
Gilles Kepel, spécialiste du monde arabe contemporain et de l'islamisme radical, professeur émérite à l'université Paris Sciences et Lettres, répond à Pascal Ausseur le 19 mars 2026, en pleine guerre contre l'Iran. Il replace le conflit dans la longue séquence ouverte en 1989, revient sur le 7 octobre 2023 et la stratégie des « proxies » iraniens, explique pourquoi le régime tient malgré la décapitation de sa direction, et décrit la « guerre horizontale » menée contre les pétromonarchies du Golfe, avec ses effets sur l'énergie et l'économie mondiale.
De Kaboul au 7 octobre, une même séquence
Gilles Kepel, spécialiste du monde arabe contemporain et de l’islamisme radical, professeur émérite à l’université Paris Sciences et Lettres, est reçu par Pascal Ausseur dans La Boussole stratégique, le podcast de l’Institut FMES (Fondation méditerranéenne d’études stratégiques), implanté à Toulon. L’entretien est enregistré le 19 mars 2026, au moment où, selon lui, la guerre contre l’Iran atteint un paroxysme avec les bombardements réciproques des sites gaziers de South Pars, en Iran, et de Ras Laffan, au Qatar : un tiers des exportations mondiales de gaz naturel liquéfié (GNL) est bloqué. Pour l’auteur du livre Le Bouleversement du monde, ce conflit s’inscrit dans une séquence longue. Il remonte à 1989 : le 15 février, l’Armée rouge quitte Kaboul, vaincue par une « arme du pauvre », les moudjahidines afghans financés par les États sunnites du Golfe et équipés par la CIA ; la veille, la fatwa condamnant à mort Salman Rushdie a permis à l’Iran révolutionnaire de reprendre la main sur l’islam politique. Il souligne aussi l’influence des Frères musulmans égyptiens, et de Sayyid Qutb, sur les dirigeants iraniens. Il décrit ensuite la barrière de « proxies » bâtie par l’Iran, Hezbollah au Liban, Irak, Syrie de Bachar al-Assad, Hamas, comme une arme de dissuasion. Avant le 7 octobre 2023, raconte-t-il, Benyamin Netanyahou pensait que le Hamas, financé par des valises d’argent du Qatar acheminées via l’Égypte, « aboierait » sans jamais mordre ; il y voit une « faute majeure de compréhension ». Il dit ignorer si l’attaque fut une initiative de Yahya Sinwar ou un ordre de Téhéran, et penche pour la première hypothèse.
Les conséquences sont lourdes pour l’Iran : Hamas neutralisé militairement, Hezbollah détruit puis réarmé par des gardiens de la Révolution envoyés au Liban, chute de Bachar al-Assad, guerre des douze jours en juin 2025 contre les capacités nucléaires iraniennes, puis la guerre déclenchée le 28 février.
Une guerre horizontale contre le Golfe
Si l’Iran tient malgré la décapitation de sa direction, dont l’ayatollah Khamenei et Ali Larijani, c’est, selon Gilles Kepel, grâce à un fonctionnement « en mosaïque » : le régime avait anticipé et décentralisé ses directions militaires. Surtout, il mène une « guerre horizontale » contre les pétromonarchies voisines, à quelques dizaines de kilomètres de l’autre côté du golfe Persique. Il rapporte 3500 impacts de missiles et de drones iraniens en deux jours dans la péninsule Arabique, dont 1700 sur les Émirats arabes unis, signataires des accords d’Abraham. Les cibles sont ce qui fait de ces pays un hub mondial : aéroports, passage d’Ormuz, et les centres de données que les monarchies accueillaient pour préparer l’après-hydrocarbures, détruits par des drones à quelques dizaines de milliers de dollars. Côté iranien, il s’agit de tenir ; côté américain, Donald Trump fait face aux élections de mi-mandat et à une partie de sa base MAGA hostile aux aventures extérieures. Pour l’après, il voit des monarchies contraintes de prendre davantage en charge leur sécurité, puisque leur « assureur » américain n’a pas tenu ses promesses, et un modèle régional entier à repenser, comme après 1945. Il évoque aussi la prudence de la Chine, premier client du pétrole qui passe par Ormuz, les avaries du porte-avions Gerald Ford, les drones iraniens livrés à la Russie contre l’Ukraine et l’accord de défense de la France avec les Émirats, qui « fonctionne à plein ».
« Demain ne sera jamais comme avant », conclut Pascal Ausseur, qui rappelle les deux livres de son invité publiés chez Plon.
