
Rym Momtaz, ancienne journaliste au Moyen-Orient devenue chercheuse à la Carnegie Endowment for International Peace, répond à Marc Hecker, directeur exécutif de l'Ifri, sur la politique de la seconde administration Trump dans la région. Elle décrit un président qui veut la paix et le prix Nobel, raisonne en promoteur immobilier, s'entoure de fidèles venus des affaires et change de pied au fil des mois : pression sur Israël puis carte blanche à Gaza, frappes contre l'Iran, levée des sanctions en Syrie et pari sur le désarmement du Hezbollah au Liban.
Une diplomatie de promoteur et de fidèles
Dans cet épisode du Monde selon l’Ifri, Marc Hecker, directeur exécutif de l’Institut français des relations internationales, reçoit Rym Momtaz, chercheuse à la Carnegie Endowment for International Peace, autrice dans la revue Politique étrangère de l’article « L’administration Trump II et le Moyen-Orient ». Elle refuse de réduire cette politique au chaos et y voit des lignes constantes. D’abord la volonté d' »arrêter la guerre », avec une définition de la paix qui varie, et le désir assumé du prix Nobel. Ensuite la transactionnalité : Donald Trump raisonne « comme un homme d’affaires de l’immobilier à New York », d’où une relation « plutôt fructueuse » avec les monarchies du Golfe, une première tournée à l’étranger limitée à l’Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et au Qatar, sans passer par Israël, et la fin des leçons de démocratie héritées de l’ère George W. Bush. Enfin ce qu’elle appelle un « isolationnisme expansionniste » : la géopolitique se jouerait sur les matières premières de la tech et les minerais rares, et le Moyen-Orient serait plutôt une région dont Washington réduit son empreinte militaire. Elle détaille ensuite la « valse des conseillers ». Le conseiller à la sécurité nationale Mike Waltz a été écarté, selon elle, pour avoir été soupçonné de se coordonner avec le gouvernement israélien dans le dos du président avant l’attaque de juin contre l’Iran ; Marco Rubio assure l’intérim. Pour Donald Trump, explique-t-elle, la loyauté prime, comme dans le monde de l’immobilier new-yorkais. Restent deux piliers, Steve Witkoff (Gaza, otages) et Tom Barrack (ambassadeur en Turquie, envoyé spécial pour le Liban et chargé de la Syrie), qui ne sont ni diplomates ni spécialistes de la région et ont, selon elle, une approche « cadastrale » des conflits, faite de territoires à partager. Elle souligne aussi le rôle du général commandant les forces américaines au Moyen-Orient, « faucon » sur l’Iran, face au courant MAGA hostile à toute intervention.
Elle situe le vice-président et Marco Rubio entre ces deux camps : opposés d’abord à l’intervention contre l’Iran, ils se sont rangés derrière la décision présidentielle. Le secrétaire à la Défense lui paraît en revanche « décoratif » dans la prise de décision.
De Gaza au Liban, des alignements variables
Sur Gaza, Rym Momtaz décrit un revirement. Au début du mandat, Donald Trump impose un cessez-le-feu à Benyamin Netanyahou, qui permet le retour d’otages et l’entrée d’aide humanitaire, et Steve Witkoff dit à des familles d’otages que l’obstacle est le Premier ministre israélien. La question des accords d’Abraham disparaît de la tournée du Golfe, l’Arabie saoudite faisant savoir que la guerre à Gaza l’empêche d’avancer. Puis l’attaque israélienne de juin contre l’Iran, qui selon elle visait aussi à faire dérailler les discussions directes américano-iraniennes et l’initiative franco-saoudienne sur « le jour d’après » à Gaza, marque un tournant : depuis, Washington donne « carte blanche » au gouvernement israélien. Elle évoque un plan de « déplacement forcé » des deux millions d’habitants de Gaza pour y construire des hôtels de luxe, qu’elle juge illégal au regard du droit international, et une hostilité de l’administration envers l’initiative portée par le président Macron. En Syrie et au Liban, l’alignement est moindre. Le prince héritier saoudien et le président turc ont convaincu Donald Trump de lever rapidement les sanctions visant les nouvelles autorités syriennes, issues selon elle du « noyau dur » de la mouvance djihadiste, pari qui se heurte à une lecture israélienne favorable à une fédéralisation de la Syrie. Au Liban, après la guerre qui a décimé la direction du Hezbollah, un nouveau gouvernement s’engage à le désarmer et a déjà démantelé, selon elle, environ 500 positions ou caches d’armes, tandis qu’Israël occupe cinq zones du Sud et continue de frapper.
