
Ancien commandant de sous-marins nucléaires et ex-coordinateur central pour la maîtrise des fonds marins, le contre-amiral Cédric Chetaille est l'invité d'Alexandre Jubelin dans Le Collimateur. Coauteur avec Grégoire Pinson d'« Abysses, la guerre qui vient », il explique pourquoi les grandes profondeurs, longtemps délaissées, deviennent un espace de rivalité : ressources minières, câbles de télécommunication, sabotages en mer Baltique, écoute par fibre optique, ambitions russes, américaines et chinoises, et avenir incertain des drones sous-marins.
Une lampe de poche dans une forêt immense
Dans cet épisode du Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit le contre-amiral Cédric Chetaille, chef du service commandement numérique interarmées du commissariat au numérique de défense, ancien coordinateur central pour la maîtrise des fonds marins et ancien commandant de SNA et de SNLE. Coauteur avec le journaliste Grégoire Pinson d’« Abysses, la guerre qui vient » (Allary Editions), il part d’un constat : les sous-mariniers, qui naviguent dans les premières centaines de mètres, se sont longtemps peu intéressés aux grandes plaines abyssales, situées entre 1 000 et 6 000 mètres. Ils s’intéressent au fond surtout pour la propagation du son, car un sous-marin « est aveugle mais pas sourd ». Selon lui, cet environnement restera connu de façon parcellaire : on ne fait que « braquer sa lampe de poche dans une très vaste forêt ». Il rappelle que l’épave du sous-marin Minerve n’a été localisée que récemment, et qu’un avion de ligne tombé au-delà de 1 000 à 1 200 mètres est presque introuvable depuis la surface sans s’en approcher.
Le progrès vient des drones et des robots sous-marins, rendus possibles par les batteries, la miniaturisation des centrales inertielles et des sonars, et l’intelligence artificielle, la communication sous l’eau restant extrêmement difficile.
Métaux, vivant et câbles : un fond des mers convoité
Avant toute militarisation, explique l’amiral, ce sont la science et l’économie qui investissent les profondeurs. Il distingue trois axes : la connaissance scientifique, notamment sur le rôle des fonds marins dans le climat ; les ressources, du pétrole offshore aux nodules polymétalliques, aux encroûtements cobaltifères et aux terres rares, dont le Japon a évalué un gisement à 6 000 mètres dans sa zone économique exclusive en janvier 2026 ; et les biotechnologies, alors qu’on ne connaîtrait que 5 à 10 % du vivant des abysses. Vient ensuite la question centrale des câbles sous-marins, par lesquels transite l’essentiel de la donnée mondiale. Selon lui, 80 % des données consommées en France sont produites de l’autre côté de l’Atlantique, et la France pèse lourd dans ce secteur avec ASN, leader mondial dont l’État détient désormais 80 % du capital, et Orange Marine. Il décrit un câble, guère plus gros qu’un tuyau d’arrosage hors des zones à risque, ses répéteurs tous les 80 à 100 kilomètres, et une géographie désormais dictée autant par la géopolitique que par la rentabilité, notamment dans le Pacifique.
Il souligne aussi la vulnérabilité des points d’atterrissage, comme Marseille pour la Méditerranée.
La Baltique, laboratoire de la guerre hybride
Peu profonde et bordée d’États maritimes, la Baltique devrait être facile à surveiller ; elle est pourtant devenue, selon Cédric Chetaille, le laboratoire des sabotages sous-marins. Il revient sur l’affaire de l’Eagle S, qui fin 2024 a arraché avec son ancre un câble électrique reliant la Finlande à l’Estonie, après un incident similaire un an plus tôt sur un gazoduc entre les deux pays. Réparer un câble électrique a demandé des mois de travaux et 60 millions, et la poursuite engagée par la Finlande n’a abouti à aucune condamnation, faute de pouvoir prouver une intention. Il explique aussi comment des fibres optiques peuvent servir d’oreilles sous la mer, en réagissant à la pression acoustique : il faut alors écouter, discriminer et classifier automatiquement les bruits, ce qui limite pour l’instant ces dispositifs à des zones restreintes, comme la protection d’infrastructures ou de ports face aux drones sous-marins. Vouloir surveiller toute l’immensité océanique serait, dit-il, « comme la ligne Maginot du futur ».
Il rappelle également les écoutes massives aux points d’atterrissage des câbles révélées par Edward Snowden.
Russie, États-Unis, Chine et l’ère des drones
L’amiral décrit la Russie comme l’acteur qui a le plus investi dans les grandes profondeurs, avec une direction de la recherche en eau profonde sans équivalent dans les marines occidentales, le navire Yantar, capable de déployer discrètement drones et robots, et des sous-marins à vocation spéciale qui en portent un plus petit capable de descendre à des milliers de mètres. Selon lui, la Russie y voit un moyen de rétablir un rapport de force face à l’OTAN. Les États-Unis disposent d’un héritage d’espionnage des câbles soviétiques pendant la guerre froide et préparent un sous-marin d’attaque de type Virginia spécialisé, ainsi que des drones lancés depuis les tubes lance-torpilles, en coopération avec la Marine nationale. La Chine, gênée par des eaux peu profondes jusqu’à la première chaîne d’îles, cherche à protéger ses SNLE et réfléchit à neutraliser des réseaux d’écoute adverses. Le Royaume-Uni prépare un vaste système de surveillance de l’Atlantique Nord mêlant capteurs, drones et moyens classiques.
