Podcast Défense.
Musée de l'Armée6 août 202660 min

Lundi 13 octobre : Un drapeau au coeur de l’histoire européenne (1870-1945)

L'histoire d'un drapeau déchiré à Frœschwiller-Wœrth en 1870, de Munich aux Invalides

Lors d'une conférence au musée de l'Armée, une historienne raconte l'enquête menée pour son livre L'Orgueil du drapeau : l'histoire du drapeau du 36e régiment d'infanterie de ligne, mis en pièces à la bataille de Frœschwiller-Wœrth le 6 août 1870. La soie sauvée par des survivants, l'aigle exposée en trophée à Munich, une restitution prévue par le traité de Versailles puis empêchée, et un retour aux Invalides en 1945 : un objet pour lire les nationalismes européens.

Une loque devenue relique

Dans cette conférence enregistrée au musée de l’Armée, aux Invalides, une historienne présente l’enquête menée pour son livre L’Orgueil du drapeau : retracer, de 1852 à 1945, l’histoire du drapeau du 36e régiment d’infanterie de ligne, un régiment ordinaire dont l’emblème a été déchiré lors de la bataille de Frœschwiller-Wœrth, en Alsace, le 6 août 1870. Tout part d’une carte postale de 1907 montrant un tissu tricolore troué en son centre. Pourquoi photographier et diffuser une telle loque ? Pour l’historienne, cet objet dit le traumatisme de la défaite de 1871 et la place des symboles nationaux dans les nationalismes qui ont traversé l’Europe jusqu’en 1945. Elle rappelle d’abord la généalogie des emblèmes militaires : signaux de ralliement depuis l’Antiquité, aigle romaine imposée par Marius, sacralisation au Moyen Âge par la bénédiction et le serment, porte-drapeau censé mourir plutôt que de laisser l’emblème à l’ennemi, puis le tricolore de la Révolution et le culte du drapeau installé par Bonaparte, du pont d’Arcole à la remise des aigles de 1804.

Remis au 36e par le futur Napoléon III en 1852, le drapeau est un objet précieux : une soie de taffetas, des franges d’or et une aigle allégée en 1854, passée selon elle d’environ 2,5 kg à 1,5 kg en aluminium doré.

Le 6 août 1870 à Frœschwiller-Wœrth

L’historienne reconstitue la journée à l’échelle du régiment. Revenu de Rome, le 36e, régiment dit africain qui avait combattu en Algérie, part de Marseille en sous-effectif, avec environ 1 200 hommes. Face à lui, des forces allemandes deux fois plus nombreuses, victorieuses deux jours plus tôt à Wissembourg, alignent selon elle 231 pièces d’artillerie contre 107 canons français et 24 mitrailleuses. Le maréchal de Mac Mahon a choisi la position escarpée de Frœschwiller et ordonne de tenir, une décision qu’elle juge historiquement lourde. Le régiment perd la moitié de son effectif, environ 1 000 hommes, en quelques heures. Le porte-drapeau, un enfant de troupe, est touché par deux éclats d’obus ; un officier ramasse l’emblème. Le soir, des survivants arrachent la soie et la cachent sous un taillis, tandis que la hampe, l’aigle et la cravate, cachées ailleurs, sont trouvées par un soldat bavarois et envoyées en Allemagne.

La soie gagne Lille sous le matelas d’un officier grièvement blessé. Les hommes en découpent des morceaux, ce que l’historienne lit comme la preuve de la force du signe : chaque fragment d’un objet sacré vaut pour le tout.

Deux moitiés d’un drapeau, de Munich aux Invalides

Le 6 août 1871, un an après la bataille, le colonel organise une cérémonie funèbre : une photographie montre trois vétérans, dont un sous-officier amputé d’un bras, présentant la relique. Côté bavarois, l’aigle est exhibée en trophée devant l’université de Munich, puis mise en scène au musée de l’armée bavaroise dans une salle consacrée à la guerre de 1870, et diffusée en carte postale. Côté français, c’est plutôt le silence : la République naissante ne célèbre guère l’armée impériale et les régiments vivent dans le deuil jusqu’aux années 1880, avant le regain nationaliste de l’époque du général Boulanger, qui introduit dans les casernes le lever et le coucher des couleurs. Le traité de Versailles impose ensuite la restitution des trophées de 1870, mais le conservateur du musée munichois cache l’aigle et la cravate dans les caves. Fin avril 1945, l’armée du général Patton les retrouve au château d’Ingolstadt ; Patton les remet au musée de l’Armée lors d’une cérémonie le 17 août 1945, où l’objet passe au second plan.

