
Au musée de l'Armée, un conférencier bibliophile présente les écrits peu connus de Charles de Gaulle, de la fiction militaire rédigée à 14 ans jusqu'aux livres de l'entre-deux-guerres. Nouvelle signée d'un pseudonyme, article anonyme sur la Pologne, ouvrage oublié sur les troupes du Levant, querelle avec Pétain : il montre comment l'écrivain, déjà salué par certains contemporains, a précédé l'homme d'État.
Les premiers écrits d’un officier qui se rêvait dans l’histoire
Dans cette conférence donnée au musée de l’Armée le 2 avril 2025, un conférencier bibliophile, collectionneur des éditions du général, présente les œuvres peu connues de Charles de Gaulle écrites entre 1910 et 1945. Il rappelle d’abord une tradition familiale : un grand-père auteur d’une histoire de Paris en cinq volumes, une grand-mère, Joséphine Maillot, autrice de près de 200 ouvrages, un oncle barde défenseur de la langue bretonne, dont le général récita un poème lors de son dernier discours public en 1969. À 14 ans, Charles de Gaulle écrit Campagne d’Allemagne, une fiction où il commande les armées françaises dans une guerre franco-allemande imaginée en 1930. À 15 ans, sa scène en vers Une mauvaise rencontre remporte un concours littéraire et il choisit de la faire imprimer en 50 exemplaires plutôt que de toucher 25 francs. En 1910, simple soldat au 33e régiment d’infanterie d’Arras avant d’entrer à Saint-Cyr, il publie une nouvelle dans le Journal des voyages sous le pseudonyme de Charles de Lugal. Le conférencier évoque aussi un manuscrit de 1913, Du patriotisme, passé récemment en vente. Blessé et fait prisonnier à Douaumont en 1916, de Gaulle vit 32 mois de captivité, puis part en Pologne en 1919 : un article anonyme paru dans la Revue de Paris en novembre 1920 sur la bataille de la Vistule lui est attribué « avec une certitude absolue », notamment par la Fondation Charles de Gaulle.
Le conférencier y lit déjà le futur chef de guerre : « La confiance revient dans le cœur du soldat et le chant dans sa gorge. » Et il cite une lettre de 1929 au colonel Lucien Nachin : « Dans quelques années, on s’accrochera à mes basques pour sauver la patrie. »
Du premier livre à la rupture avec Pétain
Le premier livre, La Discorde chez l’ennemi, paraît en 1924 chez Berger-Levrault. Tiré d’environ 500 exemplaires selon l’amiral Philippe de Gaulle, il reprend des conférences données à l’École de guerre et conclut que le pouvoir civil doit toujours l’emporter sur le militaire, une idée que le conférencier retrouve en 1940 et dans les institutions de 1958. Il l’illustre par une anecdote : en 1940, le général Catroux, pourtant plus gradé, refuse de prendre la tête de la France libre et se met aux ordres de De Gaulle, parce que celui-ci « incarnait la nation ». Affecté à Beyrouth de 1929 à 1931, de Gaulle cosigne avec un autre chef de bataillon une Histoire des troupes du Levant, publiée pour l’exposition coloniale de 1931, où il doute de la manière dont la France exerce son mandat. Suivent Le Fil de l’épée en 1932, dédié au maréchal Pétain, Vers l’armée de métier en 1934, qui plaide pour un corps de blindés servi par des professionnels contre la doctrine défensive de l’état-major, puis La France et son armée en 1938. Ce dernier livre naît d’une commande de Pétain, qui voulait le signer seul : le conférencier lit la lettre où de Gaulle refuse que son texte soit réécrit, « une déclaration de guerre, au moins littéraire, d’une rare arrogance ».
Le parcours s’achève sur le mémorandum de janvier 1940 envoyé à 80 personnalités pour défendre la force mécanique, sur Paul Reynaud, qui fait de lui en juin 1940 son sous-secrétaire d’État à la guerre, et sur le jugement de François Mauriac : « Le général de Gaulle a le style de son destin. »
Les références de l’épisode
- Campagne d’Allemagne : le récit de fiction écrit par Charles de Gaulle à 14 ans.
- Une mauvaise rencontre : la scène en vers primée et imprimée quand il avait 15 ans.
- Journal des voyages : l’hebdomadaire où paraît en 1910 sa nouvelle signée Charles de Lugal.
- La bataille de la Vistule : l’article anonyme de la Revue de Paris, en 1920, attribué à de Gaulle.
- La Discorde chez l’ennemi : son premier livre, publié chez Berger-Levrault en 1924.
- Histoire des troupes du Levant : l’ouvrage cosigné en 1931, très peu connu.
- Le Fil de l’épée, Vers l’armée de métier et La France et son armée : les trois livres de l’entre-deux-guerres tirés de ses articles.
- Trois études : le recueil de textes de l’entre-deux-guerres publié par Lucien Nachin en 1945.
- Discours et messages, Lettres, notes et carnets : les publications posthumes réunies par l’amiral Philippe de Gaulle.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : l’objet de la conférence
- 00:01:19 : une tradition littéraire familiale
- 00:03:42 : Campagne d’Allemagne, écrit à 14 ans
- 00:05:40 : Une mauvaise rencontre, la scène en vers primée
- 00:07:42 : une nouvelle publiée sous pseudonyme en 1910
- 00:10:19 : le manuscrit Du patriotisme
- 00:11:40 : la captivité
- 00:12:51 : l’engagement en Pologne
- 00:14:30 : l’article sur la bataille de la Vistule
- 00:17:47 : Verdun et la citation du général Pétain
- 00:19:31 : les conférences à l’École de guerre
- 00:20:41 : La Discorde chez l’ennemi
- 00:22:31 : le général Catroux et la France libre
- 00:25:59 : de Gaulle et la critique
- 00:27:09 : Beyrouth et l’Histoire des troupes du Levant
- 00:30:15 : les articles devenus livres
- 00:31:57 : les dédicaces et Le Fil de l’épée
- 00:33:15 : Vers l’armée de métier
- 00:35:33 : La France et son armée et la querelle avec Pétain
- 00:40:52 : l’accueil de la presse
- 00:43:23 : Trois études et le mémorandum de 1940
- 00:46:35 : Paul Reynaud
- 00:47:33 : les publications posthumes
- 00:48:36 : de Gaulle, écrivain classique
FAQ
Quel est le premier livre de Charles de Gaulle ?
C’est La Discorde chez l’ennemi, publié en 1924 chez Berger-Levrault, rappelle le conférencier. Le livre reprend des conférences données à l’École de guerre et analyse les conflits entre pouvoirs civil et militaire en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale. Il n’aurait été tiré qu’à environ 500 exemplaires.
Sous quel pseudonyme de Gaulle a-t-il publié sa première nouvelle ?
En 1910, alors simple soldat au 33e régiment d’infanterie d’Arras avant son entrée à Saint-Cyr, Charles de Gaulle publie une nouvelle dans l’hebdomadaire Journal des voyages sous le pseudonyme de Charles de Lugal. Selon le conférencier, il cherchait à s’évader intellectuellement de la vie de caserne.
Pourquoi de Gaulle s’est-il brouillé avec Pétain à propos de La France et son armée ?
Le livre est né d’une commande du maréchal Pétain, qui voulait publier sous sa seule signature un ouvrage sur le soldat à travers les âges. Quand Pétain fit reprendre le manuscrit par un autre officier, de Gaulle protesta vivement et refusa que son texte soit réécrit. Le conférencier y voit une querelle de paternité doublée d’un désaccord sur la doctrine militaire.
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