
Mathilde Velliet, chercheuse au Centre géopolitique des technologies de l'IFRI et lauréate du prix de thèse de l'IHEDN 2026, a étudié la politique américaine de protection des technologies stratégiques face à la Chine, de 2009 à 2025. Dans Les Lundis de l'IHEDN, elle raconte comment Washington est passé de l'ouverture à la fermeture, quels marchandages se jouent entre administrations, et ce que ce basculement impose à l'Europe et à la France.
Des colombes devenues faucons
Mathilde Velliet, docteure en études anglophones et chercheuse à l’Institut français des relations internationales (IFRI), a reçu le prix de thèse de l’IHEDN 2026 pour ses travaux sur les politiques américaines de protection des technologies stratégiques face à la Chine, des administrations Obama à Biden. Elle distingue deux logiques : la sécurisation, qui vise à protéger les infrastructures américaines contre les équipements 5G, les drones ou les investissements chinois, et l’arsenalisation, qui cherche à ralentir le développement chinois en restreignant les ventes de semi-conducteurs avancés ou les investissements dans l’intelligence artificielle chinoise. Pour elle, ce sont « deux facettes d’une même médaille ». Elle relève une continuité entre administrations, résumée par un haut fonctionnaire : « nous avons tous commencé colombes et fini faucons ». Ses entretiens montrent pourtant des politiques nées de marchandages entre la Maison Blanche, le département du Commerce, le Trésor, le Pentagone et le Congrès.
Elle décrit la montée en puissance du Bureau de l’industrie et de la sécurité (BIS), qui exploite l’effet de goulet d’étranglement contre Huawei, et l’usage extraterritorial du droit américain pour contraindre des entreprises comme le néerlandais ASML. Pour l’Europe, conclut-elle, une voie souveraine suppose d’abord de résoudre ses divisions internes.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Le prix de thèse de l’IHEDN 2026 : la distinction reçue par Mathilde Velliet.
- Le Centre géopolitique des technologies de l’IFRI : l’équipe qu’elle a rejointe en septembre 2021.
- Le Bureau de l’industrie et de la sécurité (BIS) : le service du département du Commerce chargé du contrôle des exportations de biens à double usage.
- Le comité pour l’investissement étranger aux États-Unis (CFIUS) : l’instrument de filtrage des investissements dont l’élargissement a été débattu.
- La règle sur les produits directs étrangers (FDPR) et la règle de minimis : les leviers extraterritoriaux du contrôle américain.
- Huawei : inscrit sur une liste de sanctions américaine en 2019.
- ASML : l’entreprise néerlandaise privée de vente de machines de lithographie avancées à la Chine.
- Henry Farrell et Abraham Newman : les politistes auteurs du concept d’interdépendance arsenalisée, avec ses effets panoptique et de goulet d’étranglement.
- Pierre Muller : le politiste dont elle reprend la notion de référentiel global.
- Graham Allison : le chercheur en sciences politiques dont les travaux invitent à ouvrir la boîte noire de la décision.
Au fil de l’épisode
- 00:00:27 : le parcours de Mathilde Velliet et le sujet de sa thèse
- 00:01:23 : sécurisation et arsenalisation des technologies stratégiques
- 00:02:24 : sous Trump et Biden, ralentir le développement chinois
- 00:03:31 : d’Obama à Biden, la continuité et le passage de colombe à faucon
- 00:04:31 : le rôle du Congrès et le nouveau référentiel global
- 00:06:00 : ouvrir la boîte noire, les marchandages entre acteurs
- 00:07:55 : un dilemme ancien entre prospérité et sécurité
- 00:09:02 : le Bureau de l’industrie et de la sécurité et l’effet de goulet d’étranglement
- 00:11:07 : Huawei, les semi-conducteurs et l’effet panoptique
- 00:12:08 : la diplomatie d’exclusion des technologies chinoises
- 00:13:34 : contraindre les alliés, l’extraterritorialité et le cas d’ASML
- 00:14:31 : les dilemmes de l’Europe et de la France
- 00:16:27 : vers une voie souveraine européenne
FAQ
Qui est Mathilde Velliet ?
Mathilde Velliet est chercheuse au Centre géopolitique des technologies de l’IFRI depuis septembre 2021, docteure en études anglophones. Ses travaux portent sur les politiques technologiques américaines et la compétition sino-américaine. Sa thèse sur la protection des technologies stratégiques américaines face à la Chine a reçu le prix de thèse de l’IHEDN 2026.
Quelle différence entre sécurisation et arsenalisation des technologies ?
Selon Mathilde Velliet, la sécurisation consiste à protéger les infrastructures américaines contre des vulnérabilités venues de Chine, en filtrant importations et investissements. L’arsenalisation utilise les dépendances comme levier pour ralentir le développement chinois, par exemple en interdisant la vente de semi-conducteurs avancés. Elle y voit deux facettes d’une même politique.
Comment les États-Unis contraignent-ils leurs alliés à suivre leurs restrictions ?
D’après la chercheuse, Washington combine persuasion, partage de renseignements, menaces et incitations financières. Le levier le plus efficace est juridique : la règle de minimis et la règle sur les produits directs étrangers soumettent au contrôle américain des biens fabriqués à l’étranger, ce qui a permis d’empêcher la vente de machines d’ASML à la Chine.
Quel dilemme pour l’Europe face à la rivalité sino-américaine ?
Mathilde Velliet décrit des Européens proches des États-Unis pour la sécurité mais commercialement dépendants de la Chine. Pour elle, le dilemme principal est interne : renforcer la coordination suppose de céder des marges à la Commission, ce que la France et l’Allemagne refusent, alors que chaque État isolé reste exposé à la coercition économique.
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