
Thibaut Bruttin, directeur général de Reporters sans frontières, est l'invité de Pascal Boniface dans Comprendre le monde. Il explique comment RSF documente les atteintes à la presse et établit son classement, dont le score moyen est passé de 72 à 54 sur 100 en vingt-cinq ans. Il revient sur la crise de confiance envers les médias, le combat de RSF face au groupe Bolloré, et les journalistes pris pour cibles en Ukraine et à Gaza.
Un recul mondial, jusque dans les démocraties
Dans Comprendre le monde, Pascal Boniface, directeur de l’IRIS, reçoit Thibaut Bruttin, directeur général de Reporters sans frontières (RSF) depuis juillet 2024, après le décès de Christophe Deloire. Il décrit une organisation de 180 collaborateurs et quinze bureaux et sections, majoritairement hors de Paris, avec trois métiers : documenter les atteintes à la liberté de la presse, « une sorte d’agence de presse spécialisée », mener le plaidoyer et le contentieux stratégique, et aider directement près de 1 000 journalistes chaque jour (relocalisation, matériel, soins), tout en diffusant de l’information par satellite vers la Russie. Il dresse la carte de ceux qui s’en prennent à RSF : la Russie, qui l’a déclarée organisation indésirable en août 2025, le Parti communiste chinois, l’administration américaine, les forces armées israéliennes ou l’Algérie. RSF est financée notamment par des contrats de l’Union européenne, par les Pays-Bas et la Suède, par l’Agence française de développement (moins de 10 % du budget) et de plus en plus par les dons du public. Il explique la méthode du classement mondial, un questionnaire de 130 questions soumis à des journalistes, universitaires, juristes et syndicalistes, et rappelle que le score moyen est passé, selon RSF, de 72 sur 100 en 2002 à 54 aujourd’hui. Il attribue ce « dévissage » aux lois de sécurité nationale adoptées après le 11 septembre, à une économie des médias en crise (la moitié des entreprises de presse françaises déficitaires en 2024), à la libération de la parole politique contre les journalistes, dont Donald Trump est selon lui « l’incarnation complète », au chaos numérique et à une crise de confiance du public.
Il cite le baromètre annuel de La Croix sur la confiance dans les médias : les citoyens demandent de distinguer l’opinion de l’information, l’essentiel de l’accessoire, et de sortir du flux continu. Pour lui, cette défiance est « une maladie qui n’a pas été traitée ».
Bolloré, Gaza et les journalistes nationaux
En France, Thibaut Bruttin présente le combat de RSF contre ce qu’il appelle l’une des transformations les plus violentes du paysage médiatique, l’arrivée du groupe Bolloré : la saisine du Conseil d’État sur CNews, l’exigence que l’Arcom fasse respecter l’honnêteté, l’indépendance et le pluralisme prévus par la loi de 1986, avec l’exemple de Louis Boyard coupé à l’antenne de C8. Il défend l’obligation de pluralisme en citant les États-Unis, où la dérégulation de la télévision sous Ronald Reagan a précédé l’arrivée de Fox News. Il juge l’Union européenne plus protectrice qu’ailleurs, mais en déclin, et appelle à appliquer le règlement européen sur la liberté des médias, entré en vigueur en août 2025, y compris en France, en dénonçant le rachat du magazine Challenges par Bernard Arnault. Sur les zones de guerre, il raconte que des journalistes en Ukraine ne portent plus la mention presse par peur des drones russes, et qu’à Gaza les passants refusent de leur parler par crainte d’attirer les frappes. Il décrit une stratégie des forces armées israéliennes, fermeture de Gaza à la presse internationale, discrédit puis frappes contre les journalistes palestiniens, et parle de 200 journalistes tués. Il explique comment RSF vérifie chaque cas et refuse de défendre les médias de propagande, et conteste l’expression « journalistes locaux », lui préférant « journalistes nationaux ».
Il rappelle que sur environ 500 journalistes détenus dans le monde, seuls deux sont français ou franco-tunisien, et met en garde contre l’« obéissance par anticipation » décrite par l’historien Timothy Snyder.