L’historienne conclut qu’un objet en apparence dérisoire permet de faire l’histoire d’une époque où les symboles délivraient des messages compris de tous et agissaient eux-mêmes dans l’histoire.

Les références de l’épisode

  • L’Orgueil du drapeau : le livre de l’historienne consacré au drapeau du 36e régiment d’infanterie.
  • Le 36e régiment d’infanterie de ligne : régiment ordinaire du Second Empire, décimé le 6 août 1870.
  • La bataille de Frœschwiller-Wœrth : bataille du 6 août 1870 en Alsace, commandée côté français par le maréchal de Mac Mahon.
  • Bonaparte au pont d’Arcole : tableau d’Antoine-Jean Gros, image fondatrice du culte du drapeau selon l’historienne.
  • La remise des aigles de 1804 : cérémonie peinte par David, où Napoléon réintroduit l’aigle au sommet des hampes.
  • Le musée de l’armée bavaroise à Munich : il a exposé l’aigle et la cravate du 36e comme trophées.
  • Le traité de Versailles : il prévoyait la restitution à la France des trophées de la guerre de 1870.
  • Le général Patton : il a rapporté l’aigle et la cravate au musée de l’Armée en août 1945.
  • Figures et symboles de la guerre. 1870-1945 : le cycle de conférences du musée de l’Armée dont fait partie cette séance, en écho à la carte blanche donnée à l’artiste Nicolas Daubanes.

Au fil de l’épisode

  • 00:00:00 : une recherche partie d’une image et d’un objet mutilé
  • 00:03:43 : la carte postale de 1907 et le traumatisme de 1871
  • 00:07:17 : le drapeau du 36e régiment d’infanterie de ligne
  • 00:11:55 : l’aigle, la cravate et la mention « butin de guerre »
  • 00:14:53 : la généalogie des emblèmes, de Rome au Moyen Âge
  • 00:20:10 : la Révolution, Bonaparte et le culte du drapeau
  • 00:23:14 : la remise des drapeaux de 1852 et la fabrication de l’objet
  • 00:28:45 : les porte-drapeaux et la petite famille du régiment
  • 00:31:05 : le 36e en route vers l’Alsace
  • 00:33:36 : la bataille de Frœschwiller-Wœrth
  • 00:39:45 : la chute du porte-drapeau et le sauvetage de la soie
  • 00:43:29 : la soie à Lille et les morceaux découpés
  • 00:45:35 : la cérémonie funèbre du 6 août 1871
  • 00:48:37 : l’aigle en trophée à Munich
  • 00:52:50 : le silence français après 1871
  • 00:54:44 : le traité de Versailles et l’aigle cachée
  • 00:57:23 : Patton, Ingolstadt et le retour aux Invalides en 1945

FAQ

Qu’est-il arrivé au drapeau du 36e régiment d’infanterie en 1870 ?

Le 6 août 1870, à la bataille de Frœschwiller-Wœrth, le drapeau du 36e est démantelé. Des survivants arrachent la soie et la cachent, puis elle gagne Lille. La hampe, l’aigle et la cravate sont trouvées par un soldat bavarois et emportées à Munich comme trophée. Les deux parties ne se retrouvent qu’en 1945 au musée de l’Armée.

Pourquoi les drapeaux régimentaires étaient-ils sacrés ?

Selon l’historienne, le drapeau sert depuis l’Antiquité de signal de ralliement et de marqueur d’identité. Le Moyen Âge le sacralise par la bénédiction religieuse et le serment de fidélité. Il doit donner du courage, maintenir les hommes sur leurs positions et incarner l’autorité, et le porte-drapeau est censé mourir plutôt que de le laisser à l’ennemi.

Comment l’aigle du 36e est-elle revenue en France ?

Le traité de Versailles prévoyait la restitution des trophées de 1870, mais le conservateur du musée de l’armée bavaroise a caché l’aigle et la cravate. Fin avril 1945, l’armée du général Patton les retrouve au château d’Ingolstadt. Patton les remet au musée de l’Armée lors d’une cérémonie le 17 août 1945.

Musée de l'Armée

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