Podcast Défense.
Le Collimateur6 novembre 202670 min

Luftwaffe et à sang. 1944, la bataille pour le ciel allemand [Le Fil de l’épée #63]

avec Jean-Charles Foucrier

Jean-Charles Foucrier, l'opération Argument et la chasse allemande brisée en 1944

Historien au Service historique de la défense et auteur de « Le Ciel du Reich, 1944 » chez Perrin, Jean-Charles Foucrier est l'invité d'Alexandre Jubelin et André Loez dans Le Fil de l'épée, la série d'histoire militaire du Collimateur. Il retrace la longue marche vers l'opération Argument de février 1944 : les doctrines nées après 1918, les illusions du B-17, la supériorité de la Luftwaffe en 1943, puis l'arrivée du P-51 Mustang et le choix d'abattre les pilotes plutôt que les usines.

Une doctrine née d’une promesse

Dans cet épisode du Fil de l’épée, la série d’histoire militaire du Collimateur, Alexandre Jubelin et André Loez reçoivent Jean-Charles Foucrier, chargé d’études, de recherches et d’enseignement au Service historique de la défense et auteur de « Le Ciel du Reich, 1944 » (collection Champs de bataille, Perrin). L’historien, spécialiste du combat aérien, raconte comment les Alliés ont brisé la chasse allemande au début de 1944, et pourquoi il leur a fallu tant d’années pour y parvenir. Il part de la Première Guerre mondiale, où le bombardement stratégique est resté très limité : les bombes sont parfois lâchées à la main, sans système de visée digne de ce nom. Faute d’expérience réelle, les théoriciens de l’après-guerre bâtissent des doctrines sur ce qui aurait pu se passer si le conflit avait duré, ce que Jean-Charles Foucrier appelle une capitalisation sur « le bénéfice du doute ». Giulio Douhet, artilleur de formation, en est la figure la plus connue, même si l’historien doute qu’il ait vraiment pesé sur la doctrine américaine. L’idée de fond, rappellent les animateurs, n’est pas de tuer des civils par principe : après la boucherie des tranchées, l’aviation semble pouvoir redonner de la mobilité et frapper loin derrière le front.

Aux États-Unis, un pays sans voisin menaçant, le bombardier lourd est perçu comme une arme de défense économique : porter le feu chez l’ennemi évite les dégâts sur son propre sol. Le chercheur rappelle aussi que l’aviation américaine, encore rattachée aux forces terrestres, rêve d’une indépendance que la Royal Air Force a obtenue dès 1918.

La forteresse volante face à la Luftwaffe

Le B-17, qui vole pour la première fois en 1935, incarne la conviction de ce que l’on a appelé la « bomber mafia » : un bombardier lourd hérissé de mitrailleuses, jusqu’à 13 armes de 12,7 mm, pourrait se défendre seul de jour. La formule prêtée au Premier ministre britannique Baldwin en 1934, « le bombardier passe toujours », résume cette croyance. Jean-Charles Foucrier raconte l’exercice de Fort Knox, en 1935, où les chasseurs de Claire Lee Chennault interceptent facilement les bombardiers sans rien changer aux choix déjà budgétés. Côté britannique, le rapport Butt de 1941 jette un froid : parmi les avions qui ont attaqué, un sur trois seulement passe à moins de 8 km de l’objectif. Il en sort le bombardement de zone, poussé par Arthur Harris, et une recherche opérationnelle qui fonde, selon l’historien, les outils de navigation et de visée de l’après-guerre. Pour Churchill, ces raids sont surtout une arme politique, la seule qui permette en 1942 de frapper l’Allemagne.

En face, la Luftwaffe dispose de pilotes très expérimentés, dont certains dépassent les 100 victoires, et de deux chasseurs redoutables, le Messerschmitt 109 et le Focke-Wulf 190 armé de canons. Les raids sur Schweinfurt et Ratisbonne, avec 60 appareils perdus en quelques minutes, suspendent le bombardement stratégique de l’Allemagne jusqu’au début de 1944. Göring, lui, est décrit comme un chef dépassé, de plus en plus distant.

