
Jeanette Süß, chercheuse au Comité d'études des relations franco-allemandes de l'Ifri, répond à Marc Hecker dans Le Monde selon l'Ifri, à la veille de la journée franco-allemande de 2026. Autrice d'une étude sur la fabrique de la politique européenne de l'Allemagne, elle explique le German vote, ces abstentions de dernière minute qui paralysent Bruxelles, et ce qu'elles doivent à l'autonomie des ministères et à la culture de coalition. Elle dresse un premier bilan de Friedrich Merz et des chantiers franco-allemands, du Mercosur au SCAF.
Quand Berlin s’abstient
Dans cet épisode du Monde selon l’Ifri, Marc Hecker, directeur exécutif de l’Institut français des relations internationales, reçoit Jeanette Süß, chercheuse au Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) et autrice de l’étude « La fabrique de la politique européenne de l’Allemagne ». L’entretien, enregistré le 21 janvier 2026, veille de la journée franco-allemande qui commémore le traité de l’Élysée de 1963, part de l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur. Selon la chercheuse, Berlin y voit un débouché pour son industrie exportatrice et un moyen de réduire sa dépendance à la Chine, quand Paris met en avant les risques agricoles, environnementaux et sociaux. Elle décrit ensuite le German vote, terme « un peu péjoratif » employé à Bruxelles pour ces abstentions ou retards allemands au Conseil de l’Union européenne : contrairement à la France et à son Secrétariat général des affaires européennes (SGAE), l’Allemagne n’a pas d’organe qui tranche les conflits entre ministères. Trois exemples l’illustrent : la fin des moteurs thermiques en 2035, rouverte par les libéraux du FDP en 2023, la directive sur le devoir de vigilance, adoptée en mars 2024 sans que Berlin pèse sur la négociation, et le pacte européen sur la migration et l’asile, où Olaf Scholz a dû user tardivement de son droit de prérogative. La chercheuse explique comment la direction par le chancelier, l’autonomie des ministères et la collégialité s’articulent, et pourquoi c’est l’autonomie ministérielle qui domine dans les faits. Elle juge le bilan de Friedrich Merz « plus dynamique » que celui de la période précédente : un leadership plus affirmé sur l’Ukraine et face à Donald Trump, des formats comme le triangle de Weimar, et la fin du German vote, malgré une « certaine cacophonie » qui persiste.
Pour les mois à venir, elle cite trois chantiers franco-allemands : la compétitivité, à partir de la feuille de route adoptée à Toulon en 2025, la défense, où le SCAF bute sur la propriété intellectuelle et le leadership, et l’énergie. Sa principale recommandation : étendre à Bruxelles les échanges de diplomates entre Paris et Berlin.
Pour aller plus loin
- L’étude « La fabrique de la politique européenne de l’Allemagne »
- La page de Jeanette Süß sur le site de l’Ifri
- Le podcast Le Monde selon l’Ifri
- Le site de l’Ifri
- L’Ifri sur LinkedIn
- L’Ifri sur Instagram
Les références de l’épisode
- Traité de l’Élysée : signé en 1963, commémoré chaque année par la journée franco-allemande.
- Accord entre l’Union européenne et le Mercosur : l’un des différends les plus profonds entre Paris et Berlin selon l’invitée.
- German vote : expression bruxelloise désignant l’abstention ou le retard de l’Allemagne au Conseil faute de position commune.
- Secrétariat général des affaires européennes (SGAE) : organe français de coordination qui n’a pas d’équivalent en Allemagne.
- Coalition dite feu tricolore : gouvernement d’Olaf Scholz réunissant le SPD, les Verts et le FDP.
- Pacte européen sur la migration et l’asile : dossier où le chancelier a tranché tardivement en 2023.
- Triangle de Weimar : format de concertation cité parmi les partenariats de Friedrich Merz.
- Système de combat aérien futur (SCAF) : programme d’avion de combat qui bute sur la propriété intellectuelle et le leadership.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : présentation de Jeanette Süß et de son étude
- 00:00:50 : le Mercosur, révélateur des priorités divergentes de Paris et Berlin
- 00:02:33 : les objectifs de Friedrich Merz pour l’Allemagne et l’Europe
- 00:03:55 : qu’est-ce que le German vote ?
- 00:06:10 : trois exemples de blocages allemands à Bruxelles
- 00:09:20 : direction par le chancelier, autonomie des ministères et collégialité
- 00:11:49 : l’entourage européen de Friedrich Merz
- 00:12:55 : premier bilan de l’ambition européenne du chancelier
- 00:15:13 : le Mercosur, une victoire allemande ?
- 00:16:35 : la relation avec la présidente de la Commission européenne
- 00:18:49 : compétitivité, défense et énergie, les chantiers de 2026
- 00:21:00 : et si le SCAF était abandonné ?
- 00:22:25 : la recommandation de l’étude
FAQ
Qu’est-ce que le German vote ?
C’est l’expression employée à Bruxelles pour désigner l’abstention ou le report de dernière minute de l’Allemagne au Conseil de l’Union européenne, quand les ministères et les partis de la coalition ne s’accordent pas. Faute d’organe qui tranche, Berlin recourt à une réserve d’examen et ne se prononce pas.
Pourquoi la France et l’Allemagne se sont-elles opposées sur le Mercosur ?
Selon Jeanette Süß, l’Allemagne, économie très exportatrice, voit dans l’accord un débouché pour son automobile et sa chimie et un moyen de réduire sa dépendance à la Chine. La France y voit d’abord une menace pour ses agriculteurs et un accord insuffisamment contraignant sur le climat.
Pourquoi l’Allemagne peine-t-elle à coordonner sa politique européenne ?
Jeanette Süß l’explique par le fédéralisme, le poids du Bundestag et la nécessité de gouverner en coalition. Des trois principes de gouvernement, direction par le chancelier, autonomie des ministères et collégialité, c’est l’autonomie ministérielle qui domine : chaque ministre, et donc chaque parti, conduit en partie sa propre politique.
Que recommande Jeanette Süß pour la relation franco-allemande ?
Elle constate un décalage entre une coopération bilatérale dynamique et le franco-allemand à Bruxelles. Des diplomates français travaillent dans des administrations allemandes et inversement, mais pas à la représentation permanente de la France à Bruxelles. Elle propose d’y prolonger ces échanges pour préparer plus tôt les positions communes au Conseil.
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