
Didier Ortolland, diplomate à la retraite et spécialiste du droit de la mer, est l'invité de Jean-Baptiste Noé pour la revue Conflits, autour de son ouvrage sur les mers de Chine. De la ligne en neuf traits aux milices de pêche, du détroit de Malacca aux fonds marins, il explique comment un espace maritime restreint concentre des rivalités commerciales, territoriales et militaires qui pèsent sur toute la mondialisation.
Une Méditerranée asiatique sous tension
Didier Ortolland, diplomate à la retraite et spécialiste du droit de la mer, auteur de Les mers de Chine : géopolitique, confrontation et droit international, explique à Jean-Baptiste Noé pourquoi cet espace restreint concentre des rivalités mondiales. Il distingue la mer de Chine méridionale, bordée par la Chine, le Vietnam, les Philippines, la Malaisie, le Brunei et l’Indonésie, qu’il compare à une « Méditerranée asiatique », et la mer de Chine orientale, entre la côte chinoise et les archipels japonais. Il revient sur la ligne en neuf traits, apparue en 1947 comme une convention cartographique désignant les Paracels et les Spratleys, puis relancée par Pékin à partir de 2009 par des notes verbales aux Nations unies pour revendiquer des droits sur les eaux, une lecture qu’il juge peu conforme au droit international. Il rappelle ce que la convention de Montego Bay, signée en 1982, a fixé : la mer territoriale de 12 milles et la zone économique exclusive de 200 milles, qu’il décrit comme une « colonne vertébrale de la mondialisation ». Faute d’accord sur les limites, la pêche s’exerce sans réglementation commune, alors que la zone représentait selon certaines études 12 % des captures mondiales au début du siècle.
Il décrit aussi la montée en puissance de la marine chinoise, qui construit selon lui l’équivalent en tonnage de la marine française tous les quatre ans, et l’usage de milices de pêche pour occuper le terrain.
Routes maritimes, fonds marins et chaîne d’îles
Le diplomate insiste sur le rôle de ces mers dans les échanges : l’essentiel des hydrocarbures du golfe arabo-persique part vers l’Asie et les exportations chinoises vers l’Europe empruntent le détroit de Malacca, le long de ports parmi les plus grands du monde, de Singapour à Shanghai. La Chine, explique-t-il, tolère la navigation commerciale dont elle vit, mais pas la présence de navires de guerre étrangers ; la marine française y passe une à trois fois par an. Il évoque la projection chinoise dans l’océan Indien, avec la base de Djibouti et des campagnes de bathymétrie, c’est-à-dire de cartographie des fonds marins, utiles au déploiement de sous-marins, mais aussi en Arctique avec deux brise-glaces. Il aborde les câbles sous-marins, concentrés dans le détroit de Bashi, les balises AIS que certains navires éteignent, le différend discret avec l’Indonésie autour des îles Natuna, et la « première chaîne d’îles », du Japon aux Philippines, que la Chine vit comme un enfermement.
Il termine sur le droit de passage inoffensif des navires de guerre dans la mer territoriale, prévu par la convention mais que la Chine ne reconnaît pas dans ses propres eaux.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Les mers de Chine : géopolitique, confrontation et droit international : l’ouvrage de Didier Ortolland, paru chez L’Harmattan.
- La ligne en neuf traits : tracé apparu sur les cartes chinoises en 1947, support des revendications de Pékin en mer de Chine méridionale.
- La convention de Montego Bay (1982) : convention sur le droit de la mer qui définit mer territoriale et zone économique exclusive.
- Les îles Paracels, les îles Spratleys et le récif de Scarborough : territoires disputés en mer de Chine méridionale.
- Le détroit de Malacca : voie maritime majeure entre l’océan Indien et la mer de Chine méridionale.
- Le groupe Jeanne d’Arc : mission de la Marine nationale qui passe parfois en mer de Chine méridionale.
- Le détroit de Bashi : passage entre Taïwan et le nord des Philippines où se concentrent les câbles transpacifiques.
- Les îles Natuna : archipel indonésien dont la zone économique exclusive chevauche la ligne en neuf traits.
- Marine Traffic : site de suivi des navires cité par l’animateur.
Au fil de l’épisode
- 00:02:05 : présentation de Didier Ortolland et de son ouvrage
- 00:03:07 : mer de Chine méridionale et mer de Chine orientale
- 00:03:59 : Arctique, grands fonds et Internet, les « nouvelles frontières » chinoises
- 00:05:14 : la ligne en neuf traits et son histoire
- 00:08:23 : une Méditerranée asiatique entourée d’États
- 00:09:41 : ce que dit la convention de Montego Bay
- 00:12:35 : la pêche, une ressource disputée et non réglementée
- 00:15:30 : la croissance de la marine militaire chinoise
- 00:16:24 : garde-côtes et milices de pêche
- 00:19:41 : un axe vital pour les hydrocarbures et le commerce chinois
- 00:22:48 : la présence de la marine française
- 00:23:46 : les routes de la soie maritimes et l’océan Indien
- 00:24:44 : bathymétrie et déploiement des sous-marins
- 00:26:58 : l’Arctique et la frontière entre recherche et présence militaire
- 00:28:17 : les câbles sous-marins et le détroit de Bashi
- 00:30:07 : les balises AIS et la pêche illégale
- 00:30:57 : l’Indonésie et les îles Natuna
- 00:32:52 : la mer dans la vision de Xi Jinping et la première chaîne d’îles
- 00:35:31 : le passage inoffensif des navires de guerre
FAQ
Qu’est-ce que la ligne en neuf traits en mer de Chine méridionale ?
Selon Didier Ortolland, cette ligne apparue en 1947 était à l’origine une convention cartographique indiquant que les Paracels et les Spratleys relevaient de la souveraineté chinoise. À partir de 2009, Pékin l’a relancée par des notes verbales aux Nations unies pour revendiquer souveraineté, juridiction et droits historiques sur les eaux qu’elle entoure, ce que le diplomate juge peu conforme au droit international.
Que prévoit la convention de Montego Bay ?
Signée en 1982, la convention de Montego Bay définit les espaces maritimes : une mer territoriale de 12 milles où l’État exerce sa souveraineté, et une zone économique exclusive jusqu’à 200 milles où il réglemente la pêche et exploite les ressources du sous-sol. Elle fixe aussi des règles de navigation, dont le passage inoffensif des navires étrangers.
Que sont les milices de pêche chinoises ?
D’après Didier Ortolland, ce sont des navires de pêche, souvent métalliques et longs d’une cinquantaine de mètres, qui obéissent aux directives de l’État chinois pour intimider des navires ou des plateformes et occuper le terrain. N’étant pas des navires militaires, ils compliquent la riposte des marines voisines. Il dit que la Chine les a fortement développées depuis 2013.
Pourquoi la Chine parle-t-elle d’une première chaîne d’îles ?
Le diplomate explique que la longue côte chinoise fait face à des îles placées sous la souveraineté d’autres pays : le Japon, l’archipel des Ryukyu, Taïwan et les Philippines. Cette « première chaîne d’îles » donne à la Chine une impression d’enfermement, et son objectif est de pouvoir la franchir, ce que ses voisins perçoivent comme une menace potentielle.
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