
Johann Soufi, avocat spécialisé en droit international pénal, a travaillé du Rwanda à la Sierra Leone, du Mali à l'Ukraine, et a vécu près de trois ans à Gaza. Au micro de Pascal Boniface, directeur de l'IRIS, il explique pourquoi il estime que les crimes commis à Gaza relèvent juridiquement du génocide. Il revient sur la définition de la Convention de 1948, sur la procédure engagée par l'Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice, sur la position de la France et sur les traumatismes durables de la population.
Une qualification juridique, pas un label politique
Invité de Pascal Boniface dans Comprendre le monde, l’avocat Johann Soufi, spécialisé en droit international pénal, défend la qualification de génocide pour les crimes commis par l’armée israélienne à Gaza. Pour lui, le génocide « n’est pas un label politique, c’est une qualification juridique » qui repose sur deux critères : des actes (meurtres, atteintes physiques ou morales, privation des conditions d’existence) et une intention spécifique, celle de détruire en tout ou en partie un groupe en raison de son ethnie, de sa nationalité, de sa religion ou de sa race. Il s’appuie sur l’analyse des déclarations publiques des autorités israéliennes par la rapporteuse spéciale des Nations unies Francesca Albanese et par la Commission d’enquête internationale des Nations unies sur la Palestine. Il rappelle que la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide, née au lendemain de la Shoah, vise d’abord à prévenir : nier les éléments préliminaires du crime, dit-il, retarde la réponse politique et humanitaire. Il explique son point de vue par son parcours : le Tribunal pénal international pour le Rwanda, le Tribunal spécial pour la Sierra Leone lors du procès de Charles Taylor, six ans sur le procès des assassins présumés de Rafic Hariri, puis le Timor oriental, le Mali, la Côte d’Ivoire, l’Ukraine et aujourd’hui un mécanisme de responsabilité sur le Sri Lanka. Partout, affirme-t-il, les auteurs de crimes attaquent ceux qui les dénoncent. Il reproche à la France un double discours, comparant les sanctions et le soutien apportés à l’Ukraine aux mesures prises pour les Palestiniens, et cite l’Afrique du Sud, le Mexique, le Chili, l’Espagne, l’Irlande et la Slovénie comme plus cohérents dans la défense du droit international.
Devant la Cour internationale de justice, saisie par l’Afrique du Sud contre l’État d’Israël, il n’attend pas de décision avant 2032 à 2034, en comparant avec la procédure engagée en 2019 par la Gambie contre le Myanmar. Les juridictions internationales n’ayant ni armée ni moyens de contrainte, la prévention repose selon lui sur les États.
Intention, preuves et traumatismes durables
Johann Soufi souligne le nombre croissant d’organisations et de chercheurs qui concluent au génocide : Amnesty International, la FIDH, Human Rights Watch, l’organisation israélienne B’Tselem et son rapport intitulé « Notre génocide », ou l’historien Omer Bartov, qui distingue Gaza de la Shoah tout en parlant de génocide. Il dit n’avoir jamais vu un tel consensus juridique, ni une telle résistance à l’emploi du terme. Il répond aussi à l’argument démographique : « Le génocide, ce n’est pas un nombre, c’est une intention », rappelle-t-il en citant Srebrenica, où sept à huit mille hommes bosniaques musulmans ont été tués. Cette intention se déduit, selon lui, des discours et des faits : destruction des structures médicales et éducatives, entraves à l’alimentation et à la natalité. Il observe que des auteurs de crimes se filment, quand les génocidaires rwandais usaient d’euphémismes pour dissimuler leurs actes.
Ayant vécu près de trois ans à Gaza avant le 7 octobre 2023, il décrit une population enfermée, sous le bruit permanent des drones, et des traumatismes qui marqueront plusieurs générations. Il met enfin en garde contre un débat focalisé sur le seul mot de génocide, qui ferait oublier les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité.
Pour aller plus loin
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Les références de l’épisode
- Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (1948) : le texte qui définit le génocide, adopté au lendemain de la Shoah.
- Cour internationale de justice : saisie par l’Afrique du Sud contre l’État d’Israël.
