avec les groupes terroristes : rien de cela, selon lui, ne s’est réalisé. Le régime installé après la chute de Kaboul à l’été 2021 est une restauration pure de l’Émirat islamique. Le gouvernement siège à Kaboul, mais l’autorité suprême revient à l’émir Haibatullah Akhundzada, reclus à Kandahar, dans une posture que le chercheur compare à celle du guide en Iran ; aucune élection n’est prévue et l’émir a mis fin au caractère intérimaire du gouvernement. Les voix plus souples, comme celle d’Abdul Ghani Baradar, cofondateur du mouvement et négociateur de Doha relégué au rang de vice-Premier ministre, « ne comptent pas ». Sur les femmes, il ne voit pas de différence de nature avec le premier règne, mais de degré : ministère de la Propagation de la vertu et de la Prévention du vice, voile intégral, tuteur masculin obligatoire, école arrêtée après le primaire, emploi interdit dans les lieux mixtes, y compris dans les organismes de l’ONU. C’est ce que l’on appelle désormais un « apartheid de genre », que ni l’ONU ni les 57 États de l’Organisation de la coopération islamique ne parviennent à infléchir. Il relève toutefois des signes de résilience : petites entreprises tenues par des femmes et cours clandestins donnés dans des appartements.
Sur le plan sécuritaire, Kaboul nie toute présence terroriste, alors que l’État islamique au Khorassan multiplie les attentats, et le Front national de résistance d’Ahmad Massoud ne lui paraît pas en mesure d’inquiéter le régime.
Une économie exsangue et la rupture avec le Pakistan
L’Afghanistan est 181e à l’indice de développement humain, avec une croissance estimée entre 2 et 4 % selon les sources, insuffisante vu l’état du pays. Les grands projets régionaux, comme le gazoduc TAPI qui devait relier le Turkménistan à l’Inde, restent bloqués, et la sécurité n’a pas permis l’exploitation de l’une des plus grandes mines de cuivre potentielles au monde, près de Kaboul. La culture du pavot a été quasiment éradiquée, passant de centaines de milliers d’hectares à une dizaine de milliers selon l’ONU, au prix d’une crise pour des dizaines de milliers de paysans, tandis que la méthamphétamine progresse. En politique étrangère, seule la Russie a reconnu le régime, mais une vingtaine d’États, surtout régionaux, sont présents à Kaboul, souvent avec un chargé d’affaires : Jean-Luc Racine parle d’un « compromis pragmatique ». La rupture est en revanche consommée avec le Pakistan, qui accuse Kaboul d’abriter les talibans pakistanais du TTP. Il en retrace les racines, du refus afghan de reconnaître la ligne Durand tracée par les Britanniques en 1893 à la création du TTP en 2007, jusqu’aux bombardements pakistanais sur Kaboul en mars 2026, qui ont fait des victimes civiles reconnues par l’ONU, à la fermeture des frontières et aux renvois massifs de réfugiés afghans par le Pakistan et l’Iran.
Faute d’opposition structurée et de présence étrangère, il estime que le régime est appelé à durer, sans changement de ligne tant que l’émir actuel règne.
Pour aller plus loin
- Le numéro d’automne 2026 de Politique étrangère
- Le podcast Le Monde selon l’Ifri
- Marc Hecker sur le site de l’Ifri
- Le site de l’Ifri
- L’Ifri sur X
- L’Ifri sur LinkedIn
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- L’Ifri sur Facebook
Les références de l’épisode
- « Où en est l’Afghanistan ? Le second règne des talibans » : article de Jean-Luc Racine dans le numéro d’automne 2026 de Politique étrangère.
- Haibatullah Akhundzada : émir des talibans, reclus à Kandahar.
- Abdul Ghani Baradar : cofondateur du mouvement taliban et négociateur de l’accord de Doha.
- Accord de Doha : accord signé en 2020 entre les États-Unis et les talibans.
- État islamique au Khorassan : branche régionale de l’État islamique, auteure d’attentats en Afghanistan.
- Front national de résistance : mouvement d’opposition armée dirigé par Ahmad Massoud.
- TTP : mouvement des talibans pakistanais, fondé en 2007.
- Gazoduc TAPI : projet devant relier le Turkménistan à l’Inde via l’Afghanistan et le Pakistan.
- Organisation de la coopération islamique : organisation de 57 États qui demande en vain des réformes.
- Mission des Nations unies en Afghanistan (UNAMA) : présence onusienne maintenue à Kaboul.
Au fil de l’épisode
- 00:00:25 : de l’opération Enduring Freedom au retour des talibans en 2021
- 00:01:19 : l’accord de Doha et ses promesses non tenues
- 00:02:35 : un émir reclus à Kandahar et un régime théocratique
- 00:05:41 : les talibans face à l’État islamique au Khorassan
- 00:07:33 : Ahmad Massoud et le Front national de résistance
- 00:08:37 : l’apartheid de genre
- 00:11:55 : les voix dissidentes au sein du pouvoir
- 00:13:41 : résilience des femmes et cours clandestins
- 00:14:19 : une économie exsangue et des projets régionaux bloqués
- 00:17:29 : l’éradication du pavot et la méthamphétamine
- 00:19:08 : la reconnaissance russe et les relations internationales
- 00:22:40 : la Chine, les routes de la soie et la menace terroriste
- 00:28:04 : la rupture entre Kaboul et Islamabad
- 00:33:50 : bombardements, frontières fermées et réfugiés renvoyés
- 00:35:48 : quel avenir pour le régime taliban
FAQ
Qui dirige réellement l’Afghanistan des talibans ?
Selon Jean-Luc Racine, l’autorité suprême revient à l’émir Haibatullah Akhundzada, qui vit reclus à Kandahar et impose sa volonté au gouvernement installé à Kaboul. Aucune élection n’est envisagée et les ministres plus pragmatiques, comme Abdul Ghani Baradar, n’ont pas de poids face au cercle de l’émir.
Qu’est-ce que l’apartheid de genre en Afghanistan ?
L’expression désigne l’ensemble des règles qui effacent les femmes de la vie publique : voile intégral, déplacements soumis à un tuteur masculin, école interdite après le primaire, emploi proscrit dans les lieux mixtes. Jean-Luc Racine souligne que les appels de l’ONU et de l’Organisation de la coopération islamique restent sans effet.
Pourquoi le Pakistan et l’Afghanistan sont-ils en conflit ?
Islamabad accuse Kaboul d’abriter les talibans pakistanais du TTP, qui frappent au Pakistan. Le chercheur rappelle aussi qu’aucun régime afghan n’a reconnu la ligne Durand de 1893. Les tensions ont abouti à des bombardements pakistanais sur Kaboul en mars 2026, à la fermeture des frontières et à des renvois massifs de réfugiés.
Quels pays ont reconnu le régime des talibans ?
Seule la Russie a officiellement reconnu le régime, explique Jean-Luc Racine. Mais une vingtaine d’États, surtout régionaux, comme les pays d’Asie centrale, l’Iran, l’Inde, le Japon ou la Turquie, maintiennent une présence à Kaboul, souvent avec un chargé d’affaires : une non-reconnaissance qui n’empêche ni les relations diplomatiques ni le commerce.
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