
François-Xavier Nérard, maître de conférences en histoire contemporaine à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, consacre cette conférence du musée de l'Armée à une année souvent vue depuis l'Ouest : 1944 côté soviétique. Du nouvel hymne du 1er janvier aux déportations de peuples entiers, des toasts menaçants offerts au général de Gaulle au défilé de 57 000 prisonniers allemands dans Moscou, il montre comment Staline, marqué par la peur de 1941, retrouve sa confiance et prépare l'après-guerre.
Un hymne pour effacer la peur de 1941
Dans cette conférence donnée au musée de l’Armée, aux Invalides, l’historien François-Xavier Nérard, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, montre que 1944, année souvent regardée depuis l’Ouest et le débarquement, est celle où « Staline redevient Staline » et où l’URSS pose les bases de sa puissance et de la guerre froide. Il part d’un son : dans la nuit du 31 décembre 1943 au 1er janvier 1944, la radio soviétique diffuse le nouvel hymne de l’Union soviétique, qui remplace L’Internationale. Les paroles situent désormais l’URSS dans la géographie et l’histoire, autour de la « Grande Russie », et nomment ses chefs : Lénine a montré la voie, Staline a appris au peuple la fidélité. Pour comprendre ce moment, il revient sur l’été 1941 : Minsk tombe en une semaine, Smolensk le 16 juillet, Léningrad est assiégée à partir de septembre, un siège qui coûtera la vie à 600 000 personnes. Le 22 juin 1941, c’est Viatcheslav Molotov et non Staline qui annonce la guerre à la radio ; le journal des entrées de son bureau montre que Staline n’y paraît pas les 29 et 30 juin, et les témoins décrivent une panique qui gagne les élites jusqu’à l’évacuation d’octobre. Selon l’historien, c’est parce que Staline a eu peur de mourir en 1941 qu’il se montre en 1944 si sûr de lui.
Il en donne pour exemple la visite du général de Gaulle à Moscou en décembre 1944, le portrait qu’en fait de Gaulle dans ses mémoires et les toasts menaçants que Staline porte à ses ministres et à ses généraux lors du dîner du 9 décembre, entre plaisanterie et rappel de qui commande.
Les dix coups et la confiance retrouvée
Cette confiance se lit dans les décorations : Staline reçoit le 29 juillet 1944 l’ordre de la Victoire, une décoration de diamants, de platine et d’émeraudes, après les maréchaux Joukov et Vassilievski. Les Soviétiques retrouvent depuis 1943 le goût des uniformes, des grades et des épaulettes, abolis en 1917. L’Armée rouge compte en juin 1944 onze millions de soldats et surpasse l’armée allemande en hommes et en matériel. Le chef de guerre a aussi changé : il reçoit trois rapports de l’état-major par jour, écoute ses généraux et laisse place au débat dans son bureau du Kremlin, centre réel du pouvoir. François-Xavier Nérard parcourt ensuite les « dix coups portés par Staline », formule de la propagande née dans le discours du 7 novembre 1944 : levée du siège de Léningrad le 27 janvier, libération de l’Ukraine de la rive droite du Dniepr, de la Crimée, opération Bagration en Biélorussie, libération du camp de Majdanek en juillet 1944, avancées vers la Roumanie, les pays baltes, la Yougoslavie et la Hongrie. En 1944, le territoire soviétique est entièrement libéré. Il s’arrête sur le « défilé des vaincus » du 17 juillet 1944, quand près de 57 000 prisonniers allemands sont conduits à travers Moscou, suivis de camions qui lavent les rues : une mise en scène de la défaite allemande, annoncée pourtant le matin même et avec prudence.
L’historien souligne ce qui est montré et ce qui ne l’est pas : on connaît peu d’images du bureau de Staline, et aucune des déportations.
Punir, contrôler, négocier
La reprise du territoire passe par le châtiment. En 1944, des peuples entiers sont déportés vers la Sibérie, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, présentés après coup comme punis pour trahison : Kalmouks, Tchétchènes, Ingouches, Balkars, Tatars de Crimée, Grecs, Bulgares et Arméniens de Crimée, près d’un million de personnes selon l’historien. Un compte rendu de Lavrenti Beria à Staline chiffre à 205 089 les personnes déportées de Crimée. Pour les Tchétchènes et les Ingouches, 120 000 hommes sont mobilisés en pleine guerre. Rien n’est prévu à l’arrivée, et des dizaines de milliers de déportés meurent. À l’ouest, les nationalistes ukrainiens de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) et de son armée insurrectionnelle combattent l’Armée rouge ; le général Vatoutine, commandant du premier front ukrainien, meurt de ses blessures après une attaque. Le pays a faim : au Tatarstan, en juillet 1944, des habitants meurent d’avoir mangé des grains contaminés. Staline humilie aussi ceux qui « prennent trop la confiance » : Anastas Mikoyan et le maréchal Joukov reçoivent des blâmes publics au second semestre 1944.
