
L'historienne et essayiste Sophie Bessis est l'invitée de Pascal Boniface, directeur de l'IRIS, pour le dernier épisode de la saison de Comprendre le monde. À partir de la guerre à Gaza, elle analyse ce qu'elle appelle l'indignation sélective des élites occidentales et la politique du double standard. Elle évoque aussi l'impuissance de la France au Liban, l'élargissement européen de 2004, la notion de judéo-chrétien et les fractures des opinions occidentales, en France comme aux États-Unis.
L’indignation sélective et le poids perdu de l’Europe
Pour le dernier épisode de la saison de Comprendre le monde, Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), reçoit l’historienne et essayiste Sophie Bessis pour parler de morale en relations internationales, à partir de la guerre à Gaza. Elle ne parle pas d’indifférence générale mais d’« indifférence sélective », qu’elle juge « encore plus grave » : selon elle, un bombardement russe sur Kiev fait la une des grands médias quand les bombardements quotidiens sur Gaza ne sont pas montrés, alors que les images existent grâce aux journalistes palestiniens. Elle précise d’emblée condamner l’invasion de l’Ukraine par la Russie, qui n’a à ses yeux « aucune justification », mais dénonce une politique du « double standard » qui laisse entendre que tous les humains n’ont pas la même valeur pour les élites occidentales. Elle reproche à la France officielle de ne pas accepter la perte de sa puissance, reprenant le mot d’un ambassadeur sur une « impuissance moyenne » : après avoir obtenu de surveiller le cessez-le-feu au Liban de novembre 2024 avec les États-Unis, Paris n’aurait rien fait de ce rôle. Elle juge que l’Europe politique n’existe pas sur ce dossier et que l’élargissement de 2004 a été, sur le plan géopolitique, « une catastrophe absolue ». Elle explique le soutien de plusieurs pays européens à Israël moins par la dette envers les Juifs exterminés par le nazisme que par une « parenté idéologique » avec la droite israélienne, et revient sur sa critique de la notion de judéo-chrétien, qui selon elle efface la branche musulmane du monothéisme abrahamique. Elle analyse enfin les différences entre judaïsme français, reconfiguré par l’arrivée des Juifs d’Afrique du Nord, et judaïsme américain, ashkénaze, issu des migrations de la fin du XIXe siècle, ainsi que la droitisation du CRIF.
Sophie Bessis observe des fractures inédites dans les opinions occidentales, notamment aux États-Unis, et estime que le soutien inconditionnel à la politique israélienne ne paie plus électoralement. Elle conclut que l’« hyperpuissance régionale » d’Israël est selon elle l’une des raisons de son « suicide ».
Pour aller plus loin
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Les références de l’épisode
- Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) : institut dirigé par Pascal Boniface.
- Cessez-le-feu au Liban de novembre 2024 : la France en était l’un des deux surveillants avec les États-Unis, rappelle Sophie Bessis.
- Élargissement de l’Union européenne de 2004 : jugé par l’invitée comme une erreur géopolitique.
- Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) : l’invitée en décrit la droitisation.
- Marc Bloch : historien alsacien dont la famille avait choisi la France en 1870, cité comme exemple de patriote français.
- Mendès France : cité comme exemple d’un judaïsme séfarade ancien en France.
- Déclaration Balfour : évoquée à propos de la carte présentée par l’Organisation sioniste mondiale en 1919.
Au fil de l’épisode
- 00:00:09 : morale et relations internationales, présentation de Sophie Bessis
- 00:00:54 : l’information sur Gaza malgré l’interdiction faite aux journalistes étrangers
- 00:01:21 : indifférence sélective et indignation sélective
- 00:03:18 : la politique du double standard, de l’Ukraine à la Palestine
- 00:04:22 : le Liban et la France officielle
- 00:05:26 : le cessez-le-feu au Liban de novembre 2024
- 00:07:22 : l’Europe qui condamne sans agir
- 00:07:45 : l’élargissement européen de 2004
- 00:09:42 : la question de l’adhésion de l’Ukraine
- 00:10:17 : le blocage allemand et les pays européens les plus pro-israéliens
- 00:12:11 : une parenté idéologique avec la droite israélienne
- 00:12:39 : la critique de la notion de judéo-chrétien
- 00:15:22 : les fractures dans les opinions occidentales
- 00:16:34 : judaïsme français et Juifs d’Afrique du Nord
- 00:19:21 : les « ennemis complémentaires »
- 00:20:48 : judaïsme américain et droitisation du CRIF
- 00:23:18 : Israël au Liban et en Syrie
- 00:24:47 : l’évolution des démocrates et des républicains américains
FAQ
Qu’est-ce que l’indignation sélective selon Sophie Bessis ?
Pour l’historienne Sophie Bessis, les élites occidentales ne sont pas indifférentes à toutes les tragédies, mais choisissent celles qui suscitent leur compassion. Elle oppose la couverture de la guerre en Ukraine, qu’elle juge bien faite, à celle des bombardements sur Gaza, en Cisjordanie et au Liban, et y voit l’idée implicite que toutes les vies n’ont pas la même valeur.
Pourquoi Sophie Bessis parle-t-elle d’une France « impuissance moyenne » ?
Elle reprend le mot d’un ambassadeur français pour décrire une France qui n’accepte pas la perte de sa puissance. Elle cite le cessez-le-feu au Liban de novembre 2024 : la France a obtenu d’en être l’un des deux surveillants avec les États-Unis, puis n’aurait rien fait pour jouer ce rôle. Seul son siège au Conseil de sécurité exprimerait encore ce statut.
Comment Sophie Bessis explique-t-elle les différences entre judaïsme français et américain ?
Selon elle, le judaïsme français a été reconfiguré par l’arrivée des Juifs d’Afrique du Nord, plus religieux et marqués par leur départ du Maghreb, tandis que le judaïsme américain est ashkénaze, issu des migrations de la fin du XIXe siècle. Elle estime qu’environ un tiers des Juifs français se reconnaissent dans les instances communautaires.
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