
Dans cette émission de la revue Conflits, Jean-Baptiste Noé reçoit à Lisbonne Tigrane Yégavian, membre du comité de rédaction de la revue, qui a constitué chez les bouquinistes de la ville une collection d'atlas de toutes époques et de toutes nationalités. D'un atlas allemand de 1936 à un atlas scolaire israélien de 1999, en passant par des cartes soviétiques, espagnoles et arabes, il montre comment chaque cartographe dessine les frontières telles que son pays aimerait qu'elles soient. Une leçon de géopolitique par l'image : la carte n'est jamais neutre.
Six atlas, six visions du monde
Jean-Baptiste Noé, qui présente les podcasts de la revue Conflits, reçoit dans les bureaux lisboètes de la revue Tigrane Yégavian, membre de son comité de rédaction et poète. Ancien élève du lycée français de Lisbonne, il a acquis chez les bouquinistes de la ville une collection d’atlas dont il présente une sélection, carte après carte. Le principe est posé dès l’ouverture par Jean-Baptiste Noé : « La carte n’est jamais neutre », elle exprime un projet politique dans l’espace. Le premier atlas, allemand, date de 1936 et porte sur sa tranche la mention de la Wehrmacht. Selon Tigrane Yégavian, l’Allemagne n’y a pas digéré le traité de Versailles : l’Alsace-Lorraine figure encore dans l’Empire allemand, la Belgique germanophone est intégrée au Reich, les anciennes colonies perdues en 1918 (Togo, Cameroun, Namibie, Tanzanie, Rwanda, Burundi) restent signalées, et des pointillés marquent les zones de peuplement germanophones jusqu’en Pologne, dans les pays baltes, en Roumanie ou en Amérique du Sud. La même carte montre une Syrie mandataire qui englobe encore le Liban et le sandjak d’Alexandrette, cédé à la Turquie en 1939. L’atlas soviétique publié à Moscou, lui, ignore la partition de la Corée et dessine Israël dans les frontières du plan de partage des Nations unies de 1947, non dans celles de l’armistice de 1948 ; une autre carte unit la Syrie et l’Égypte dans la République arabe unie présidée par Nasser et maintient un tracé provisoire autour d’Alexandrette. Un atlas espagnol publié à Barcelone en 1900 attribue au Venezuela les territoires qu’il revendique toujours au détriment du Guyana, jusqu’au fleuve Esequibo, une revendication que l’invité relie à la présence d’hydrocarbures. L’atlas scolaire israélien de 1999 représente les zones d’autonomie palestinienne issues des accords d’Oslo mais ne trace aucune frontière entre Israël et les territoires occupés depuis 1967, Golan compris. L’atlas arabe publié à Londres en 1991 par des auteurs libanais efface Israël au profit de la Palestine, avec Jérusalem pour capitale, et garde le sandjak d’Alexandrette dans la Syrie. Le parcours se termine sur un atlas allemand de 1925 où la frontière des Vosges reste marquée comme litigieuse.
D’une carte à l’autre, Tigrane Yégavian lit une même logique : chaque atlas représente la partition du monde « telle qu’ils aimeraient qu’elle soit », et non telle qu’elle est. Pour Jean-Baptiste Noé, les atlas expriment toujours une manière de penser l’espace et de le dominer.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Revue Conflits : revue de géopolitique dirigée par Jean-Baptiste Noé, dont Tigrane Yégavian est membre du comité de rédaction.
- Traité de Versailles : ses frontières ne sont pas présentées comme définitives dans l’atlas allemand de 1936.
- Sandjak d’Alexandrette : territoire syrien donné à la Turquie en 1939, dont l’annexion n’est pas reconnue sur les cartes soviétique et arabe.
- Plan de partage des Nations unies de 1947 : base du tracé d’Israël sur les cartes soviétiques des années 1950 et 1960, selon l’invité.
- République arabe unie : union de la Syrie et de l’Égypte sous la présidence de Nasser en 1958.
- Accords d’Oslo : ils délimitent les zones d’autonomie palestinienne représentées dans l’atlas scolaire israélien de 1999.
- Esequibo : fleuve que le Venezuela revendique comme frontière avec le Guyana.
- Révolution des œillets de 1974 : l’invité y voit l’origine de la dispersion chez les bouquinistes lisboètes de livres ayant appartenu à l’aristocratie portugaise.
Au fil de l’épisode
- 00:01:26 : une émission consacrée aux atlas, enregistrée à Lisbonne, et l’idée que la carte n’est jamais neutre
- 00:02:52 : l’atlas allemand de 1936 et le refus des frontières du traité de Versailles
- 00:04:13 : les colonies perdues et les zones de peuplement germanophones
- 00:06:07 : l’Alsace-Lorraine, la Belgique germanophone et la Syrie mandataire
- 00:07:24 : l’indépendance du Liban, puis l’atlas soviétique
- 00:08:35 : une Corée représentée une et indivisible
- 00:09:04 : Israël dans les frontières du plan de partage de 1947
- 00:11:02 : la République arabe unie et la frontière jordanienne
- 00:12:24 : la carte d’Afrique de 1958 et le cas de la Guinée
- 00:13:18 : le Maroc, le Sahara occidental et la Tunisie
- 00:13:43 : l’atlas espagnol publié à Barcelone en 1900
- 00:14:14 : les revendications du Venezuela sur le Guyana
- 00:15:36 : l’atlas scolaire israélien de 1999
- 00:16:33 : les zones d’autonomie palestinienne issues des accords d’Oslo
- 00:17:28 : l’absence de frontière entre Israël et les territoires occupés depuis 1967
- 00:17:57 : l’atlas arabe publié à Londres en 1991
- 00:20:32 : un atlas allemand de 1925 venu d’une bibliothèque aristocratique portugaise
- 00:21:29 : la ligne des Vosges et la conclusion sur la vision politique des atlas
FAQ
Qui est Tigrane Yégavian ?
Tigrane Yégavian est membre du comité de rédaction de la revue Conflits et poète. Ancien élève du lycée français de Lisbonne, où il a vécu de nombreuses années, il a constitué chez les bouquinistes de la ville une collection d’atlas de différentes époques et nationalités, qu’il présente dans cet épisode.
Pourquoi dit-on qu’une carte n’est jamais neutre ?
Selon Jean-Baptiste Noé et Tigrane Yégavian, une carte exprime le projet politique de celui qui la dessine. Les atlas présentés montrent les frontières telles que chaque pays aimerait qu’elles soient : territoires perdus toujours revendiqués, annexions non reconnues, États voisins ignorés ou effacés.
Comment l’atlas soviétique représentait-il Israël ?
D’après Tigrane Yégavian, les cartes soviétiques des années 1950 et 1960 dessinent Israël dans les frontières du plan de partage des Nations unies de 1947, et non dans celles issues de l’armistice de 1948. Elles reflètent ainsi la position de l’Union soviétique, qui reconnaissait un État juif dans ces seules limites.
Qu’est-ce que le sandjak d’Alexandrette ?
C’est un territoire rattaché à la Syrie mandataire puis donné à la Turquie en 1939, trois ans après la publication de l’atlas allemand présenté. Tigrane Yégavian montre que des cartes soviétiques et un atlas arabe de 1991 continuent de le placer dans les frontières syriennes, sans reconnaître son annexion.
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