Le Mustang, « l’antidote »

Le verrou saute avec le chasseur d’escorte. Le Spitfire est un intercepteur conçu pour se battre au-dessus de ses bases, avec un rayon d’action de 500 à 600 km ; le P-47 a un moteur énorme et gourmand. Les Américains développent alors le P-51 Mustang de la planche à dessin au combat en 11 mois. Peu armé, avec six mitrailleuses de 12,7 mm, il consomme peu, se bat à très haute altitude et, avec des réservoirs largables de près de 400 litres, atteint 1 400 km de rayon d’action. L’historien insiste sur ces réservoirs, mis au point par les Britanniques : légers, en aluminium, conçus pour ne pas déséquilibrer l’avion et inutilisables par les Allemands une fois tombés. Doolittle, le héros du raid sur Tokyo, libère une partie des escortes pour aller chercher la chasse allemande jusque sur ses aérodromes, au décollage et à l’atterrissage.

« Moi je l’appelais l’antidote », dit Jean-Charles Foucrier du Mustang, qui associe selon lui la masse et la qualité, avec des pilotes alliés désormais aguerris.

Big Week, puis la chasse aux pilotes

L’opération Argument naît d’un double constat : il faut en finir avec la Luftwaffe pour bombarder enfin l’Allemagne, et la supériorité aérienne est le préalable absolu au débarquement de Normandie. Carl Spaatz, chef des forces aériennes américaines en Europe, en est la figure centrale, décrit comme un esprit pragmatique capable d’admettre ses erreurs. Le plan vise d’abord les usines de chasseurs de jour, en Saxe et en Bavière, avec des diversions sophistiquées. La 8e US Air Force engage près de 3 000 appareils, aux côtés de la 15e en Italie, de la 9e et du Bomber Command de nuit ; le 20 février, plus de mille bombardiers sont en l’air. En une semaine, les Alliés perdent 360 bombardiers mais seulement 38 chasseurs, et revendiquent 600 chasseurs allemands abattus. Spaatz s’était dit prêt à perdre 200 bombardiers par jour s’il le fallait.

Les usines repartent vite. Les Américains comprennent alors que la cible la plus rentable est le pilote : les raids de mars sur Berlin cherchent à faire décoller la chasse pour l’anéantir. Fin mars 1944, les Alliés obtiennent la supériorité aérienne de jour, mais pas de nuit, comme le montre le raid britannique sur Nuremberg du 31 mars (108 bombardiers perdus). Le Baby Blitz voulu par Hitler et Göring achève de son côté la flotte de bombardiers allemande avant juin. Le nom de « Big Week », conclut l’historien, est anachronique : il vient d’Arnold, qui écrit l’histoire de l’aviation américaine, indépendante en 1947.

Les références de l’épisode

  • « Le Ciel du Reich, 1944 », Jean-Charles Foucrier (Perrin, collection Champs de bataille) : le livre qui sert de fil à l’entretien.
  • Jean Lopez : directeur de la collection Champs de bataille, qui a proposé le sujet à l’auteur.
  • Opération Argument (Big Week) : l’offensive aérienne alliée de février 1944 contre la chasse allemande.
  • Opération Overlord : le débarquement de Normandie, pour lequel la supériorité aérienne était un préalable.
  • Giulio Douhet : théoricien du bombardement de l’après 1918, artilleur de formation.
  • Billy Mitchell : partisan américain du bombardement stratégique dans l’entre-deux-guerres.
  • Claire Lee Chennault : partisan de la chasse, connu ensuite avec les Flying Tigers, puis à la tête de la 14e US Air Force.
  • Arthur Harris : promoteur britannique du bombardement de zone à partir de 1942.
  • Carl Spaatz : chef des forces aériennes américaines en Europe, architecte de l’opération Argument.
  • Rapport Butt (1941) : l’étude britannique qui révèle l’imprécision des bombardements de nuit.
  • B-17 et P-51 Mustang : la forteresse volante et le chasseur d’escorte américains.
  • Messerschmitt 109 et Focke-Wulf 190 : les deux chasseurs de jour de la Luftwaffe.
  • Raids sur Schweinfurt et Ratisbonne : les pertes de 1943 qui suspendent le bombardement de l’Allemagne.
  • Raid sur Nuremberg (31 mars 1944) : la démonstration que la chasse de nuit allemande reste redoutable.
  • Baby Blitz : la reprise des bombardements allemands sur Londres au début de 1944.
  • Strategic Air Command : le commandement américain qui portera l’arme nucléaire après la guerre.
  • « The Bomber Mafia », Malcolm Gladwell (Little, Brown and Company, 2021) : le livre cité sur le courant des partisans du bombardier.
  • « Masters of the Air » (Apple TV+, 2024) : la série créée par John Orloff, évoquée à propos des pilotes de chasse et des équipages de bombardiers.
  • « Le Vol de l’Intruder », John Milius (1991) : le film d’où vient la formule « Fighter Pilots Make Movies, Bomber Pilots Make History ».