Sur les drones sous-marins, il met en garde contre l’erreur de modèle : coûteux, difficiles à tester et vulnérables, comme l’a montré la saisie annoncée de deux drones américains par l’Iran en quinze jours, ils pourraient toutefois être aussi disruptifs que l’apparition du char.
Cédric Chetaille nous recommande…
« Blind Man’s Bluff: The Untold Story of American Submarine Espionage », Sherry Sontag, Christopher Drew et Annette Lawrence Drew, PublicAffairs, 1998 : le récit des sous-marins américains qui allaient poser des dispositifs d’espionnage sur les câbles soviétiques pendant la guerre froide.
Pour aller plus loin
- L’épisode du Collimateur sur les centrales inertielles
- L’épisode du Collimateur sur les câbles sous-marins
- L’épisode du Collimateur sur le seabed warfare
- Le site du Collimateur
Les références de l’épisode
- « Abysses, la guerre qui vient » : le livre de Cédric Chetaille et Grégoire Pinson, chez Allary Editions.
- Minerve : sous-marin français disparu, dont l’épave n’a été retrouvée que récemment.
- Service hydrographique de la Marine : héritier du dépôt des cartes fondé en 1720, le plus ancien du monde selon l’invité.
- ASN : leader mondial français des câbles sous-marins, détenu à 80 % par l’État depuis l’été 2025.
- Orange Marine : acteur français de la pose et de la maintenance des câbles.
- Eagle S : navire dont l’ancre a arraché un câble électrique entre la Finlande et l’Estonie fin 2024.
- Nord Stream : gazoducs de la Baltique, posés par 80 mètres de fond.
- Yantar : navire russe officiellement océanographique, capable de mettre en œuvre drones et robots.
- SOSUS et IUSS : réseaux américains d’écoute sous-marine nés pour repérer les sous-marins soviétiques.
Au fil de l’épisode
- 00:01:50 : l’immensité et l’opacité du milieu sous-marin
- 00:03:48 : le fond de la mer et la propagation du son pour les sous-mariniers
- 00:05:54 : l’hydrographie, du dépôt des cartes de 1720 à aujourd’hui
- 00:07:19 : l’épave de la Minerve et la difficulté de trouver un objet par grand fond
- 00:10:16 : l’exploitation économique des fonds marins
- 00:11:59 : drones et robots sous-marins, autonomie et communication
- 00:16:47 : connaissance scientifique, climat et course aux épaves
- 00:19:30 : pétrole offshore, nodules, encroûtements et terres rares
- 00:23:21 : les biotechnologies du vivant des abysses
- 00:25:24 : la géopolitique des câbles sous-marins
- 00:28:16 : ASN, Orange Marine et la place de la France
- 00:30:32 : comment est fait et posé un câble sous-marin
- 00:34:52 : qui finance et possède les câbles
- 00:38:08 : une géographie des câbles devenue géopolitique
- 00:40:38 : la guerre hybride sous la mer
- 00:44:26 : la Baltique, laboratoire des sabotages
- 00:47:45 : l’affaire de l’Eagle S et l’impossible preuve d’intention
- 00:50:42 : l’interception des données sur les câbles
- 00:54:18 : écouter sous la mer grâce à la fibre optique
- 00:58:41 : protéger les infrastructures et les ports
- 01:04:29 : la Russie et les moyens d’action sous la mer
- 01:13:24 : les capacités américaines
- 01:20:12 : la Chine, ses SNLE et Taïwan
- 01:25:10 : le projet britannique de surveillance de l’Atlantique Nord
- 01:29:05 : l’avenir des drones sous-marins
FAQ
Qui est Cédric Chetaille ?
Le contre-amiral Cédric Chetaille est chef du service commandement numérique interarmées du commissariat au numérique de défense. Ancien commandant de SNA et de SNLE, il a été coordinateur central pour la maîtrise des fonds marins. Il a écrit avec le journaliste Grégoire Pinson « Abysses, la guerre qui vient », chez Allary Editions.
Pourquoi les câbles sous-marins sont-ils stratégiques ?
Selon Cédric Chetaille, l’essentiel de la donnée mondiale passe par les câbles sous-marins, avec un débit environ 100 000 fois supérieur à celui des satellites. Il estime que 80 % des données consommées en France sont produites de l’autre côté de l’Atlantique. Leur tracé est désormais un outil diplomatique, notamment dans le Pacifique.
Pourquoi la mer Baltique est-elle un laboratoire des sabotages sous-marins ?
Peu profonde et très équipée en câbles et gazoducs, la Baltique a connu plusieurs ruptures provoquées par des ancres traînées sur le fond, comme celle attribuée à l’Eagle S fin 2024. L’invité explique qu’il est presque impossible de prouver l’intention, et que la poursuite engagée par la Finlande n’a mené à aucune condamnation.
Comment une fibre optique peut-elle détecter un navire ou un sous-marin ?
La fibre optique réagit de façon infime à la pression acoustique. En mesurant ces variations, on peut savoir qu’un objet bruyant est passé au-dessus d’un câble. Selon l’amiral, il faut ensuite discriminer et classifier automatiquement les sons, ce qui réserve pour l’instant ces dispositifs à des zones limitées, comme la protection d’infrastructures.
Quel avenir pour les drones sous-marins ?
Cédric Chetaille y voit une révolution comparable à l’apparition du char, car ils vont multiplier les engins sous l’eau. Il met en garde contre l’erreur de modèle : un drone sous-marin coûte de l’ordre du million à plusieurs dizaines de millions et reste vulnérable. Pour la France, il privilégie des multiplicateurs d’effet pour les sous-marins.
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