
Le général Philippe de Montenon, commandant de la force et des opérations terrestres et commandant Terre pour l'Europe, répond à Daniel Desesquelle sur la transformation de l'armée de Terre depuis l'invasion de l'Ukraine. De la multiplication des drones au programme Scorpion, des stocks de munitions au déploiement sur le flanc est de l'OTAN, il explique à quel conflit les forces terrestres se préparent et pourquoi, selon lui, il faut considérer la guerre comme certaine pour avoir une chance de l'éviter.
Se préparer à la haute intensité
Dans cet épisode de Pensez stratégique, Daniel Desesquelle reçoit le général Philippe de Montenon, commandant de la force et des opérations terrestres (CFOT) et commandant Terre pour l’Europe (CTE), pour expliquer comment l’armée de Terre se transforme depuis la guerre en Ukraine. Le général explique qu’il commande environ 80 000 des quelque 110 000 militaires d’active de l’armée de Terre, ceux qui peuvent être projetés, et, depuis deux ans, l’ensemble des engagements terrestres en Europe continentale : soutien à l’Ukraine et déploiements de l’OTAN en Roumanie et en Estonie. La certitude que la guerre en Ukraine a fait tomber, dit-il, est celle selon laquelle la dissuasion et les institutions internationales préservaient la France d’un conflit de haute intensité : « nous devons nous préparer à un choc face à un adversaire qui est doté à parité avec l’Alliance atlantique ». Il décrit une guerre ukrainienne passée d’une offensive blindée classique à une guerre de position, puis à un combat « dronisé, robotisé, numérisé », étalé dans la profondeur, avec une consommation de munitions inédite depuis la Seconde Guerre mondiale. Alors qu’il y a cinq ans environ 5 000 soldats étaient engagés en Afrique de l’Ouest, toute la préparation opérationnelle est désormais tournée vers ce scénario. L’armée de Terre continue pourtant ses autres missions : l’opération Sentinelle sur le territoire national, la protection du centre spatial de Kourou en Guyane, la présence en Afrique et au Proche et Moyen-Orient, dont la base interarmées d’Abou Dhabi et ses quelque mille militaires. Sur le flanc est de l’OTAN, du nord de la Norvège au sud de la Bulgarie, la France est nation-cadre en Roumanie et sert sous commandement britannique en Estonie. Le général évoque aussi la guerre hybride : les commandements disposent de moyens de veille du champ informationnel et la France s’autorise des actions offensives, dans le respect du droit international et sans manipuler d’élections, précise-t-il.
Pour lui, la transformation en cours est une « évolution » menée avec sérénité, sans renoncer aux engagements actuels.
Drones, Scorpion et corps d’armée
Le combat aéroterrestre, défini comme le contrôle d’un espace terrestre et de ses approches aériennes basses, reste selon lui pertinent, enrichi du retour d’expérience ukrainien. L’armée de Terre, qui disposait de quelques centaines de drones il y a cinq ans, en comptait environ 2 000 au début de l’année et en reçoit 15 000 cette année ; l’objectif n’est pas la masse ukrainienne mais que « chacun de nos combattants soit aussi un droniste ». Il détaille les moyens de lutte anti-drones (brouillage, tir direct, drones intercepteurs) et défend l’avenir des hélicoptères, capables de larguer des drones, comme celui des blindés, indispensables pour percer un front mais désormais couplés à des drones et à des unités robotisées. Le programme Scorpion, conçu avant l’invasion de l’Ukraine, garde sa pertinence grâce à la connexion des véhicules, à laquelle s’ajoutent l’interopérabilité avec les alliés et l’intelligence artificielle, notamment par des « data hubs » déployés à l’avant. Reconstituer les stocks de munitions est, selon lui, l’essentiel du besoin de masse ; il cite la bataille de la Marne, gagnée en pantalon rouge, pour dire que l’armée sait combattre « en procédures dégradées ». L’objectif est de pouvoir projeter un corps d’armée de jusqu’à 120 000 hommes vers 2030, avec un poste de commandement déjà installé à Lille, en se dotant de feux dans la profondeur portant à 150 km (contre 80 km aujourd’hui) et d’une épaisseur logistique.
Il conclut que la guerre en coalition est la seule option dans le champ conventionnel et qu’il faut la « considérer comme certaine si on veut avoir une chance de l’éviter ».
Les références de l’épisode
- Commandement de la force et des opérations terrestres (CFOT) : commandement dirigé par le général de Montenon, qui prépare les forces projetables.
- Commandement Terre pour l’Europe (CTE) : commandement des engagements terrestres en Europe continentale.
- Programme Scorpion : nouvelle génération de véhicules blindés connectés de l’armée de Terre.
- Canon César : canon qui s’est fait connaître du grand public avec la guerre en Ukraine.
- Opération Sentinelle : opération de protection du territoire national contre les attaques terroristes, depuis 2015.
- 13e régiment de dragons parachutistes (13e RDP) : régiment de renseignement où le général a fait sa carrière.
- Bataille de la Marne : bataille de septembre 1914 citée comme exemple de combat mené avec les moyens disponibles.
