
Jean-Baptiste Noé, directeur de la revue Conflits et historien de l'économie, revient aux textes de Jean Fourastié, l'économiste qui a forgé l'expression « Trente Glorieuses » en 1979. Loin de la nostalgie d'une parenthèse enchantée, il montre ce que Fourastié racontait vraiment : la hausse de la productivité, la baisse des prix réels et du temps de travail, la fin de la pénurie et une transition professionnelle qui éclaire, selon lui, les débats actuels sur l'intelligence artificielle.
Ce que Jean Fourastié a vraiment écrit
Dans ce numéro de Conflits, Jean-Baptiste Noé, directeur de la revue et docteur en histoire économique, revient aux textes de Jean Fourastié, l’économiste qui a forgé l’expression « Trente Glorieuses » dans son livre de 1979, « Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible ». Il conteste l’image nostalgique d’une parenthèse enchantée entre 1945 et 1975 : selon lui, ceux qui citent l’expression ont rarement lu le livre, et Fourastié racontait avant tout la transformation économique et sociale d’un pays. Jean-Baptiste Noé tient Fourastié (1907-1990) pour l’un des grands économistes du XXe siècle, un économiste « de la vie » qui partait des modes de vie locaux, ceux de Douelle, son village du Lot, et de relevés statistiques de prix menés au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Au cœur de sa pensée se trouve la productivité, à distinguer de la production : créer plus de richesse avec moins de temps de travail, ce qui fait baisser les prix réels et permet de travailler moins. Les chiffres cités sont parlants : un paysan nourrissait 1,7 personne en 1700 et 40 en 1990 ; un Français moyen travaillait environ 2 300 heures par an en 1965, contre près de 4 000 pour un manœuvre au XIXe siècle. Dans « Les 40 000 heures », paru en 1965, Fourastié relevait déjà le décalage entre un niveau de vie qui s’améliore et des populations qui se plaignent de plus en plus, et dans « La Civilisation de 2001 », il notait que « l’homme moyen riche d’aujourd’hui n’est pas plus heureux que l’homme moyen pauvre d’hier ».
Pour Jean-Baptiste Noé, ce décalage entre réalité et perception reste d’actualité : un Français de 2026 se croit moins bien loti qu’un Français de l’an 2000, ce qu’il relie aussi au poids croissant de l’impôt.
Prix réels et transition professionnelle
Deuxième apport de Fourastié selon lui : la méthode des prix réels, qui mesure le prix d’un bien en heures de travail nécessaires pour l’acheter, et permet enfin de comparer les époques sans être trompé par l’inflation. Tableaux à l’appui, il montre que le quintal de blé coûtait 300 heures de salaire en 1701 et 3 heures en 1985, que l’hiver 1709-1710, dernière famine du royaume, se lit dans la courbe, et que la douzaine d’œufs est passée de près de 5 heures de travail à une demi-heure. Il en tire une leçon sur les représentations, qui ont souvent un siècle de retard sur les modes de vie. Fourastié décrivait aussi la « grande transition » d’un monde rural à un monde industriel puis tertiaire : on voit les métiers que détruit une technologie, jamais ceux qu’elle va créer. Jean-Baptiste Noé applique ce raisonnement à l’intelligence artificielle, en citant la phrase de Fourastié : « Supprimer des emplois inutiles, c’est libérer des moyens de créer des emplois utiles », la clé étant selon lui la formation permanente. Fourastié reprenait la classification de Colin Clark en secteurs primaire, secondaire et tertiaire, mais en la fondant sur la productivité, ce qui permet à un métier, comme celui de professeur avec l’intelligence artificielle, de changer de catégorie.
Il conclut sur une autre citation de Fourastié, qui voyait entre l’opinion dominante et la réalité « un divorce dont la nation mettra longtemps à prendre conscience ».
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible » : livre de Jean Fourastié paru en 1979, qui a donné son nom à la période 1945-1975.
- « Les 40 000 heures » : ouvrage de Jean Fourastié paru en 1965 sur le temps de travail et le niveau de vie.
- « La Civilisation de 2001 » : ouvrage de Jean Fourastié cité pour sa réflexion sur le bonheur et la richesse.
- Jacques Marseille : historien de l’économie, héritier de la méthode de Jean Fourastié, avec qui Jean-Baptiste Noé a préparé sa thèse.
- Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) : établissement où Jean Fourastié a enseigné et mené ses relevés de prix.
- Colin Clark : économiste à l’origine de la répartition des activités en secteurs primaire, secondaire et tertiaire.
- Le mètre carré géopolitique : série d’analyses publiée par Conflits en août, inspirée des travaux de Jean Fourastié.
- Trois Glorieuses : journées révolutionnaires de juillet 1830 dont Fourastié a repris le nom.
Au fil de l’épisode
- 00:00:43 : le mythe d’une parenthèse enchantée
- 00:01:48 : Jean Fourastié, l’auteur de l’expression
- 00:04:36 : une méthode partie de Douelle et des relevés de prix
- 00:07:44 : la productivité au cœur de sa pensée
- 00:08:49 : niveau de vie en hausse, insatisfaction croissante
- 00:13:17 : la productivité agricole en chiffres
- 00:15:05 : le mythe de la paysannerie heureuse
- 00:17:12 : la baisse du temps de travail
- 00:20:07 : la méthode des prix réels
- 00:23:03 : le prix du blé de 1701 à 1985
- 00:27:42 : œufs, gigot et budget des ménages
- 00:30:42 : des représentations en retard d’un siècle
- 00:33:52 : de la faucille à la moissonneuse-batteuse
- 00:36:00 : la grande transition et les métiers de demain
- 00:39:23 : l’origine de l’expression Trente Glorieuses
- 00:39:57 : les secteurs économiques selon la productivité
- 00:42:19 : productivité, salaires et pouvoir d’achat
FAQ
Qui a inventé l’expression Trente Glorieuses ?
L’expression a été forgée par l’économiste Jean Fourastié dans son livre « Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible », paru en 1979. Elle désigne la période 1945-1975 et fait référence aux Trois Glorieuses, les journées révolutionnaires de juillet 1830. Jean-Baptiste Noé souligne que beaucoup l’emploient sans avoir lu le livre.
Qu’est-ce que la méthode des prix réels de Jean Fourastié ?
Elle consiste à exprimer le prix d’un bien en temps de travail nécessaire pour l’acheter, plutôt qu’en monnaie. Cette mesure neutralise l’inflation et permet de comparer les époques : selon les tableaux de Fourastié cités dans l’épisode, 100 kg de blé coûtaient 300 heures de salaire en 1701 et 3 heures en 1985.
Pourquoi les Trente Glorieuses seraient-elles un mythe ?
Pour Jean-Baptiste Noé, la période n’était pas vécue comme bénie par ceux qui l’ont traversée : Fourastié notait que les Français se plaignaient de plus en plus alors que leur niveau de vie progressait. Surtout, la hausse de la productivité et la baisse des prix réels se poursuivent bien au-delà de 1975, selon lui.
Que dit Jean Fourastié sur la destruction des emplois ?
Fourastié écrivait que « supprimer des emplois inutiles, c’est libérer des moyens de créer des emplois utiles ». Jean-Baptiste Noé applique cette idée à l’intelligence artificielle : on voit les métiers détruits, pas encore ceux qui seront créés, et la formation permanente doit permettre de passer de l’un à l’autre.
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