
La romancière et réalisatrice Saphia Azzeddine est reçue par Pascal Boniface, directeur de l'IRIS, pour « Mémoires sous scellés », un roman qui part du pillage du musée de Bagdad en avril 2003. Elle explique pourquoi elle voit dans ces pillages une manière d'effacer la mémoire des peuples, met en cause le silence autour des marchands d'art et revient sur les récits qui ont servi à justifier des guerres, de 1990 à l'Iran.
Le pillage du musée de Bagdad
Dans cet entretien de « Comprendre le monde », Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), reçoit la romancière et réalisatrice Saphia Azzeddine pour son roman « Mémoires sous scellés » (Fayard), qui part du pillage du musée de Bagdad en 2003. Pascal Boniface rappelle que le musée n’a pas été gardé par les forces américaines, contrairement au ministère du Pétrole voisin. Saphia Azzeddine situe le pillage entre le 10 et le 14 avril 2003 : selon elle, l’armée américaine était postée à 200 ou 300 mètres, des camions ont fait des allers-retours jour et nuit et 15 000 à 20 000 objets ont disparu. Le fait que les copies soient restées sur place montre, dit-elle, que des connaisseurs étaient à l’œuvre ; certaines statuettes intransportables auraient été abîmées à la hache pour faire croire à un pillage de barbares. Au-delà de l’argent, elle voit dans ces pillages une manière d’« effacer la mémoire d’un peuple », ce « ciment identitaire et moral », au point de faire passer des pays entiers pour des espaces vides que l’on peut administrer de l’extérieur. Elle cite des pillages comparables en Syrie, en Libye et à Gaza. Elle oppose l’émotion suscitée par les images de destructions à la caméra et le silence qui entoure, selon elle, les « cols blancs » des grandes maisons de vente qui écoulent des œuvres venues de pays en guerre. Son roman imagine même de fausses ONG chargées de traquer les pillages qui y participeraient en réalité ; elle précise que cela relève de la fiction.
Sur les quelque 20 000 objets volés à Bagdad, elle estime qu’environ 10 000 à 12 000 ont été retrouvés, certains au musée de la Bible à Washington, d’autres chez des particuliers, sur des marchés parallèles ou dans des ports francs.
Guerres, récits et droit international
L’entretien élargit ensuite le propos aux justifications des interventions militaires. La romancière revient sur le témoignage, en 1990, d’une jeune Koweïtienne qui affirmait devant des élus américains avoir vu des soldats irakiens jeter des bébés à terre ; elle rappelle qu’il s’est avéré que la jeune femme était la fille de l’ambassadeur du Koweït à Washington. Pascal Boniface évoque la fiole brandie par Colin Powell en 2003. Pour Saphia Azzeddine, le « schéma est récurrent » : diaboliser un pays stratégique, trouver un prétexte moral ou sécuritaire, intervenir. Elle dit ne plus croire à une intervention en Iran menée pour des raisons morales et ne pas faire de la démocratie « une religion », jugeant qu’une démocratie qui ment n’en est plus une. Pascal Boniface défend une nuance sur la guerre de 1990, votée à l’ONU, tout en rappelant le coût humain de l’embargo qui a suivi. Ils évoquent aussi le droit international, que Pascal Boniface décrit comme devenu pour certains « un menu à la carte », et le passage de la romancière sur le plateau de CNews.
L’épisode se termine sur un exemple de restitution : en 2018, une photo de Kim Kardashian posant à côté d’un sarcophage au Metropolitan Museum est vue en Égypte par l’homme qui l’avait lui-même pillé en 2011 ; l’enquête qui suit mène, selon la romancière, au retour du sarcophage et à la mise en examen de l’ancien président du Louvre, Jean-Luc Martinez, dans une affaire de pièces vendues au Louvre Abou Dhabi.
Pour aller plus loin
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Les références de l’épisode
- « Mémoires sous scellés » : roman de Saphia Azzeddine publié chez Fayard, qui part du pillage du musée de Bagdad.
- Musée de Bagdad : pillé entre le 10 et le 14 avril 2003, selon la romancière.
- Musée de la Bible à Washington : musée où des objets volés à Bagdad ont été retrouvés.
- Metropolitan Museum : musée qui avait acquis le sarcophage pillé en Égypte en 2011, selon la romancière.
- Louvre Abou Dhabi : musée auquel des pièces pillées auraient été vendues par le même réseau de trafiquants.
- Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) : institut dirigé par Pascal Boniface.
Au fil de l’épisode
- 00:00:09 : le musée de Bagdad laissé sans protection en 2003
- 00:00:37 : le déroulement du pillage et le nombre d’objets volés
- 00:01:53 : effacer la mémoire d’un peuple
- 00:03:09 : des pillages en Syrie, en Libye et à Gaza
- 00:03:48 : pourquoi les marchands d’art sont rarement mis en cause
- 00:04:41 : les fausses ONG imaginées dans le roman
- 00:05:05 : le témoignage de 1990 sur les bébés du Koweït
- 00:07:03 : mentir pour justifier la guerre
- 00:09:16 : les partisans de la guerre de 2003 face à celle d’Iran
- 00:10:44 : le passage de la romancière sur CNews
- 00:12:15 : le droit international opposé à la liberté
- 00:13:56 : la guerre de 1990 votée à l’ONU et l’embargo
- 00:16:02 : s’opposer à une guerre sans soutenir un régime
- 00:20:02 : démocratie, ingérence et deux poids deux mesures
- 00:21:40 : les objets retrouvés et ceux qui manquent
- 00:23:07 : le sarcophage reconnu grâce à une photo de Kim Kardashian
FAQ
De quoi parle « Mémoires sous scellés » de Saphia Azzeddine ?
Ce roman publié chez Fayard part du pillage réel du musée de Bagdad en avril 2003 et suit la traque de ceux qui l’ont commis. Son héroïne, fictive, est née le jour du début de la guerre du Golfe en 1990, ce qui permet à l’autrice de traverser les conflits qu’ont connus l’Irak et le Proche-Orient depuis.
Combien d’objets ont été volés au musée de Bagdad en 2003 ?
Selon Saphia Azzeddine, entre 15 000 et 20 000 objets ont été emportés entre le 10 et le 14 avril 2003. Elle estime qu’environ 10 000 à 12 000 ont été retrouvés à ce jour, notamment au musée de la Bible à Washington, et que les autres circulent encore chez des particuliers, sur des marchés parallèles ou dans des ports francs.
Pourquoi les pillages culturels sont-ils liés aux guerres ?
Pour la romancière, piller les musées et les sites archéologiques d’un pays en guerre rapporte beaucoup d’argent mais efface aussi la mémoire de sa population. Elle estime que cet effacement fait passer ces pays pour des espaces sans histoire, ce qui facilite selon elle de nouvelles interventions extérieures.
Quel est le lien entre Kim Kardashian et un sarcophage pillé ?
Saphia Azzeddine raconte qu’en 2018, une photo de Kim Kardashian près d’un sarcophage exposé au Metropolitan Museum a été vue en Égypte par l’homme qui l’avait pillé en 2011. Ses aveux ont permis, selon elle, la restitution du sarcophage et ouvert une enquête plus large sur un réseau de trafiquants.
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