
Pierre Lévy, ambassadeur de France en Russie de 2020 à 2024 et président du conseil d'administration de l'IHEDN depuis janvier 2026, revient dans Les Lundis de l'IHEDN sur quatre années décisives passées à Moscou. Il explique comment le régime de Vladimir Poutine a choisi de se faire respecter par la peur, pourquoi la Russie profite toujours des divisions occidentales, comment son ambassade a été visée par les expulsions, et ce que l'Institut doit transmettre aux Français.
Quatre ans à Moscou pour comprendre un « agresseur en série »
Ambassadeur de France en Russie de 2020 à 2024, devenu en janvier 2026 président du conseil d’administration de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), Pierre Lévy revient sur ce qu’il a observé à Moscou et sur les priorités de l’Institut. Diplomate pendant 41 ans, passé par la Pologne et la République tchèque, auteur de « Au cœur de la Russie en guerre », il décrit une autoradicalisation du régime de Vladimir Poutine : entre l’engagement constructif et la peur, le président russe a choisi de faire respecter son pays en l’imposant par la crainte. Selon lui, la réforme constitutionnelle de juillet 2020, qui permet à Vladimir Poutine de rester au pouvoir jusqu’en 2036, a agi comme un déclic pour régler la question ukrainienne. Dans un article publié par Le Grand Continent, il dresse le « profilage » de la Russie agresseur : elle frappe quand l’Occident se montre divisé, comme en 2021 après les émeutes du Capitole et le retrait d’Afghanistan, en Géorgie en 2008 après le sommet de l’OTAN de Bucarest, ou à Budapest en 1956, en pleine crise de Suez. « La Russie est toujours forte de nos faiblesses, divisions, errements », résume-t-il. Il décrit le poids des services de renseignement, qu’il qualifie de « noblesse d’État », un régime moins monolithique qu’il n’y paraît, et une économie de guerre où environ 40 % du budget fédéral irait à la défense et à la sécurité. Il évoque la catégorie d’« État inamical » créée par Moscou en mars 2022, les expulsions réciproques qui ont visé jusqu’au service du chiffre et à la régisseuse de l’ambassade pour la paralyser, et la réception du discours russe dans une partie de l’opinion française, entre passionnés de l’histoire franco-russe, affinités idéologiques et pseudo-réalisme.
À l’IHEDN, il veut décliner la Revue nationale stratégique de juillet 2025 et insiste sur les sessions en région, les cycles jeunes et la pédagogie citoyenne, car, dit-il, « nous ne sommes plus en paix, mais nous ne sommes pas encore en guerre ».
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Au cœur de la Russie en guerre » : le récit de Pierre Lévy sur ses années d’ambassadeur à Moscou, paru fin 2025.
- Le Grand Continent : revue où il a publié un article sur le profilage de la Russie agresseur.
- Réforme constitutionnelle russe de juillet 2020 : elle permet à Vladimir Poutine de se représenter pour deux nouveaux mandats.
- Processus de Minsk : lancé en 2015 pour faire respecter le cessez-le-feu au Donbass.
- Sommet de l’OTAN de Bucarest (avril 2008) : son compromis sur l’Ukraine précède la guerre russe contre la Géorgie.
- Crise de Suez et intervention à Budapest (1956) : autre exemple, selon lui, d’une Russie qui profite des divisions occidentales.
- SVR, FSB et GRU : les services de sécurité et de renseignement russes qu’il décrit comme l’ossature du pouvoir.
- Ifri : institut pour lequel un économiste russe a publié une note sur « l’économie de la mort ».
- Revue nationale stratégique (RNS) : publiée en juillet 2025, feuille de route de l’IHEDN selon Pierre Lévy.
- Hervé de Courrèges : général, directeur de l’IHEDN.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : présentation de Pierre Lévy et de son parcours diplomatique
- 00:01:02 : l’autoradicalisation du régime de Vladimir Poutine
- 00:03:04 : la réforme constitutionnelle de 2020 comme déclic
- 00:03:57 : le profilage de la Russie agresseur, de Budapest à la Géorgie
- 00:05:29 : les services de renseignement, « noblesse d’État » du régime
- 00:07:00 : un régime moins monolithique qu’il n’y paraît
- 00:07:51 : l’économie de guerre et ses effets sur la société russe
- 00:09:36 : une Russie affaiblie sur la scène internationale
- 00:10:32 : la France classée « État inamical » et les expulsions de diplomates
- 00:12:02 : pourquoi le discours russe trouve un écho en France
- 00:15:11 : la Russie nous a-t-elle perdus ?
