
Lors d'une conférence enregistrée au musée de l'Armée le 7 avril 2025, un historien retrace le parcours de Marc Bloch, cofondateur des Annales, dans les deux guerres mondiales. Du caporal de 1914 décoré quatre fois au capitaine désœuvré de la drôle de guerre, de l'auteur de L'Étrange Défaite au responsable des Mouvements unis de la Résistance à Lyon, fusillé en juin 1944, il montre comment l'historien a fait de la compréhension un acte de combat.
Un historien deux fois rattrapé par la guerre
Lors d’une conférence donnée le 7 avril 2025 au musée de l’Armée, aux Invalides, un historien retrace le parcours de Marc Bloch, le médiéviste fondateur de l’école des Annales avec Lucien Febvre, à travers ses deux guerres. Le titre reprend une formule de Bloch lui-même : à 56 ans, entré dans la Résistance, il se décrit comme « le plus vieux capitaine de l’armée française ». Pur produit de la méritocratie républicaine, normalien et agrégé, fils de l’historien Gustave Bloch, il est mobilisé comme caporal en 1914, à 28 ans, en pleine thèse. Il se bat à la Marne, où son unité perd un tiers de son effectif le 10 septembre 1914, survit à une fièvre typhoïde, ne recule pas sous les gaz et termine la guerre capitaine, officier de renseignement, avec quatre citations. Le conférencier insiste sur son patriotisme, nourri par une vieille famille juive d’Alsace attachée à la République, et sur ses deux testaments, de 1915 et de 1941 ; dans le second, il se dit « avant tout et très simplement français ».
Nommé en 1920 à l’université de Strasbourg redevenue française, il y crée les Annales avec Lucien Febvre, avant d’être élu à la Sorbonne en 1936. Munich est pour lui, selon l’intervenant, un réveil géopolitique.
De la drôle de guerre à L’Étrange Défaite
Rappelé en 1939 à 53 ans, père de six enfants, Bloch refuse les postes que son âge lui permettrait et reste capitaine. Préposé aux carburants de la 1re armée, il se dit désœuvré, « une limace à moitié endormie au bord d’une haie ». Le conférencier souligne que le capitaine de 1939 est encore un homme de 1914 : ses lettres à son fils Étienne approuvent la prudence de l’état-major et doutent du rôle décisif de l’aviation. L’offensive allemande de mai 1940 le surprend à Paris ; il suit l’état-major du général Blanchard dans sa retraite jusqu’à Lens et Lille, passe par l’Angleterre, refuse d’être fait prisonnier à Rennes et rejoint sa famille à Guéret, où il commence L’Étrange Défaite quatre jours plus tard. Il y décrit la faillite du commandement, des chefs qui « ont estimé très tôt naturel d’être battus », et une armée qui « pensait en retard ».
L’intervenant explique pourquoi Bloch, qui refuse un poste à New York, ne rejoint pas la France libre : selon lui, il faut d’abord « digérer » la défaite, que Bloch a vécue en première ligne.
De la résistance intellectuelle au peloton d’exécution
Exclu de l’université par la loi du 3 octobre 1940, Bloch obtient une dérogation en janvier 1941 et enseigne à Clermont puis à Montpellier, où il est mal accueilli, avant d’être mis à la retraite. Il commence par comprendre Vichy en lisant sur Pétain, fait passer ses deux fils aînés en Espagne, fréquente les universitaires strasbourgeois repliés à Clermont, puis rejoint à Lyon, au début de 1943, le mouvement Franc-Tireur, d’abord « par le bas » pour porter des messages. Après l’arrestation de Jean Moulin, il devient représentant de Franc-Tireur au comité régional des Mouvements unis de la Résistance (MUR), chargé du renseignement, des faux papiers et des liens avec les maquis, sous les pseudonymes d’Arpajon, de Chevreuse puis de Narbonne. Arrêté le 8 mars 1944, torturé, il ne livre rien. Il est fusillé le 16 juin 1944.
Le conférencier rappelle ses derniers mots rapportés, adressés à un jeune résistant de 16 ans : « mais non mon petit, cela ne fait pas mal ». Pour lui, le plus vieux capitaine de l’armée française a finalement trouvé dans la Résistance son poste d’état-major.
Les références de l’épisode
- L’Étrange Défaite : témoignage et analyse de la défaite de 1940, écrit par Marc Bloch à l’été 1940.
