
Sylvie Bermann a été ambassadeur de France en Chine, au Royaume-Uni et en Russie. Au micro de Pascal Boniface, directeur de l'IRIS, elle analyse la visite d'État de Xi Jinping à Washington, fin septembre, où les États-Unis ont semblé traiter la Chine d'égal à égal. Taïwan, la guerre en Iran, la guerre en Ukraine, le déficit commercial européen, l'Amérique latine : elle explique ce que Pékin cherche, ce qu'il peut faire et ce qu'il évite, et pourquoi la Chine distingue toujours l'Europe des États-Unis.
La parité reconnue entre Pékin et Washington
Dans cet entretien de Comprendre le monde, Pascal Boniface reçoit Sylvie Bermann, ancienne ambassadeur de France en Chine, au Royaume-Uni et en Russie, pour comprendre ce qu’a changé la visite d’État de Xi Jinping à Washington. Pour elle, il est trop tôt pour dire que la Chine a gagné, mais le sommet marque « la reconnaissance de la parité entre les États-Unis et la Chine ». Selon elle, Washington a pris la mesure de la puissance chinoise lorsque Pékin a répondu aux droits de douane américains par l’arme des terres rares. Elle rappelle l’influence chinoise aux Nations unies (cinq agences dirigées, premier contributeur de troupes aux opérations de maintien de la paix), l’avance industrielle visible jusque dans les villes de l’intérieur, et l’idée, empruntée à un livre récent, que les États-Unis sont devenus un pays d’avocats quand la Chine est un pays d’ingénieurs. Sur Taïwan, elle ne croit pas que les Américains se battraient pour l’île : « L’intérêt de tout le monde, c’est le statu quo. » Citant Kissinger, elle oppose les Occidentaux qui jouent aux échecs aux Chinois qui jouent au go, et estime que Pékin cherche à la fois à étouffer et à séduire Taïwan, où l’opposition reste majoritaire au Parlement. Envahir l’île détruirait, selon elle, les circuits commerciaux dont dépend une puissance d’abord géoéconomique. Sur l’Iran, elle rappelle que la Chine achète 80 % du pétrole iranien, qui ne représente que 13 % de ses importations, et qu’elle « n’aime pas les guerres ». Sur la Russie, elle récuse l’idée d’une Russie vassale de la Chine : le partenariat est asymétrique, mais Pékin ne peut pas infléchir la politique de Vladimir Poutine, pour qui la guerre en Ukraine est devenue existentielle et qui se dit prêt à la faire durer. Elle décrit une Ukraine très affaiblie dans ses infrastructures, tout en relevant son obstination : « Ce n’est pas la morale ou la justice qui gagne des guerres. »
Côté européen, le déficit commercial avec la Chine, symbolisé par les véhicules électriques, est selon elle le problème le plus sérieux, alors que « les Américains ne sont plus ni des amis ni des alliés ». Elle souligne que la Chine a toujours distingué l’Europe des États-Unis et soutenu l’euro, mais qu’elle peine à relancer sa consommation intérieure. Elle voit enfin dans le retour américain en Amérique latine un défi pour Pékin, qui continue en revanche d’avancer en Afrique.
Pour aller plus loin
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Les références de l’épisode
- « Madame l’ambassadeur : de Pékin à Moscou, une vie de diplomate », Sylvie Bermann (Éditions Tallandier, 2022) : ses mémoires de diplomate.
- « L’Ours et le Dragon », Sylvie Bermann : livre sur les relations entre l’Union soviétique, puis la Russie, et la Chine.
- Piège de Thucydide : formule désignant la rivalité entre une puissance établie et une puissance montante, reprise par Xi Jinping lui-même selon l’invitée.
- Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) : institut dirigé par Pascal Boniface.
- BRICS et Organisation de coopération de Shanghai : organisations dont l’Iran est membre, à la demande de Pékin selon l’invitée.
Au fil de l’épisode
- 00:00:09 : présentation de Sylvie Bermann, ambassadeur à Pékin, Londres et Moscou
- 00:00:37 : le sommet de Washington et la parité entre la Chine et les États-Unis
- 00:02:00 : les droits de douane et l’arme des terres rares
- 00:02:36 : l’influence chinoise aux Nations unies et auprès du Sud global
- 00:04:26 : un pays d’avocats face à un pays d’ingénieurs
- 00:05:58 : Taïwan et les 14 milliards de ventes d’armes
- 00:07:13 : combien de temps peut durer le statu quo
- 00:10:18 : la Chine face à la guerre en Iran
- 00:13:03 : la Chine peut-elle peser sur la Russie
- 00:15:07 : l’Ukraine affaiblie et la durée de la guerre
- 00:16:43 : l’Europe, la France et le déficit commercial avec la Chine
- 00:20:07 : une Chine qui distingue l’Europe des États-Unis
- 00:21:54 : l’Amérique latine et l’Afrique
- 00:22:59 : l’avenir de Xi Jinping au pouvoir
FAQ
Qui est Sylvie Bermann ?
Sylvie Bermann est une diplomate française, ambassadeur de France en Chine à partir de 2011, au Royaume-Uni à partir de 2014 et en Russie à partir de 2017. Elle est l’autrice de « Madame l’ambassadeur : de Pékin à Moscou, une vie de diplomate » (Tallandier, 2022) et de « L’Ours et le Dragon ».
Pourquoi la visite de Xi Jinping à Washington marque-t-elle un tournant ?
Selon Sylvie Bermann, le sommet a consacré la parité entre les deux pays : pour la première fois, les États-Unis ont semblé traiter la Chine d’égal à égal. Elle y voit l’aboutissement d’une prise de conscience américaine, née quand Pékin a riposté aux droits de douane avec les terres rares.
Les États-Unis défendraient-ils Taïwan selon Sylvie Bermann ?
Elle ne le croit pas : au mieux, ils fourniraient des armes, comme à l’Ukraine. Pour elle, l’intérêt de tous est le statu quo, sans déclaration d’indépendance ni intervention chinoise, et Pékin réfléchirait à deux fois avant d’envahir l’île, ce qui ruinerait ses circuits commerciaux.
La Russie est-elle devenue vassale de la Chine ?
Sylvie Bermann s’inscrit en faux contre cette idée. Elle décrit un partenariat asymétrique, où les accords se négocient selon des termes chinois, mais elle estime que Pékin ne peut pas modifier la politique de Vladimir Poutine sur la guerre en Ukraine.
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