
Au musée de l'Armée, un historien suit Staline pendant l'année 1945, celle de la victoire et de la sortie de guerre, à travers quatre lieux : Yalta, Moscou, Berlin et Sotchi. Palais restaurés pour impressionner les Alliés, toast au peuple russe, défilé de la victoire, titre de généralissime, puis humiliation de Molotov depuis la mer Noire : le portrait d'un dirigeant tiraillé entre la puissance et la peur de la faiblesse.
Yalta, la puissance mise en scène
Dans cette conférence du musée de l’Armée, un historien s’attache à la personne et à la personnalité de Staline pendant l’année 1945, celle de la victoire et de la sortie de guerre. Sa thèse tient en deux mots : puissance et peur de la faiblesse. Pendant la guerre, le pouvoir stalinien des années 1930 a été mis entre parenthèses par le Comité d’État à la défense, et Staline a appris à écouter ses militaires et à partager la décision avec quatre proches : Molotov, Beria, Malenkov et Mikoyan. En 1945, il doit reprendre sa place. Le conférencier suit Staline dans quatre lieux, lui qui ne quitte presque jamais Moscou. D’abord Yalta, en février : après l’offensive Vistule-Oder lancée le 12 janvier, au cours de laquelle l’Armée rouge libère Auschwitz-Birkenau le 27 janvier, Staline reçoit Churchill et Roosevelt dans une Crimée dévastée. Les délégations sont logées dans trois palais restaurés, le palais Youssoupov pour les Soviétiques, le palais de Livadia pour les Américains, le palais Vorontsov pour les Britanniques, les invités étant mieux installés que les hôtes. L’enjeu central est la frontière avec la Pologne, que Staline veut porter sur la ligne Curzon pour constituer un cordon de sécurité.
Selon l’historien, Staline réagit à chaque manque d’égards : les négociations secrètes d’Ascona sur la capitulation allemande en Italie le poussent, dit-il, à lancer l’offensive sur Berlin le 16 avril 1945, et il exige une seconde signature de la capitulation à Berlin, d’où la célébration de la victoire le 9 mai en URSS.
Moscou, le toast au peuple russe et le défilé de la victoire
Le 24 mai 1945, lors d’une réception au Kremlin pour les commandants de l’Armée rouge, Staline porte un toast resté célèbre « à la santé du peuple russe », présenté comme la « force dirigeante » de l’Union soviétique. Pour le conférencier, ce discours prolonge le récit national russe des années 1930, illustré par l’Alexandre Nevski d’Eisenstein, et annonce l’antisémitisme d’État des années 1947-1948. Staline y reconnaît aussi des « fautes » du gouvernement en 1941-1942 et l’idée qu’un autre peuple aurait pu chasser ses dirigeants : un aveu rare, où se lisent à la fois la fierté d’un régime qui a tenu et la méfiance. Le 24 juin, le défilé de la victoire sur la place Rouge reste encore un récit partagé : c’est le maréchal Joukov qui prononce le discours, et le maréchal Rokossovski qui commande la parade. Trois jours plus tard, Staline est nommé généralissime, un titre inusité depuis Souvorov au XVIIIe siècle, et un récit centré sur lui seul se met en place.
Le film La Chute de Berlin, sorti en 1949, montre Staline arrivant à Berlin en avion : tout est faux, rappelle l’historien, car Staline avait peur de l’avion, est venu en train, et Joukov, écarté à Odessa, a disparu de la scène.
De Potsdam à Sotchi, la reprise en main
À la conférence de Potsdam, en juillet et août 1945, les interlocuteurs changent : Truman a remplacé Roosevelt, Clement Attlee succède à Churchill. Accueilli à la gare de Berlin par l’ambassadeur des États-Unis à Moscou, Staline lui aurait répondu que le tsar Alexandre était bien allé jusqu’à Paris. Après la défaite du Japon, le Comité d’État à la défense est supprimé et, le 8 octobre, Staline part se reposer à Sotchi, au bord de la mer Noire, jusqu’au 17 décembre : ses premières vacances depuis 1936. Il y reçoit jusqu’à 20 à 30 rapports par jour. La presse étrangère le dit malade, voire sur le point d’être remplacé par Molotov ou Joukov. Quand Molotov assouplit de lui-même la censure pour les correspondants étrangers, Staline fait lire à Malenkov, Mikoyan et Beria un télégramme qui l’humilie ; selon leur compte rendu, Molotov finit par pleurer et écrit à Staline pour regagner sa confiance.