- La Société féodale, Les Rois thaumaturges et Les Caractères originaux de l’histoire rurale française : œuvres d’historien de Marc Bloch citées par le conférencier.
- Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien : l’ouvrage que Marc Bloch tente d’écrire pendant la guerre.
- Annales : école historique fondée à Strasbourg par Marc Bloch et Lucien Febvre.
- Lucien Febvre : historien, ami et cofondateur des Annales, qui publie la correspondance de guerre de Bloch et entretient sa mémoire.
- Franc-Tireur : mouvement de résistance né à Lyon, d’abord journal clandestin, que Marc Bloch rejoint en 1943.
- Mouvements unis de la Résistance (MUR) : union de Franc-Tireur, Libération-Sud et Combat, au comité régional de laquelle siège Bloch.
- Georges Altman : chef de la propagande de Franc-Tireur, qui décrit dans ses mémoires l’arrivée de Bloch dans le mouvement.
- Comité général d’études : organisme de la Résistance qui prépare la France d’après-guerre, auquel Bloch contribue sur l’enseignement.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : « le plus vieux capitaine de l’armée française », origine d’une formule
- 00:02:08 : un universitaire percuté par deux guerres mondiales
- 00:04:30 : l’historien et le combattant
- 00:06:47 : les deux testaments de Marc Bloch
- 00:08:13 : judaïsme et patriotisme
- 00:09:38 : un résistant qui refuse l’exil
- 00:11:03 : l’étrangeté de 1940, un parallèle avec de Gaulle
- 00:13:53 : le terreau patriotique familial
- 00:17:31 : la Grande Guerre, de Sedan à la Marne
- 00:20:57 : officier de renseignement à partir de 1917
- 00:22:28 : Strasbourg et la naissance des Annales
- 00:23:29 : l’entre-deux-guerres et Munich
- 00:26:40 : la mobilisation de 1939 et la drôle de guerre
- 00:28:35 : le capitaine Bloch, un homme de 1914
- 00:33:48 : la débâcle de mai et juin 1940
- 00:34:51 : ce que dit L’Étrange Défaite
- 00:39:33 : pourquoi Bloch ne rejoint pas la France libre
- 00:43:38 : se relever de la défaite
- 00:46:10 : comprendre Vichy et protéger sa famille
- 00:48:52 : l’entrée à Franc-Tireur
- 00:52:29 : la clandestinité et les responsabilités aux MUR
- 00:55:37 : l’arrestation, la torture et l’exécution
- 00:58:59 : la mémoire de Marc Bloch
FAQ
Pourquoi Marc Bloch se disait-il « le plus vieux capitaine de l’armée française » ?
Capitaine depuis la Grande Guerre, Marc Bloch se laisse remobiliser en 1939, à 53 ans et père de six enfants, et refuse de quitter ce grade opérationnel. Entré dans la Résistance à Lyon à 56 ans, il emploie cette formule, mêlée d’humour et d’amertume, pour décrire sa nouvelle vie clandestine.
Qu’a fait Marc Bloch pendant la Première Guerre mondiale ?
Mobilisé comme caporal en 1914, il combat à la Marne, où son unité perd un tiers de son effectif le 10 septembre. Rescapé d’une fièvre typhoïde, il revient au front, tient sous les gaz et devient officier de renseignement en 1917. Il finit la guerre capitaine, avec quatre citations.
Que raconte L’Étrange Défaite ?
Écrit à l’été 1940, juste après la débâcle qu’il a vécue à l’état-major de la 1re armée, L’Étrange Défaite analyse la faillite du commandement français. Selon le conférencier, Bloch y décrit des chefs résignés à être battus et une armée qui pensait en retard face à des Allemands qui croyaient à l’action et à l’imprévu.
Quel a été le rôle de Marc Bloch dans la Résistance ?
Entré à Franc-Tireur à Lyon en 1943, d’abord comme simple agent de liaison, il devient représentant du mouvement au comité régional des Mouvements unis de la Résistance, chargé du renseignement, des faux papiers et des liens avec les maquis. Il organise aussi le cloisonnement des sections régionales du mouvement.
Comment Marc Bloch est-il mort ?
Arrêté à Lyon le 8 mars 1944 lors d’une rafle de 63 personnes, il est torturé à plusieurs reprises sans rien livrer. Après le débarquement, il est fusillé avec d’autres résistants le 16 juin 1944. Son épouse Simone meurt quelques jours plus tard, et leur fils aîné n’apprend sa mort qu’à l’automne.
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