
Dans Les Lundis de l'IHEDN, Vinicius de Carvalho, professeur associé au King's College London, et Frédéric Fogacci, directeur des études et de la recherche de la Fondation Charles de Gaulle, croisent leurs regards brésilien et français sur la « guerre de la langouste ». Entre 1961 et 1963, une querelle de pêche au large du Brésil conduit les deux pays à mobiliser leurs flottes. Les deux chercheurs expliquent comment la crise a été contenue, et ce qu'elle a changé pour le droit de la mer.
Une querelle de pêche qui mobilise deux marines
Dans cet entretien croisé, Vinicius de Carvalho, professeur associé au département d’études de guerre du King’s College London, et Frédéric Fogacci, directeur des études et de la recherche de la Fondation Charles de Gaulle et enseignant à Sciences Po Paris, reviennent sur la crise qui a opposé la France et le Brésil au début des années 1960 à propos de la pêche à la langouste. Pour le chercheur brésilien, la France a choisi une diplomatie de la canonnière, alors que les arguments juridiques ne lui étaient pas favorables ; le Brésil mobilise la quasi-totalité de sa flotte, avec son porte-avions, des destroyers, des corvettes et des sous-marins. Frédéric Fogacci invite à garder la mesure : selon lui, il s’agit davantage d’une « auto-intoxication mutuelle » nourrie par la presse des deux pays que d’une vraie mobilisation. Côté français, seul le Tartu fait route vers la zone, tandis que le groupe aéronaval du Clemenceau reste au large du Sénégal. Les États-Unis pèsent en rappelant au Brésil que le matériel américain, comme le bombardier B-17, ne peut servir contre un allié, et l’ONU s’implique dans les négociations.
Au centre du débat juridique, une question de biologie : pour la France, la langouste se déplace par sauts et serait donc un poisson de haute mer ; pour le Brésil, elle appartient au plateau continental. Un amiral brésilien répond avec ironie que si la langouste est un poisson, « alors un kangourou est un oiseau ». Les deux chercheurs tirent les leçons de la crise : maîtrise gaullienne de l’escalade, cohérence entre diplomatie et défense, besoin pour le Brésil d’une industrie militaire nationale et d’une doctrine aéronavale claire.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- L’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) : l’institution qui publie le podcast.
- King’s College London : Vinicius de Carvalho y est professeur associé au département d’études de guerre.
- La Fondation Charles de Gaulle : Frédéric Fogacci y dirige les études et la recherche.
- Le Clemenceau : le porte-avions dont le groupe aéronaval est resté au large du Sénégal.
- Le Tartu : le seul bâtiment français à avoir fait route vers la zone, selon Frédéric Fogacci.
- Le plan bleu : le plan de rénovation de la flotte de surface française, postérieur à la crise.
- La convention de Genève de 1958 sur la haute mer : invoquée par la France, entrée en vigueur en septembre 1962.
- La convention de Genève de 1958 sur le plateau continental : la crise en a montré les lacunes.
- La convention de Montego Bay de 1982 : elle établit la zone économique exclusive française.
- La crise de Cuba et la crise de Berlin : le contexte international dans lequel la France s’affirme entre 1961 et 1963.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : présentation des deux chercheurs et de la crise
- 00:00:33 : la diplomatie de la canonnière vue du Brésil
- 00:01:08 : une mobilisation à relativiser et une guerre informationnelle
- 00:02:09 : 1963, après la guerre d’Algérie et la crise de Cuba
- 00:02:46 : la mobilisation de la marine et de l’armée de l’air brésiliennes
- 00:03:16 : l’ONU et les États-Unis dans la désescalade
- 00:04:16 : le Tartu, le Clemenceau et le jeu sous le seuil
- 00:05:18 : De Gaulle et la maîtrise de l’escalade
- 00:06:14 : tester l’influence française en Amérique latine
- 00:06:47 : une France mieux assise en 1963 qu’en 1961
- 00:08:05 : la langouste rampe-t-elle ou nage-t-elle ?
- 00:09:09 : la convention de Genève et la formule du kangourou
- 00:09:39 : vers les zones économiques exclusives
- 00:10:32 : ce que le Brésil retient aujourd’hui de la crise
- 00:11:28 : le regard français contemporain et le droit de la mer
FAQ
Qu’est-ce que la guerre de la langouste ?
C’est une crise diplomatique entre la France et le Brésil, au début des années 1960, née de la pêche à la langouste par des pêcheurs bretons. Selon les deux chercheurs invités, elle a conduit les deux pays à mobiliser leurs flottes, avec un porte-avions de chaque côté, sans qu’aucun coup de canon ne soit tiré.
Pourquoi la langouste a-t-elle fait l’objet d’un débat juridique ?
La France soutenait que la langouste se déplace par sauts et devait être considérée comme un poisson de haute mer, donc pêchable. Le Brésil la rattachait au plateau continental, qui lui revenait. D’après Vinicius de Carvalho, un amiral brésilien a résumé la position de son pays par une boutade : dans ce cas, un kangourou serait un oiseau.
Comment la crise a-t-elle été désamorcée ?
Vinicius de Carvalho cite l’implication de l’ONU, la pression des États-Unis, qui rappellent au Brésil que leur matériel ne peut servir contre la France, et les progrès des discussions sur la pêche en haute mer. Frédéric Fogacci souligne que ni l’une ni l’autre partie n’a déployé les moyens d’un engagement massif.
Quelles leçons le Brésil en a-t-il tirées ?
Selon Vinicius de Carvalho, la crise a montré l’importance de la cohérence entre diplomatie et défense, la nécessité de technologies nationales pour ne pas dépendre de l’autorisation d’un tiers, le besoin d’une doctrine aéronavale claire entre marine et armée de l’air, la capacité de réaction des forces et le coût d’un tel engagement.
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