Les références de l’épisode
- Le Bouleversement du monde : livre de Gilles Kepel sur l’évolution de la région depuis le 7 octobre 2023.
- Antiterrorisme, la traque des djihadistes : livre de Gilles Kepel écrit avec l’ancien procureur antiterroriste Jean-François Ricard.
- Institut FMES : Fondation méditerranéenne d’études stratégiques, à Toulon, qui produit La Boussole stratégique.
- Accords d’Abraham : accords de 2020 signés notamment par les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan, selon l’invité.
- Guerre des douze jours : guerre de juin 2025 visant les capacités nucléaires iraniennes, lancée par Israël et prolongée par les États-Unis.
- Fatwa contre Salman Rushdie : condamnation à mort prononcée la veille du retrait soviétique de Kaboul.
- Porte-avions Gerald Ford : contraint de rebrousser chemin vers la Crète pour réparation, selon l’invité.
Au fil de l’épisode
- 00:00:08 : Ormuz, l’Iran et la question de la nouveauté de cette guerre
- 00:00:58 : South Pars et Ras Laffan bombardés, un tiers du GNL mondial bloqué
- 00:01:35 : le 7 octobre 2023 et la guerre à Gaza
- 00:03:11 : 1989, la chute du mur de Berlin et le retrait soviétique de Kaboul
- 00:05:36 : la fatwa contre Salman Rushdie
- 00:07:11 : chiites, sunnites et l’influence des Frères musulmans
- 00:09:01 : la barrière des proxies iraniens
- 00:10:32 : l’argent du Qatar, le Hamas et l’erreur de Netanyahou
- 00:12:47 : les accords d’Abraham et les frappes iraniennes sur les Émirats
- 00:14:16 : Sinwar a-t-il agi seul ?
- 00:16:08 : le Hezbollah réarmé et l’offensive israélienne au Liban
- 00:17:04 : la guerre des douze jours et le programme nucléaire iranien
- 00:18:31 : les scénarios de sortie de guerre
- 00:19:31 : un régime « en mosaïque » qui résiste à la décapitation
- 00:20:36 : la guerre horizontale contre les pétromonarchies
- 00:21:35 : aéroports, Ormuz et centres de données visés
- 00:24:30 : Trump, les élections de mi-mandat et la base MAGA
- 00:26:37 : la garantie de sécurité américaine en question
- 00:27:55 : un modèle régional à repenser
- 00:31:33 : les États-Unis, la Chine et le pétrole d’Ormuz
- 00:32:54 : le porte-avions Gerald Ford et l’avenir des porte-avions
- 00:34:20 : les drones iraniens en Ukraine et la France aux Émirats
FAQ
Pourquoi le régime iranien tient-il malgré les bombardements selon Gilles Kepel ?
Gilles Kepel avance la théorie d’un fonctionnement « en mosaïque ». Anticipant une guerre ouverte par la décapitation de son commandement, l’Iran aurait décentralisé ses directions militaires. La mort de l’ayatollah Khamenei, d’Ali Larijani et de nombreux dignitaires n’a donc pas provoqué l’effondrement attendu par Israël et les États-Unis.
Qu’est-ce que la « guerre horizontale » menée par l’Iran ?
C’est, selon Gilles Kepel, la stratégie qui consiste à frapper les pétromonarchies voisines du Golfe plutôt que les États-Unis, hors de portée. L’Iran vise ce qui en fait un hub mondial : aéroports, détroit d’Ormuz, gaz du Qatar, centres de données. Des drones bon marché y détruisent des installations valant des centaines de millions de dollars.
Quel lien Gilles Kepel fait-il entre 1989 et la guerre actuelle ?
Il voit dans 1989 le début de la séquence : le retrait de l’Armée rouge de Kaboul, obtenu par les moudjahidines soutenus par les pays du Golfe et la CIA, et la fatwa contre Salman Rushdie, la veille, par laquelle l’Iran a repris le flambeau de l’islam révolutionnaire. La rivalité entre islamisme sunnite et chiite qui en découle mène, selon lui, jusqu’au 7 octobre 2023.
Comment Netanyahou percevait-il le Hamas avant le 7 octobre 2023 ?
D’après Gilles Kepel, Benyamin Netanyahou jugeait le Hamas peu dangereux. Il pensait que l’argent liquide envoyé chaque mois par le Qatar, acheminé via l’Égypte, l’empêcherait de passer à l’acte. Des membres du renseignement israélien avaient alerté, mais le Premier ministre « n’y croyait pas ». L’invité y voit une faute majeure de compréhension.
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