
L’expression « guerre juste » peut sembler paradoxale tant les conflits armés sont intrinsèquement porteurs d’injustices. Pourtant, cette notion, loin de promouvoir la violence, vise historiquement à la circonscrire et à l’encadrer. Comment cette doctrine s’est-elle construite à travers les millénaires, quels sont ses principes fondamentaux et conserve-t-elle une pertinence face aux défis contemporains ? Planisphère pose ces questions à Jean-Vincent Holeindre, Professeur de science politique à l’université Panthéon-Assas. Emission enregistrée le 7/09/2026, radiodiffusée la première fois le 21/09/2026 sur RCF Notre Dame.
Podcast et synthèse rédigée complète sur Diploweb.com
Extrait de la synthèse
Jean-Vincent Holeindre corrige d’abord une idée reçue : la doctrine de la guerre juste n’est pas née avec le christianisme, malgré l’apport de penseurs comme saint Augustin ou saint Thomas d’Aquin. Ses véritables origines remontent à la Rome antique, au IIe siècle avant notre ère. Les Romains, à la fois grands guerriers et inventeurs du droit, ont été les premiers à élaborer l’idée qu’il convenait de justifier la guerre, tant dans la manière d’y entrer (« Jus ad bellum ») que de la conduire (« Jus in bello »), afin de limiter les injustices. Cette conception est particulièrement visible lors des guerres puniques, notamment la deuxième (218 à 202 avant J-C), relatée par Polybe, où les Romains invoquaient la légitime défense face à Hannibal, bien que leur propre posture fût également offensive.
Jean-Vincent Holeindre souligne que la théorie de la guerre juste n’est pas belliciste. Son objectif fondamental est de limiter la guerre : restreindre les conditions d’entrée en conflit et en modérer les effets sur les êtres humains. Elle ne relève pas du pacifisme absolu, ni du réalisme, mais cherche à encadrer l’usage de la force pour éviter l’escalade et les conséquences incontrôlables. (…)
Le XXe siècle des « guerres totales » a d’abord éclipsé la doctrine de la guerre juste, estompant la distinction entre combattants et non-combattants. C’est dans les années 1970 qu’elle connaît une renaissance, notamment sous l’impulsion du philosophe américain Michael Walzer (né en 1935), militant contre la guerre du Vietnam. Walzer, issu de la gauche américaine et de la revue « Dissent », a actualisé la théorie en soulignant des critères comme la légitime défense, le dernier recours et l’autorité légitime (les États). Il a ainsi critiqué les « guerres de choix » menées par les États-Unis, comme celle en Irak en 2003 sous George W. Bush, qu’il ne considérait pas comme justes car non défensives et préventives.
La doctrine a été mobilisée par les néo-conservateurs américains, précédemment sous Ronald Reagan (1981-1989), qui ont injecté une dimension morale dans la lutte contre l’« Empire du Mal » soviétique. Après le 11 septembre 2001, cette approche a conduit G. W. Bush (2001 – 2009) à un interventionnisme offensif, combinant croisade morale et exportation de la démocratie par la force. Jean-Vincent Holeindre y voit une « mésinterprétation » dangereuse, éloignant la politique américaine des principes de prudence et de limitation de la force inhérents à la guerre juste. (…)
L’analyse de Jean-Vincent Holeindre révèle la profondeur historique de la doctrine de la guerre juste et sa nature fondamentale : un cadre éthique visant à limiter l’usage de la violence. (…)
Face aux tentations interventionnistes du XXe et XXIe siècles et aux défis posés par les nouvelles technologies comme les drones, cette doctrine demeure un guide essentiel. Elle invite à la prudence et à la proportionnalité, rappelant que la force doit être un dernier recours, mobilisé pour défendre l’intégrité d’un État plutôt que pour imposer des valeurs. Même, et surtout, en temps de guerre, les limites morales et juridiques doivent être respectées.
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