
Amélie Ferey, chercheuse au Centre des études de sécurité de l'Ifri et responsable du Laboratoire de recherche sur la défense, présente à Alexandre Jubelin, dans Le Collimateur, l'étude qu'elle a consacrée à l'opération israélienne à Gaza après le 7 octobre 2023. À partir d'entretiens menés en Israël avec des militaires, elle décrit une armée qui n'avait pas de plan d'offensive terrestre, sa montée en puissance, ses trois phases de manœuvre et la guerre des tunnels. Elle en tire un bilan : une réussite tactique, une impasse face à un adversaire qui cherche seulement à survivre, et un coût très lourd pour les civils.
Une armée qui ne s’attendait pas à envahir Gaza
Amélie Ferey, chercheuse au Centre des études de sécurité de l’Ifri et spécialiste d’Israël, présente l’étude de l’Ifri consacrée à la guerre menée par l’armée israélienne à Gaza pendant la première année qui a suivi le 7 octobre 2023. Coécrite avec un officier de l’armée de terre et fondée sur des entretiens menés en Israël, elle s’attache à la dimension proprement militaire du conflit : tactique, opérative et stratégique. La chercheuse décrit d’abord l’armée israélienne à la veille de l’attaque : une posture dissuasive et de renseignement, faute de profondeur stratégique, des frappes ciblées contre les relais de l’Iran en Syrie, une guerre préparée contre le Liban, et l’idée que le Hamas était dissuadé. Le plan d’armée adopté en 2019 misait sur la technologie, l’intelligence artificielle et la fusion de données, au détriment de l’armée de terre, employée surtout au maintien de l’ordre en Cisjordanie. Elle souligne le poids de la crise politique israélienne : la réforme judiciaire et les tensions entre le gouvernement et l’appareil de sécurité ont, selon elle, accaparé l’attention de l’armée et dégradé sa perception de la menace.
Le bilan de l’attaque rappelé dans l’épisode : environ 1 100 morts israéliens, à 90 % civils, et 253 otages.
Montée en puissance et stratégie « Pac-Man »
Les généraux interrogés lui ont dit qu’il n’existait aucun plan d’offensive terrestre à Gaza. L’armée a mobilisé près de 300 000 réservistes, les a équipés et entraînés en quelques semaines, sous l’encadrement d’officiers très jeunes, tandis que le Hamas avait détruit 37 des 40 antennes relais autour de la bande : il a fallu un mois pour retrouver la connectivité nécessaire à la coordination des feux. Amélie Ferey cite un général : « on n’est pas bons pour prévenir le chaos […] mais par contre on sait très bien fonctionner dans le chaos ». La première phase est une manœuvre de contournement : après de fausses incursions au nord-est, les troupes passent par la côte et par le sud de Gaza pour isoler la ville, puis avancent parfois de quelques centaines de mètres par jour, détruisant tout sur leur passage selon une logique que les militaires appellent « Pac-Man ». Tirant les leçons de 2006 au Liban, l’armée a croisé ses états-majors terrestres et aériens pour coordonner frappes et progression à l’heure près, avec l’aide d’algorithmes qui évaluaient quels bâtiments le Hamas pouvait utiliser. Des détachements de forces spéciales et du génie accompagnaient les troupes contre la menace souterraine.
Elle attribue les pertes limitées de cette phase (63 morts israéliens) à une puissance de feu « sans précédent » et à la médicalisation du front : sang acheminé sur le terrain et évacuations rapides par hélicoptère.
Khan Younès, Rafah et la guerre des tunnels
Dans la deuxième phase, l’armée prend Khan Younès en contournant le dispositif du Hamas, qui l’attendait côté israélien, et utilise pour la première fois les souterrains grâce à des relais de connectivité. Le Hamas, après avoir analysé les méthodes adverses pendant le cessez-le-feu, passe à une guérilla de harcèlement : il « n’a pas besoin en fait de gagner, mais simplement de survivre ». La troisième phase vise Rafah et le corridor de Philadelphie, la frontière avec l’Égypte ; la chercheuse estime que couper ces lignes dès le début aurait mieux isolé le Hamas, mais que l’armée sous-estimait l’ampleur des tunnels, environ 500 km selon les estimations citées. Aucune solution ne vaut partout, ni chiens, ni robots, ni inondation : il faut reconquérir chaque tunnel puis le détruire, dans un sol sableux qui permet d’en creuser d’autres, à raison de quatre à cinq jours de travail souterrain pour une journée de contrôle en surface. Elle évoque aussi la résistance des chars Merkava 4 et leur système de protection active.
Elle conclut à une réussite tactique (destruction des capacités militaires du Hamas, tirs de roquettes presque taris, 393 soldats tués) qui n’empêche ni l’enlisement ni l’échec à libérer tous les otages.
