
Gérard Bouan, ancien officier de la DGSE spécialisé en Asie-Pacifique, a vécu sous identité fictive avant d'écrire sur les triades, les organisations criminelles chinoises. Au micro de Pierre Verluise, il raconte la réalité du travail clandestin, la naissance des triades sous les dernières dynasties impériales, leurs activités en France, leurs relais au sein du pouvoir chinois et la fraude douanière qui coûte des milliards à l'Europe.
De l’agent clandestin aux sociétés du silence
Dans l’émission Planisphère, diffusée sur RCF Notre-Dame et produite par Pierre Verluise, Gérard Bouan, ancien officier de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) spécialisé en Asie-Pacifique et auteur de « Triade et pouvoir » (éd. Les trois colonnes), explique comment fonctionnent les triades, ces organisations criminelles chinoises, et comment elles pèsent jusque dans les économies européennes. Il commence par son ancien métier d’agent clandestin, un métier où le taux de réussite est selon lui « proche de zéro » : une immersion profonde sous identité fictive, dans un pays hostile, pendant 15 à 25 ans, en étant « à la fois un soldat et un général », sans retour du service sur les renseignements envoyés. Il raconte ensuite la naissance des triades, officiellement datée de 1644 mais enracinée sous les Ming, avec le système des Li jia, une gestion familiale des communautés paysannes instituée par l’empereur Hongwu. Après une famine des années 1640 perçue comme une punition du ciel, les Qing, des Mandchous, asservissent la population Han et interdisent les Li jia, que les paysans transforment en sociétés clandestines aux gestes et aux mots codés. Devenues des organisations mafieuses tournées vers l’argent, elles imposent la drogue à leurs « soldats », tandis que leurs chefs, très instruits et souvent formés à l’étranger, n’en consomment jamais. Gérard Bouan reprend l’expression de Jean-François Gayraud, les « sociétés du silence », pour décrire des groupes à la communication codée et aux sanctions définitives. En France, où elles sont selon lui très présentes sans qu’on en parle, elles vivent de tout ce qui rapporte : drogue, armes, êtres humains, médicaments frelatés. En Chine, il affirme que des membres des triades siègent dans les assemblées et cherchent à corrompre les élus pour faire avancer leur carrière.
Il cite une estimation de la Commission européenne : 140 milliards de dollars de taxes perdues en Europe en 2019, dont 13 milliards pour la France, dans des ports où l’on ne contrôle qu’environ 5 % des conteneurs. Pour lui, la prochaine cible des triades sera le médicament, vendu notamment sur internet.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Triade et pouvoir », Gérard Bouan (éd. Les trois colonnes) : roman de l’invité consacré aux triades.
- « Chine, les guerres de l’opium », Gérard Bouan : livre de l’invité sur les guerres du XIXe siècle qui marquent, selon lui, le début du récit chinois de l’humiliation.
- « Les sociétés du silence », Jean-François Gayraud (Fayard) : essai sur l’invisibilité du crime organisé, dont l’invité reprend l’expression.
- Prix Giovanni Falcone : distinction décernée par le Cercle K2, reçue par Gérard Bouan en 2026.
- Li jia : système de gestion familiale des communautés paysannes institué sous les Ming, à l’origine des triades selon l’invité.
- Routes de la soie : réseau qui compte, selon l’invité, 14 ports européens, dont trois en France.
Au fil de l’épisode
- 00:00:43 : présentation de Gérard Bouan, ancien officier de la DGSE
- 00:01:14 : se construire une identité fictive, un métier au taux de réussite proche de zéro
- 00:02:21 : les qualités pour choisir un agent clandestin
- 00:03:30 : les limites du travail clandestin, sans retour du service
- 00:04:27 : la naissance des triades sous les Ming et le système des Li jia
- 00:06:21 : la famine des années 1640 et l’arrivée des Qing
- 00:08:37 : les points communs entre triades et autres mafias
- 00:10:52 : des chefs de triade instruits et implacables
- 00:11:25 : les sociétés du silence
- 00:11:33 : la présence des triades en France
- 00:13:49 : les activités des triades, de la drogue aux produits frelatés
- 00:14:43 : une justice à côté de l’État
- 00:15:52 : triades et Parti communiste chinois
- 00:18:48 : l’impact économique des mafias et la fraude douanière en Europe
- 00:21:41 : les relations ambiguës entre mafias et États
- 00:22:23 : le médicament, prochaine cible des triades
- 00:24:16 : les guerres de l’opium et le récit de l’humiliation chinoise
FAQ
Qui est Gérard Bouan ?
Gérard Bouan est un ancien officier de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), spécialisé en Asie-Pacifique, qui a servi comme agent clandestin en Asie. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont le roman « Triade et pouvoir » (éd. Les trois colonnes), et a reçu en 2026 le prix Giovanni Falcone décerné par le Cercle K2.
Comment sont nées les triades chinoises ?
Selon Gérard Bouan, les triades sont officiellement nées en 1644, mais leurs racines remontent aux Ming et au système des Li jia, une gestion familiale des communautés paysannes. Quand les Qing, des Mandchous, ont interdit ces pratiques, les paysans les ont poursuivies en secret, avec des gestes et des mots codés, avant que ces sociétés clandestines ne deviennent des organisations mafieuses.
Les triades sont-elles présentes en France ?
Oui, selon Gérard Bouan, elles y sont très présentes, mais on n’en parle pas, car ce sont des sociétés fermées et multilingues avec lesquelles policiers et gendarmes peinent à établir le contact. Elles vivent de tout ce qui rapporte de l’argent : trafic de drogue, d’armes et d’êtres humains, et produits frelatés comme les médicaments.
Pourquoi les médicaments intéressent-ils les triades ?
Pour Gérard Bouan, le médicament frelaté sera la prochaine grande source de profit des triades, d’autant qu’on peut l’acheter sur internet en pensant faire une affaire. Il évoque aussi le risque qu’une usine pharmaceutique, implantée grâce à un responsable corrompu, serve en partie à produire des produits frelatés qui circulent ensuite sans contrôle.
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