
Marc Julienne, directeur du Centre Asie de l'Ifri, revient d'une mission de recherche à Taïwan en juillet 2026. Avec Marc Hecker, il décrit une île inquiète face à Donald Trump mais devenue indispensable aux États-Unis par ses semi-conducteurs. Pressions chinoises dans la zone grise, visite de l'opposition à Pékin, attachement au statu quo, essor des drones exportés vers l'Europe, stratégie de TSMC : un tour d'horizon de ce qui se joue aujourd'hui autour de Taïwan.
Taïwan entre l’incertitude Trump et la pression chinoise
Marc Julienne, directeur du Centre Asie de l’Ifri, rentre d’une mission de recherche à Taïwan menée en juillet 2026 avec toute l’équipe du centre. Au micro de Marc Hecker, il décrit une île fébrile face à Donald Trump : après le sommet de Pékin en mai, où le président américain a tenu des propos qui n’allaient pas tous dans le sens de Taïwan et suspendu des ventes d’armes, ses interlocuteurs peinent à anticiper ses décisions. Pour lui, l’analyse la plus objective montre pourtant que les États-Unis dépendent de Taïwan, parce que leur supériorité technologique, moteur de la compétition avec la Chine, repose sur les semi-conducteurs taïwanais. Côté chinois, les grands exercices d’encerclement ont diminué, mais Pékin intensifie son action dans la « zone grise », sous le seuil de la guerre, et par la guerre par le droit : garde-côtes chinois interrogeant des navires commerciaux à l’est de l’île, hélicoptère et drone franchissant la ligne médiane du détroit le 20 juillet.
Il revient aussi sur la visite à Pékin, en avril 2026, de la nouvelle présidente du Kuomintang, principal parti d’opposition, dont les propos repris des slogans du Parti communiste ont été mal reçus jusque dans son propre camp, alors que l’opinion taïwanaise reste massivement attachée au statu quo.
Drones, semi-conducteurs et assurance-vie de l’île
La crise d’Ormuz a eu un impact mesuré sur Taïwan, explique Marc Julienne : les États-Unis ont augmenté leurs livraisons de gaz naturel liquéfié et d’autres fournisseurs ont garanti l’hélium nécessaire aux semi-conducteurs. L’île s’inspire en revanche de l’Ukraine pour retourner sa vulnérabilité : selon les chiffres officiels taïwanais qu’il cite, elle a exporté 120 000 drones en 2025, dont 100 000 vers l’Europe à destination finale de l’Ukraine, et déjà 85 000 en janvier et février 2026. Elle investit aussi dans le spatial et les batteries. Quant à TSMC, ses usines au Japon, en Allemagne et en Arizona restent limitées au regard de la demande ; le haut de gamme, la recherche et les futurs procédés sous un nanomètre restent à Taïwan, ce qu’on appelle l’assurance-vie de l’île.
Ce qui l’a le plus frappé : une croissance de 8,6 % en 2025 et de 13,7 % au premier trimestre 2026, mais une économie à deux vitesses, où les salaires stagnent hors de l’électronique et où les jeunes peinent à se loger.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Centre Asie de l’Ifri : équipe de quatre chercheurs et un chercheur associé sur place, qui a mené la mission à Taïwan.
- Kuomintang (KMT) : principal parti d’opposition taïwanais, favorable au dialogue avec Pékin.
- Mouvement des tournesols : soulèvement populaire, en particulier de la jeunesse, contre le rapprochement avec Pékin opéré entre 2008 et 2016.
- TSMC : fondeur taïwanais de semi-conducteurs, avec des usines au Japon, en Allemagne et en Arizona.
- Shahed : drones iraniens fournis à la Russie, cités en comparaison.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : présentation de Marc Julienne et de sa mission à Taïwan
- 00:00:43 : les Taïwanais face aux garanties de sécurité américaines
- 00:02:02 : la dépendance des États-Unis aux semi-conducteurs taïwanais
- 00:03:28 : les exercices militaires chinois autour de Taïwan
- 00:04:44 : la zone grise et la guerre par le droit
- 00:05:21 : les garde-côtes chinois à l’est de Taïwan
- 00:06:44 : le franchissement de la ligne médiane du détroit le 20 juillet
- 00:07:11 : la visite de la présidente du Kuomintang à Pékin
- 00:09:05 : les élections de novembre 2026 et de janvier 2028
- 00:09:33 : une visite mal reçue à Taïwan
- 00:11:23 : l’attachement de l’opinion au statu quo
- 00:12:25 : l’impact de la crise d’Ormuz sur l’énergie taïwanaise
- 00:13:43 : détroit d’Ormuz et détroit de Taïwan, une comparaison limitée
- 00:15:49 : les leçons de l’Iran et de l’Ukraine
- 00:17:33 : l’essor de l’industrie taïwanaise des drones
- 00:19:27 : Taïwan et la bulle de l’IA
- 00:21:24 : le spatial et les batteries
- 00:22:45 : les investissements de TSMC à l’étranger
- 00:25:43 : la recherche et le haut de gamme restent à Taïwan
- 00:26:13 : une croissance record et une économie à deux vitesses
FAQ
Pourquoi les États-Unis dépendent-ils de Taïwan ?
Selon Marc Julienne, la compétition stratégique entre la Chine et les États-Unis est d’abord technologique, et la supériorité américaine repose sur les semi-conducteurs fournis par Taïwan, indispensables du smartphone à l’avion de combat. La course à l’intelligence artificielle et la construction de data centers renforcent ce besoin, d’où les investissements de Nvidia, Amazon ou Google sur l’île.
Qu’est-ce que la zone grise dans le détroit de Taïwan ?
Ce sont les actions menées sous le seuil de la guerre, explique Marc Julienne. Depuis juin 2026, des garde-côtes chinois opèrent à l’est de Taïwan, dans le Pacifique, et interrogent des navires commerciaux sur leur route et leur équipage. Le 20 juillet, un hélicoptère et un drone chinois ont franchi pour la première fois la ligne médiane du détroit.
Combien de drones Taïwan exporte-t-elle ?
D’après les chiffres officiels taïwanais cités par Marc Julienne, Taïwan a exporté 120 000 drones en 2025, dont 100 000 vers l’Europe à destination finale de l’Ukraine, puis 85 000 sur les seuls mois de janvier et février 2026. Il s’agit surtout de petits drones, et il s’attend à une multiplication par quatre au minimum des exportations en 2026.
Pourquoi parle-t-on d’assurance-vie de Taïwan ?
Parce que la dépendance des États-Unis et du monde occidental envers les semi-conducteurs taïwanais rend vraisemblable un soutien militaire en cas de menace d’invasion, explique Marc Julienne. Pour la préserver, TSMC garde à Taïwan sa production la plus avancée et sa recherche, y compris les futurs procédés gravés sous un nanomètre.
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