Population civile, réservistes et logique du « zéro risque »
Amélie Ferey juge que l’armée a sous-dimensionné l’outil humanitaire et rapporte une idée revenue dans ses entretiens : un siège total ferait capituler le Hamas en deux semaines, ce qui ne s’est pas produit. Elle relève l’absence d’évacuation préalable des civils, contrairement à Mossoul, et l’usage de la reconnaissance faciale pour trier la population. Elle décrit une logique de protection des soldats qui fait porter le risque sur les civils, illustrée par des tirs autour de points de distribution alimentaire et par une double frappe d’artillerie près d’un hôpital. Sur la durée, l’opération est la plus longue depuis la création d’Israël : réservistes épuisés, dont une large part ne répond plus aux convocations, contestation sur les objectifs de la guerre, exemption des religieux orthodoxes, coût des salaires compensés et hausse du stress post-traumatique et des suicides.
Pour la chercheuse, cette campagne ouvre un champ d’étude sur l’articulation entre rationalité militaire et accusations de génocide, dont l’intention est un élément constitutif.
Pour aller plus loin
- L’étude de l’Ifri : Glaives de fer, une analyse militaire de la guerre d’Israël à Gaza
- Le Collimateur : les faillites du renseignement israélien
- Le Collimateur : le ciblage
- Le Collimateur : la guerre des images
- Le Collimateur : l’épisode avec Michel Goya
Les références de l’épisode
- Ifri : institut dont le Centre des études de sécurité publie l’étude présentée.
- Glaives de fer : nom de l’opération israélienne à Gaza, la plus longue depuis la création de l’État selon l’invitée.
- Hamas : organisation qui a mené l’attaque du 7 octobre et passe à la guérilla au fil de la campagne.
- Guerre de 2006 au Liban : échec tactique dont l’armée israélienne a tiré des leçons de coordination air-sol.
- Corridor de Philadelphie : zone frontalière entre Gaza et l’Égypte, objectif de la troisième phase.
- Merkava 4 : char israélien de 50 tonnes dont la résistance aux roquettes antichars est évoquée.
- Facteurs de supériorité opérationnelle : grille de la doctrine française utilisée dans l’étude pour évaluer l’opération.
- Michel Goya : invité d’un précédent épisode sur les premiers enseignements tactiques de la guerre.
Au fil de l’épisode
- 00:00:50 : présentation de l’invitée et de l’étude
- 00:03:54 : l’armée israélienne à la veille du 7 octobre
- 00:09:50 : format de l’armée, réserve et plan technologique
- 00:11:55 : crise politique et relations civilo-militaires
- 00:16:54 : la montée en puissance et la mobilisation des réservistes
- 00:20:44 : connectivité, coordination des feux et leçons de 2006
- 00:25:34 : la première phase, contournement et stratégie « Pac-Man »
- 00:31:54 : l’isolement de Gaza et l’intégration des forces spéciales
- 00:34:57 : pertes limitées et médicalisation du front
- 00:36:33 : la deuxième phase à Khan Younès
- 00:40:20 : l’entrée dans les tunnels
- 00:42:50 : la troisième phase à Rafah et le corridor de Philadelphie
- 00:46:43 : bilan tactique et risque d’enlisement
- 00:54:25 : le combat souterrain
- 00:59:52 : blindés et protection active
- 01:00:56 : le défi humanitaire
- 01:03:00 : durer : réservistes, coût et stress post-traumatique
- 01:11:40 : distributions alimentaires et logique du zéro risque
FAQ
Qui est Amélie Ferey ?
Amélie Ferey est chercheuse au Centre des études de sécurité de l’Ifri et responsable de son Laboratoire de recherche sur la défense. Spécialiste d’Israël, elle a consacré sa thèse aux assassinats ciblés. Elle est coautrice d’une étude de l’Ifri qui analyse militairement la première année de la guerre menée par Israël à Gaza.
Comment l’armée israélienne a-t-elle mené son offensive terrestre à Gaza ?
Selon Amélie Ferey, en trois phases après une montée en puissance de plusieurs semaines : l’isolement de Gaza par un contournement par la côte et le sud, puis la prise de Khan Younès, enfin l’offensive sur Rafah et le corridor de Philadelphie. L’avance était lente, appuyée par une puissance de feu aérienne très coordonnée avec les troupes au sol.
Pourquoi les tunnels du Hamas ont-ils autant ralenti l’armée israélienne ?
L’armée sous-estimait l’ampleur d’un réseau estimé à 500 km, fait de tunnels hétérogènes construits en parallèle. Aucune technique ne marchait partout, il fallait reprendre puis détruire chaque tunnel avec des unités spécialisées, et le sol sableux permettait d’en creuser d’autres. Une journée en surface demandait quatre à cinq jours sous terre.
L’offensive israélienne à Gaza est-elle une réussite militaire ?
Amélie Ferey parle d’une réussite tactique : capacités militaires du Hamas fortement détruites, roquettes presque taries et pertes israéliennes limitées. Mais le Hamas, passé à la guérilla, cherche seulement à survivre ; l’armée n’a pas libéré tous les otages et s’expose à l’enlisement, avec un coût très lourd pour la population civile.
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