Pour le conférencier, cette violence symbolique ouvre le « second stalinisme », avec un récit de la guerre désormais structuré autour de Staline et des collaborateurs qui ont de plus en plus peur de lui.
Les références de l’épisode
- La conférence de Yalta : rencontre de Staline, Churchill et Roosevelt en Crimée en février 1945.
- La conférence de Potsdam : rencontre de juillet et août 1945, avec Truman puis Attlee.
- Le défilé de la victoire du 24 juin 1945 : parade sur la place Rouge, filmée puis remontée en 1984 et colorisée en 2004.
- Le Comité d’État à la défense : instance créée en juillet 1941 qui a dirigé l’URSS pendant la guerre.
- La ligne Curzon : la frontière soviéto-polonaise réclamée par Staline à Yalta.
- Les négociations d’Ascona : contacts secrets de mars 1945 sur la capitulation allemande en Italie, qui irritent Staline.
- Le maréchal Joukov : il prononce le discours du défilé de la victoire avant d’être écarté.
- Le maréchal Rokossovski : il commande la parade du 24 juin 1945.
- Viatcheslav Molotov : ministre des Affaires étrangères, humilié par Staline en décembre 1945.
- Alexandre Nevski : film d’Eisenstein de 1938, exemple du récit national russe repris par la propagande.
- La Chute de Berlin : film de 1949 sur une musique de Chostakovitch, qui réécrit le rôle de Staline.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : Staline en 1945, une personne et une personnalité
- 00:01:12 : le défilé de la victoire du 24 juin 1945
- 00:05:41 : une grande puissance attentive au respect qu’on lui doit
- 00:06:47 : 1945, l’année de la sortie de guerre
- 00:08:46 : le Comité d’État à la défense et les proches de Staline
- 00:11:51 : quatre lieux pour suivre Staline en 1945
- 00:14:52 : l’offensive Vistule-Oder et la libération d’Auschwitz-Birkenau
- 00:17:26 : Yalta et les trois palais de Crimée
- 00:24:16 : la Pologne et la ligne Curzon
- 00:27:40 : Ascona et les derniers échanges avec Roosevelt
- 00:31:04 : la première rencontre entre Truman et Molotov
- 00:33:13 : la prise de Berlin et les deux capitulations
- 00:36:00 : la réception du 24 mai 1945 au Kremlin
- 00:38:09 : le toast au peuple russe
- 00:43:22 : Joukov, Rokossovski et le titre de généralissime
- 00:45:20 : La Chute de Berlin et le récit centré sur Staline
- 00:47:55 : Staline à Berlin et à Potsdam
- 00:51:29 : le retour à la normale et le départ pour Sotchi
- 00:55:21 : Staline reprend en main ses camarades
- 00:58:49 : l’humiliation de Molotov et le second stalinisme
FAQ
Où Staline s’est-il rendu en 1945 ?
Selon le conférencier, Staline, qui quittait très peu Moscou, se déplace beaucoup en 1945 : à Yalta en février pour la conférence avec Churchill et Roosevelt, à Moscou pour le défilé de la victoire, à Berlin et Potsdam en juillet et août, puis à Sotchi, au bord de la mer Noire, d’octobre à décembre pour ses premières vacances depuis 1936.
Que dit le toast de Staline au peuple russe ?
Le 24 mai 1945, au Kremlin, Staline boit « à la santé du peuple russe », qu’il présente comme la force dirigeante de l’Union soviétique. Il reconnaît des fautes du gouvernement en 1941-1942 et salue la confiance du peuple russe. Pour l’historien, ce toast annonce un discours nationaliste russe et l’antisémitisme d’État de l’après-guerre.
Pourquoi l’URSS célébrait-elle la victoire le 9 mai ?
La capitulation allemande est signée à Reims le 7 mai 1945. Mécontent qu’un représentant soviétique de second rang y ait participé, Staline exige une nouvelle cérémonie au quartier général du maréchal Joukov à Berlin, dans la nuit du 8 au 9 mai. Le document arrive à Moscou le 9, d’où la date de la célébration soviétique.
Qu’est-ce que le second stalinisme ?
Pour le conférencier, c’est la phase qui s’ouvre fin 1945 : Staline reprend le pouvoir partagé pendant la guerre, humilie ses proches collaborateurs, à commencer par Molotov, et impose un récit de la guerre centré sur lui, illustré par le titre de généralissime et des films comme La Chute de Berlin.
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