- Cour pénale internationale : juridiction dont plusieurs États européens soutiennent l’action, selon l’invité.
- Francesca Albanese : rapporteuse spéciale des Nations unies citée pour son analyse des déclarations israéliennes.
- Commission d’enquête internationale des Nations unies sur la Palestine : elle a conclu à la qualification de génocide et enquête sur les crimes commis contre les enfants.
- B’Tselem : organisation israélienne de défense des droits humains, auteure du rapport « Notre génocide ».
- Amnesty International, FIDH, Human Rights Watch : ONG citées parmi celles qui reconnaissent un génocide ou un risque de génocide.
- Omer Bartov : historien des génocides cité par Pascal Boniface.
- Tribunal pénal international pour le Rwanda et Tribunal spécial pour la Sierra Leone : juridictions où Johann Soufi a travaillé.
- Gambie contre Myanmar : procédure engagée en 2019 devant la Cour internationale de justice pour le génocide allégué des Rohingyas.
- Srebrenica : massacre qualifié de génocide, cité pour montrer que le génocide ne se mesure pas au nombre de victimes.
Au fil de l’épisode
- 00:00:09 : le débat sur le terme de génocide et la position de Johann Soufi
- 00:00:35 : les deux critères juridiques du génocide
- 00:01:16 : les analyses de la rapporteuse spéciale et de la commission d’enquête des Nations unies
- 00:02:17 : la Convention de 1948 et l’esprit de prévention
- 00:04:48 : un parcours du Rwanda au Sri Lanka et la stigmatisation de ceux qui alertent
- 00:05:51 : les procès de Charles Taylor et de l’assassinat de Rafic Hariri
- 00:07:12 : Ukraine et Gaza, la critique du double discours français
- 00:07:42 : l’Afrique du Sud et les États à l’avant-garde du combat juridique
- 00:09:10 : combien de temps avant une décision de la Cour internationale de justice
- 00:10:45 : sans armée, la justice internationale dépend des États
- 00:12:37 : l’ONU accusée de partialité, la réponse de l’invité
- 00:13:58 : ONG, B’Tselem et chercheurs qui concluent au génocide
- 00:16:28 : un consensus juridique face à une résistance inédite
- 00:17:52 : les techniques de déni des crimes de masse
- 00:19:42 : l’argument démographique et l’exemple de Srebrenica
- 00:21:06 : les enfants et les traumatismes durables
- 00:22:20 : trois ans de vie à Gaza avant le 7 octobre
- 00:24:42 : un débat sur le mot qui occulte les crimes
FAQ
Qui est Johann Soufi ?
Johann Soufi est un avocat spécialisé en droit international pénal. Il a travaillé pour le Tribunal pénal international pour le Rwanda, le Tribunal spécial pour la Sierra Leone et sur le procès des assassins présumés de Rafic Hariri, ainsi qu’au Mali, en Ukraine et au Sri Lanka. Il a vécu près de trois ans à Gaza.
Comment le droit international définit-il le génocide selon Johann Soufi ?
Il rappelle deux critères : des actes, comme les meurtres, les atteintes physiques ou morales ou la privation des conditions d’existence, et une intention spécifique de détruire en tout ou en partie un groupe en raison de son ethnie, de sa nationalité, de sa religion ou de sa race. Pour lui, le nombre de victimes n’est pas un critère.
Quand la Cour internationale de justice se prononcera-t-elle sur Gaza ?
Johann Soufi n’attend pas de décision définitive avant 2032 à 2034. Il compare avec la procédure engagée en 2019 par la Gambie contre le Myanmar pour le génocide allégué des Rohingyas, dont le jugement était encore attendu au moment de l’enregistrement, soit environ huit ans de procédure.
Pourquoi Johann Soufi critique-t-il la position de la France ?
Il compare les sanctions économiques et politiques, le soutien militaire et le tribunal spécial créés pour l’Ukraine aux mesures, qu’il juge tardives et limitées, prises pour les Palestiniens. Il estime que l’Espagne, l’Irlande ou la Slovénie ont montré plus de cohérence dans la défense du droit international.
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