
Agnès Levallois, présidente de l'iReMMO, analyse avec Pascal Boniface, dans le podcast Comprendre le monde, les recompositions en cours au Moyen-Orient après la guerre contre l'Iran. Colère d'Oman, rivalité retrouvée entre l'Arabie saoudite et les Émirats, accords d'Abraham suspendus, Liban sous les frappes, situation humanitaire à Gaza : de retour du Golfe, la chercheuse dresse un état des lieux qu'elle assume comme sombre, et s'interroge sur la place d'Israël dans la région et sur l'absence de mobilisation internationale.
Le Golfe face à la guerre contre l’Iran
Agnès Levallois, présidente de l’Institut de recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient (iReMMO), analyse avec Pascal Boniface, directeur de l’IRIS, les recompositions du Moyen-Orient après la guerre lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran. Selon elle, les Iraniens pensent pouvoir jouer sur le temps, alors que Donald Trump est contraint par la contestation qui monte aux États-Unis, y compris dans son camp. De retour d’Oman, elle décrit des Omanais « furieux » contre Washington : par deux fois, en juin 2025 puis en février 2026, les frappes ont été lancées alors que leur médiation entre Iraniens et Américains avançait. Elle observe le retour de la rivalité entre l’Arabie saoudite, qui était opposée à cette guerre et veut toujours un accord avec l’Iran, et les Émirats arabes unis, qui assument d’avoir rejoint le camp israélo-américain, tout en abritant de nombreux Iraniens et leurs capitaux à Dubaï. Elle s’interroge sur l’avenir du Conseil de coopération du Golfe, créé en 1981, et constate que les accords d’Abraham ne sont plus à l’ordre du jour, y compris à Riyad. Pour ses interlocuteurs dans la région, rapporte-t-elle, « l’agent du chaos au Moyen-Orient » n’est plus l’Iran mais Israël.
Les infrastructures énergétiques des pays du Golfe ayant été touchées par les ripostes iraniennes, c’est tout leur projet économique et leur image d’interlocuteurs fiables qui sont fragilisés, explique la chercheuse.
Liban, Gaza, Cisjordanie : un constat sombre
Sur le Liban, où Israël occupe selon Pascal Boniface environ 6 % du territoire, Agnès Levallois estime que la poursuite des bombardements israéliens pendant le cessez-le-feu a servi le Hezbollah contre le gouvernement libanais, qui ne pouvait plus plaider pour son désarmement. Elle juge qu’un sommet à Washington entre le président Joseph Aoun et Benyamin Netanyahu, sans cessez-le-feu effectif, risquerait de relancer la guerre civile, alors que le pays compte plus d’un million de déplacés pour cinq millions d’habitants. Elle reproche à Israël d’exiger « une reddition » de tous ses voisins et à Benyamin Netanyahu d’entretenir les conflits pour éviter élections et commission d’enquête sur le 7 octobre. Les deux interlocuteurs déplorent qu’il soit devenu plus difficile de critiquer la politique israélienne qu’au temps des intifadas ou après les massacres de Sabra et Chatila en 1982 ; la chercheuse s’élève contre l’assimilation de l’antisionisme à l’antisémitisme. Elle décrit à Gaza une situation sanitaire et humanitaire qu’elle qualifie d’« inhumaine », avec une aide qui entre au compte-gouttes, et évoque une coalition d’opposition autour de Naftali Bennett et Yaïr Lapid qui, selon elle, ne changerait pas la politique menée envers les Palestiniens.
« Il y a une perte d’humanité qui, à mon avis, est absolument dramatique », conclut Agnès Levallois.
Pour aller plus loin
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Les références de l’épisode
- iReMMO (Institut de recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient) : institut présidé par Agnès Levallois.
- IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) : institut dirigé par Pascal Boniface, qui présente le podcast.
- Conseil de coopération du Golfe : créé en 1981 face à la République islamique et à la guerre Irak-Iran, il réunit l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Koweït, le Qatar, Bahreïn et Oman.
- Accords d’Abraham : accords de normalisation entre Israël et des pays arabes, que l’Arabie saoudite était près de rejoindre avant le 7 octobre.
- Rapprochement irano-saoudien de mars 2023 : conclu sous l’égide de la Chine, rappelle la chercheuse.
- Massacres de Sabra et Chatila (septembre 1982) : ils avaient provoqué en Israël des manifestations et la démission du ministre de la Défense, Ariel Sharon.
- Orient XXI : média qui publie une chronique depuis Gaza citée dans l’épisode.
Au fil de l’épisode
- 00:00:39 : négociation ou escalade entre les États-Unis et l’Iran
- 00:02:42 : la colère d’Oman après deux médiations interrompues
- 00:04:04 : la rivalité retrouvée entre Riyad et Abu Dhabi
- 00:05:32 : quel avenir pour le Conseil de coopération du Golfe et les accords d’Abraham
- 00:07:16 : Israël désormais perçu comme « l’agent du chaos »
- 00:09:07 : Arabie saoudite et Émirats face à l’Iran
- 00:10:43 : la guerre oubliée au Liban et le Hezbollah
- 00:13:24 : le président libanais sous pression américaine
- 00:15:38 : la stratégie de Benyamin Netanyahu
- 00:16:34 : critiquer Israël, hier et aujourd’hui
- 00:22:03 : la situation humanitaire à Gaza
- 00:25:14 : la coalition Bennett-Lapid et l’après-Netanyahu
FAQ
Pourquoi l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis s’opposent-ils face à l’Iran ?
Selon Agnès Levallois, l’Arabie saoudite était hostile à la guerre contre l’Iran et considère qu’un accord avec Téhéran reste nécessaire, dans la ligne du rapprochement de mars 2023. Les Émirats, eux, assument d’avoir rejoint le camp israélo-américain et jugent impensable tout accord avec l’Iran.
Pourquoi Oman en veut-il aux États-Unis ?
D’après la présidente de l’iReMMO, Oman menait une médiation entre Iraniens et Américains qui progressait, en juin 2025 comme en février 2026, lorsque les frappes israélo-américaines contre l’Iran ont été lancées. Le ministre omanais des Affaires étrangères a jugé les ripostes iraniennes condamnables mais inévitables, et en a rendu les Américains responsables.
Le Liban peut-il négocier avec Israël ?
Agnès Levallois estime que les autorités libanaises savent devoir négocier, faute de moyens militaires face à Israël soutenu par Washington, mais qu’elles ne peuvent accepter ce qui ressemblerait à une reddition. Un sommet à Washington sans cessez-le-feu effectif risquerait selon elle de relancer la guerre civile.
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