Tom Barrack tente, selon elle, de convaincre Israël qu’il y a là « une opportunité historique ». Mais Washington a suivi la position israélienne sur la force de l’ONU au Liban (FINUL), renouvelée une dernière fois pour un an et demi, et la conclusion reste ouverte : une normalisation régionale ou de nouvelles escalades.
Pour aller plus loin
- Le podcast Le Monde selon l’Ifri
- La revue Politique étrangère
- Carnegie Endowment for International Peace
- Institut français des relations internationales
- L’Ifri sur X
- L’Ifri sur LinkedIn
- L’Ifri sur Instagram
Les références de l’épisode
- « L’administration Trump II et le Moyen-Orient », article de Rym Momtaz dans la revue Politique étrangère de l’Ifri.
- Accords d’Abraham, conclus sous le premier mandat de Donald Trump, dont l’élargissement à l’Arabie saoudite est resté en suspens.
- Initiative franco-saoudienne sur « le jour d’après » à Gaza : désarmement du Hamas, nouvelle gouvernance palestinienne, force de stabilisation arabe et musulmane.
- Commandement central américain, qui couvre le Moyen-Orient et l’océan Indien et dont relève désormais Israël.
- Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), dont la France est un contributeur important.
- Hezbollah, dont le désarmement est engagé par le nouveau gouvernement libanais.
Au fil de l’épisode
- 00:00:53 : les lignes directrices de la politique de Donald Trump au Moyen-Orient
- 00:02:22 : la transactionnalité et la tournée dans le Golfe
- 00:03:56 : un « isolationnisme expansionniste » et le retrait américain de la région
- 00:06:05 : la valse des conseillers et le départ de Mike Waltz
- 00:11:08 : Steve Witkoff et Tom Barrack, une approche immobilière de la diplomatie
- 00:14:28 : le commandement central américain et la guerre de juin contre l’Iran
- 00:17:14 : MAGA contre néo-conservateurs
- 00:19:41 : le vice-président, Marco Rubio et le secrétaire à la Défense
- 00:25:23 : Gaza, de la pression sur Israël à la carte blanche
- 00:31:17 : l’initiative franco-saoudienne et les tensions avec Paris
- 00:33:08 : la Syrie, levée des sanctions et divergences avec Israël
- 00:36:23 : le Liban et le désarmement du Hezbollah
- 00:39:19 : le dernier renouvellement de la FINUL
- 00:43:36 : une opportunité historique et beaucoup d’incertitudes
FAQ
Qui est Rym Momtaz ?
Rym Momtaz a longtemps été journaliste, notamment au Moyen-Orient, avant de devenir chercheuse à l’International Institute for Strategic Studies puis à la Carnegie Endowment for International Peace. Elle a écrit pour la revue Politique étrangère de l’Ifri l’article « L’administration Trump II et le Moyen-Orient ».
Qu’est-ce que la diplomatie transactionnelle de Donald Trump au Moyen-Orient ?
Selon Rym Momtaz, Donald Trump aborde la région comme un promoteur immobilier : les relations avec les pays du Golfe reposent sur le commerce, les contrats et l’échange de services, sans leçons de démocratie. Ses envoyés Steve Witkoff et Tom Barrack, venus des affaires, traitent les conflits comme des différends territoriaux à régler par compromis.
Pourquoi la politique de Trump envers Israël a-t-elle changé à Gaza ?
D’après la chercheuse, Donald Trump a d’abord imposé un cessez-le-feu à Benyamin Netanyahou. Après l’attaque israélienne de juin contre l’Iran, qui a selon elle contrarié la négociation américano-iranienne, il s’est au contraire aligné sur le gouvernement israélien et lui a laissé carte blanche à Gaza.
Quelles opportunités Rym Momtaz voit-elle au Liban et en Syrie ?
En Syrie, la levée des sanctions et la volonté affichée du nouveau pouvoir de ne pas affronter Israël ouvrent la voie à une déconfliction. Au Liban, le nouveau gouvernement s’engage à désarmer le Hezbollah. Elle y voit un moment historique, à condition que Washington use de son levier sur Israël.
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