Au fil de l’épisode
- 00:00:29 : de la gestion de crise au retour de la haute intensité
- 00:01:54 : les deux commandements du général de Montenon
- 00:03:00 : une évolution plutôt qu’une révolution
- 00:03:28 : la certitude que la guerre en Ukraine a fait tomber
- 00:04:33 : les phases successives de la guerre en Ukraine
- 00:06:21 : ce que l’Ukraine change dans la préparation de l’armée de Terre
- 00:07:48 : les autres missions et le flanc est de l’OTAN
- 00:10:03 : haute intensité et opérations de stabilisation
- 00:11:30 : la guerre hybride et le champ informationnel
- 00:13:39 : le combat aéroterrestre à l’épreuve des drones
- 00:16:31 : de quelques centaines à 15 000 drones
- 00:17:34 : comment abattre un drone
- 00:18:01 : l’avenir des hélicoptères et des blindés
- 00:21:31 : le programme Scorpion et l’interopérabilité
- 00:24:50 : technologie, masse et stocks de munitions
- 00:26:17 : la bataille de la Marne et les procédures dégradées
- 00:27:24 : le renseignement et l’intelligence artificielle
- 00:29:08 : combat multimilieu et préparation morale
- 00:31:33 : former des combattants à la vitesse et à la rusticité
- 00:34:35 : objectif corps d’armée et feux dans la profondeur
- 00:37:52 : l’armée de Terre dans l’OTAN et l’autonomie stratégique
- 00:41:15 : la guerre, possible ou probable
FAQ
Qui est le général Philippe de Montenon ?
Le général Philippe de Montenon commande la force et les opérations terrestres (CFOT) et le commandement Terre pour l’Europe (CTE). Il dirige environ 80 000 militaires projetables et l’ensemble des engagements terrestres français en Europe continentale, dont le soutien à l’Ukraine et les déploiements de l’OTAN en Roumanie et en Estonie.
Combien de drones l’armée de Terre possède-t-elle ?
Selon le général de Montenon, l’armée de Terre avait quelques centaines de drones il y a cinq ans, environ 2 000 au début de l’année et en reçoit 15 000 cette année. Elle ne cherche pas la masse ukrainienne, qui en produit plusieurs millions par an, mais à faire de chaque combattant un utilisateur de drones.
Le programme Scorpion est-il encore adapté après la guerre en Ukraine ?
Le général estime que oui : la connexion de tous les véhicules sur un même système, intuition de départ du programme, reste payante. Il faut y ajouter des drones connectés, l’interopérabilité avec les systèmes des alliés et l’intelligence artificielle, notamment avec des data hubs déployés à l’avant.
Pourquoi l’armée de Terre veut-elle pouvoir déployer un corps d’armée ?
Parce que, selon le général, on ne pèse dans les choix d’une alliance qu’à partir d’un corps d’armée, l’unité par laquelle l’OTAN compte ses forces sur son flanc est. L’objectif est d’en projeter un, jusqu’à 120 000 hommes, vers 2030, en complétant les feux dans la profondeur et la logistique.
Le réveil stratégique de l’Europe
16 Juil
La dissuasion avancée : une évolution de la dissuasion nucléaire française
6 Mai
Service national : vers un nouveau modèle d’armée
2 Mar
Innovation : le nouveau champ de bataille mondial
26 Jan
Arctique : tension sous la banquise
30 Sep
Quel sera le champ de bataille en 2040 ?
26 Juin
Le réarmement de l’Europe
9 Mai
L’Otan à la croisée des chemins
14 Mar
Ukraine : trois ans déjà
21 Fév
Cybersécurité, cyberdéfense : le 5e champ de bataille
31 Jan
1944 : comment la France a basculé dans le camp des vainqueurs ?
16 Déc
Enjeux maritimes : tensions sur les océans
18 Nov
Dans la peau d’un militaire du rang
22 Oct
Le Carré #30 : Marine nationale et septième art
22 Oct
Entretien avec le chef de la mission Pégase 26
19 Oct
Echo – Episode 102 #2: ASPIDES : Immersion au coeur d’une opération européenne en mer Rouge
15 Oct
Echo – Episode 102 #1: ASPIDES : Immersion au coeur d’une opération européenne en mer Rouge
8 Oct
Le Carré #29 : Au cœur des fusiliers marins : immersion au sein de la CFM Bernier
1 Oct
Le Carré #28 : L’ADN des fusiliers marins : 170 ans d’histoire, de traditions et de formation
24 Sep
Ce que le Jaguar a dans le ventre
22 Sep
400 ans de la Marine – Episode 8 : La guerre de Crimée : le débarquement d’Eupatoria et la bataille de Kinbourn
17 Sep
#47 – Drones et hélicoptères de combat : le nouveau visage de l’ALAT
15 Sep
Adjudant Léa, convoyeuse de l’air : Prête à partir, prête à agir
5 Sep
#46 – Frapper fort, disparaître vite : la mobilité ultra légère au service du combat décentralisé
1 Sep