Pour aller plus loin
- « Géopolitique et failles médiatiques », par Pascal Boniface
- « J’ai Lu… Le rapport 2026 de RSF sur la liberté de la presse dans le monde », avec Anne Bocandé
- « Menace sur l’investigation », avec Jean-Baptiste Rivoire
- « Gaza : le parti-pris médiatique ? », avec Denis Sieffert
- « Média critique et critique des médias », avec Lumi
- Pascal Boniface sur Twitter
- Pascal Boniface sur Facebook
- Pascal Boniface sur Instagram
- Pascal Boniface sur LinkedIn
Les références de l’épisode
- Reporters sans frontières (RSF) : ONG de défense de la liberté de la presse dirigée par Thibaut Bruttin.
- Classement mondial de la liberté de la presse de RSF : publié depuis 2001, établi à partir d’un questionnaire de 130 questions.
- Christophe Deloire : prédécesseur de Thibaut Bruttin à la tête de RSF.
- Arcom : régulateur de l’audiovisuel, saisi au sujet des obligations de CNews.
- Loi de 1986 : loi sur la liberté de communication, qui pose les principes d’honnêteté, d’indépendance et de pluralisme.
- Règlement européen sur la liberté des médias : entré en vigueur en août 2025.
- « Inside Gaza » : film cofinancé par RSF sur le travail des journalistes palestiniens de l’Agence France-Presse à Gaza.
- Timothy Snyder : historien cité pour la notion d’obéissance par anticipation.
- Baromètre de La Croix : étude annuelle sur la confiance des Français dans les médias.
Au fil de l’épisode
- 00:00:09 : Thibaut Bruttin, directeur général de RSF
- 00:00:36 : l’organisation et les trois métiers de RSF
- 00:01:52 : les bureaux régionaux, de Dakar à Tunis
- 00:02:40 : les pays où RSF ne peut pas agir, de Hong Kong à la Russie
- 00:03:57 : la carte des adversaires de RSF
- 00:04:26 : le financement de RSF
- 00:06:14 : la méthode du classement mondial
- 00:07:05 : de 72 à 54 sur 100 : le dévissage de la liberté de la presse
- 00:08:22 : économie des médias, violence politique et chaos numérique
- 00:09:48 : la crise de confiance envers les journalistes
- 00:11:15 : chaînes d’information et groupe Bolloré
- 00:12:09 : la loi de 1986 et l’Arcom
- 00:13:45 : pluralisme, l’exemple américain de Fox News
- 00:14:07 : l’Union européenne et le règlement sur la liberté des médias
- 00:15:21 : les journalistes ciblés en Ukraine et à Gaza
- 00:17:21 : distinguer journalistes et propagandistes
- 00:19:28 : le film Inside Gaza et les journalistes de l’AFP
- 00:20:43 : RSF, LFI et les nouveaux médias
- 00:23:05 : 500 journalistes détenus dans le monde
- 00:24:07 : le régulateur, le service public et l’obéissance par anticipation
FAQ
Qui est Thibaut Bruttin ?
Thibaut Bruttin est directeur général de Reporters sans frontières depuis juillet 2024, après le décès de Christophe Deloire. Il travaille à RSF depuis plus de dix ans et y a exercé de nombreux métiers, de la mobilisation pour les journalistes emprisonnés en Turquie jusqu’à la saisine du Conseil d’État sur CNews.
Comment RSF établit-elle son classement mondial de la liberté de la presse ?
Selon Thibaut Bruttin, RSF soumet un questionnaire de 130 questions graduées à des spécialistes de la presse de chaque pays : journalistes nationaux et correspondants étrangers, universitaires, juristes, syndicalistes patronaux et de journalistes. Les questions portent par exemple sur les fermetures de médias ordonnées par l’État. Le premier classement date de 2001.
Pourquoi les journalistes sont-ils devenus des cibles dans les guerres ?
Thibaut Bruttin rapporte que des journalistes en Ukraine renoncent à porter la mention presse par peur des drones russes. À Gaza, il décrit une stratégie de l’armée israélienne : fermer le territoire à la presse internationale, discréditer les journalistes palestiniens puis les frapper. Il rappelle que le droit international lie la protection des civils à la présence de journalistes.
Pourquoi RSF conteste-t-elle l’expression « journalistes locaux » ?
Thibaut Bruttin y voit un américanisme dépréciatif. Il souligne que l’immense majorité des journalistes que défend RSF sont des journalistes de leur propre pays : sur environ 500 journalistes détenus dans le monde, seuls deux sont français ou franco-tunisien. Il préfère parler de journalistes nationaux.
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