- 00:16:38 : ses priorités pour l’IHEDN et la Revue nationale stratégique
- 00:18:06 : pédagogie citoyenne et menaces hybrides
- 00:19:06 : le « hardware » et le « software » de la défense
FAQ
Qui est Pierre Lévy ?
Pierre Lévy est un diplomate français, ambassadeur en République tchèque, en Pologne puis en Russie de 2020 à 2024. Élevé à la dignité d’ambassadeur de France en 2022, il préside depuis janvier 2026 le conseil d’administration de l’IHEDN. Il a raconté ses années moscovites dans « Au cœur de la Russie en guerre », paru fin 2025.
Pourquoi Pierre Lévy qualifie-t-il la Russie d’agresseur en série ?
Il observe que la Russie passe à l’acte quand l’Occident est divisé : Budapest en 1956 pendant la crise de Suez, la Géorgie en 2008 après le sommet de Bucarest, l’Ukraine après une année 2021 marquée par l’assaut du Capitole, le retrait d’Afghanistan et l’enlisement du processus de Minsk. D’où sa formule : la Russie est forte de nos faiblesses.
Comment l’ambassade de France à Moscou a-t-elle été touchée par les expulsions ?
Après l’expulsion d’une quarantaine de Russes par la France au printemps 2022, Moscou a répliqué en expulsant des agents russophones, des officiers supérieurs, le chef du détachement de sécurité, tout le service du chiffre et la régisseuse. Selon Pierre Lévy, l’objectif était de paralyser l’ambassade, qui a tenu bon.
Quelles sont les priorités de Pierre Lévy à l’IHEDN ?
Il veut décliner la Revue nationale stratégique de juillet 2025, bâtie autour de la menace russe, dans toutes ses dimensions : appareil de défense, industrie, résilience de la société, Europe et lien transatlantique. Il insiste sur les sessions en région, les cycles jeunes et une pédagogie citoyenne face aux actions hybrides.
La Hongrie : Entre continuités stratégiques et changement politique
22 Oct
La Roumanie : État pivot du flanc sud-est de l’OTAN
22 Oct
De la manette au treillis : la grande alliance du jeu vidéo et de la défense
19 Oct
Lutte contre la désinformation
12 Oct
Ces Français qui ont libéré l’Amérique
28 Sep
La pédagogie de l’IHEDN, une exigence d’excellence au service de la cohésion nationale
24 Sep
Sandra Chenu Godefroy : « La photographie documentaire conserve une valeur particulière »
24 Sep
1826 – 2026 : Quand la photographie raconte la guerre
24 Sep
La « guerre de la langouste » vue par deux chercheurs brésilien et français
23 Juil
La « guerre de la langouste » : quand la souveraineté se joue sur le plateau continental
23 Juil
« Ce qui tirait les États-Unis vers l’ouverture les pousse désormais vers la fermeture »
17 Juil
Diplomatie coercitive, souveraineté industrielle, dissuasion nucléaire avancée…
22 Juin
Inde-Pakistan : quels équilibres stratégiques après l’opération Sindoor ?
23 Oct
Le Vatican insolite – Caroline Pigozzi
23 Oct
Gaza : dialogue entre un humanitaire et une rabbine. Avec Jean-François Corty et Nava Hefetz | Entretiens géopo
21 Oct
MGCS, SCAF… L’heure des autopsies [Le Casque et la plume #22]
20 Oct
Géopolitique de Paris
20 Oct
Israël : la culture du combat – Gil Mihaely
16 Oct
Echo – Episode 102 #2: ASPIDES : Immersion au coeur d’une opération européenne en mer Rouge
15 Oct
La Chine a-t-elle plié le match ? Avec Sylvie Bermann | Entretiens géopo
14 Oct
Retours d’Ukraine #3 : une armée qui change, un arrière qui souffre
13 Oct
Atlas Conflits : un atlas pour décrypter le monde – Jean-Baptiste Noé
13 Oct
Combattants africains en Ukraine : enquête auprès de prisonniers
12 Oct
Indice Conflits de la défense
9 Oct