Au fil de l’épisode

  • 00:01:39 : présentation de Jean-Charles Foucrier et de son livre, né d’une proposition de Jean Lopez
  • 00:03:35 : Giulio Douhet et les doctrines du bombardement nées après 1918
  • 00:08:24 : pourquoi une doctrine aérienne engage des programmes industriels
  • 00:10:50 : la « bomber mafia » et Billy Mitchell
  • 00:12:44 : « le bombardier passe toujours » : bombardement de nuit britannique, de jour américain
  • 00:14:38 : le B-17, forteresse volante
  • 00:16:35 : l’exercice de Fort Knox et Claire Lee Chennault
  • 00:19:33 : l’aviation américaine en quête d’autonomie
  • 00:21:39 : les premiers bombardements de la guerre, de Varsovie à Rotterdam
  • 00:23:31 : le rapport Butt de 1941
  • 00:25:57 : le bombardement de zone et Arthur Harris
  • 00:27:56 : Churchill et le bombardement comme arme politique
  • 00:30:04 : la Luftwaffe et Göring
  • 00:32:41 : pourquoi les mitrailleuses du B-17 ne suffisent pas face aux Messerschmitt 109 et Focke-Wulf 190
  • 00:35:14 : les raids sur Schweinfurt et Ratisbonne
  • 00:37:01 : 1943, la Luftwaffe se replie sur la défense du Reich
  • 00:38:42 : Spitfire, P-47 et l’arrivée du P-51 Mustang
  • 00:42:14 : les réservoirs largables
  • 00:43:45 : Doolittle libère les escortes pour chasser l’ennemi
  • 00:46:34 : la genèse de l’opération Argument et le rôle de Carl Spaatz
  • 00:51:02 : les forces engagées et les raids de plus de mille bombardiers
  • 00:53:57 : le bilan de la Big Week
  • 00:56:44 : des usines aux pilotes : les raids de mars sur Berlin
  • 00:58:51 : le raid de Nuremberg et la chasse de nuit allemande
  • 01:01:38 : chasseurs et équipages de bombardiers, une rivalité classique
  • 01:03:24 : le Baby Blitz, dernière tentative allemande
  • 01:06:58 : V1, V2 et bombardement comme arme de vengeance
  • 01:07:48 : l’héritage de la Big Week et l’indépendance de l’US Air Force

FAQ

Qu’est-ce que l’opération Argument, dite Big Week ?

C’est l’offensive aérienne alliée de février 1944 destinée à détruire la chasse allemande de jour, d’abord en frappant ses usines. Selon Jean-Charles Foucrier, les Alliés y perdent 360 bombardiers et 38 chasseurs, et revendiquent 600 chasseurs allemands abattus. Le nom de Big Week, précise-t-il, n’a été donné qu’après la guerre.

Pourquoi le B-17 ne pouvait-il pas se défendre seul ?

Ses 13 mitrailleuses de 12,7 mm devaient tenir les chasseurs à distance. Mais d’après l’historien, les Messerschmitt 109 et Focke-Wulf 190 engageaient de loin avec leurs canons, visaient les angles morts et tiraient même des roquettes hors de portée. Les raids sur Schweinfurt et Ratisbonne, en 1943, coûtent ainsi 60 appareils en quelques minutes.

Pourquoi le P-51 Mustang a-t-il changé la bataille aérienne de 1944 ?

Parce qu’il était le chasseur d’escorte qui manquait. Économe, rapide et à l’aise à haute altitude, il atteint 1 400 km de rayon d’action grâce à des réservoirs largables en aluminium. Il peut ainsi accompagner les bombardiers jusqu’à Berlin et aller chercher la chasse allemande jusque sur ses aérodromes.

Pourquoi les Alliés ont-ils fini par viser les pilotes allemands plutôt que les usines ?

Les usines de chasseurs bombardées en février 1944 repartent vite. Les Américains comprennent alors, selon Jean-Charles Foucrier, que la cible la plus rentable est le pilote expérimenté. Les grands raids de mars sur Berlin servent surtout à faire décoller la chasse allemande pour l’anéantir et faire fondre son noyau d’as.

Le Collimateur

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