Sur le plan diplomatique, Staline reçoit Churchill en octobre 1944 pour l’accord des pourcentages sur l’Europe centrale et orientale et veut une Pologne sous contrôle, avec le comité de Lublin. En février 1946, son discours sur la victoire du régime soviétique pousse le diplomate américain George Kennan à écrire le « long télégramme », qui pose les bases de la guerre froide.
Les références de l’épisode
- Musée de l’Armée : le musée de l’Hôtel des Invalides, qui accueille la conférence.
- Hymne de l’Union soviétique : joué pour la première fois le 1er janvier 1944 et publié le même jour par la Pravda.
- L’Internationale : l’hymne du pays jusqu’à cette date.
- Ordre de la Victoire : la plus prestigieuse décoration soviétique, remise à Staline le 29 juillet 1944.
- Opération Bagration : la grande offensive de 1944 en Biélorussie.
- Majdanek : camp de concentration et d’extermination libéré par l’Armée rouge en juillet 1944.
- Défilé des vaincus : la marche de près de 57 000 prisonniers allemands dans Moscou le 17 juillet 1944.
- Mémoires de guerre du général de Gaulle : son récit de la rencontre avec Staline en décembre 1944.
- Accord des pourcentages : le partage d’influence négocié entre Churchill et Staline en octobre 1944.
- Comité de Lublin : le gouvernement polonais formé avec les Soviétiques.
- Long télégramme : le télégramme de George Kennan qui pose les bases de la guerre froide.
Au fil de l’épisode
- 00:00:32 : pourquoi 1944 est rarement vue du côté soviétique
- 00:01:43 : l’homme et le système, la confiance retrouvée
- 00:03:24 : la nuit du 1er janvier 1944 et le nouvel hymne soviétique
- 00:06:38 : ce que disent les paroles de l’hymne
- 00:09:21 : retour sur le désastre de juin 1941
- 00:12:39 : la sidération de Staline et son absence de l’espace public
- 00:15:26 : la panique d’octobre 1941 à Moscou
- 00:16:28 : la visite du général de Gaulle en décembre 1944
- 00:19:20 : les toasts de Staline au dîner du 9 décembre
- 00:24:24 : une situation militaire nettement meilleure
- 00:26:44 : l’ordre de la Victoire et le retour des décorations
- 00:30:08 : une Armée rouge puissante et le discours du 7 novembre 1944
- 00:31:44 : un chef de guerre qui écoute ses généraux
- 00:35:19 : les dix coups portés par Staline
- 00:38:33 : l’opération Bagration et la libération de Majdanek
- 00:40:44 : la libération totale du territoire soviétique
- 00:42:18 : le défilé des vaincus du 17 juillet 1944
- 00:46:21 : le châtiment et les premiers procès
- 00:47:22 : les déportations de peuples entiers
- 00:52:30 : la lutte des nationalistes ukrainiens contre l’Armée rouge
- 00:54:53 : les blâmes infligés à Mikoyan et à Joukov
- 00:58:53 : un pays qui a faim
- 00:59:55 : la diplomatie de Staline, de Churchill à la question polonaise
- 01:01:58 : le discours de 1946 et le long télégramme
FAQ
Pourquoi l’année 1944 est-elle décisive pour Staline ?
Selon François-Xavier Nérard, 1944 est l’année où Staline retrouve la confiance perdue en 1941 : le territoire soviétique est entièrement libéré, l’Armée rouge surpasse l’armée allemande, et Staline affirme son pouvoir sur ses proches comme sur le pays. L’historien y voit aussi l’année où se posent les bases de la guerre froide.
Qu’est-ce que le défilé des vaincus de juillet 1944 ?
Le 17 juillet 1944, près de 57 000 prisonniers allemands faits pendant l’offensive en Biélorussie sont conduits à travers Moscou, ouverts par 19 généraux. Organisé par le NKVD sous le nom de code « la Grande Valse », filmé puis diffusé dans les cinémas, il met en scène la défaite allemande, suivi de camions qui lavent les rues.
Quels peuples ont été déportés par Staline en 1944 ?
L’historien cite les Kalmouks, les Tchétchènes, les Ingouches, les Balkars, les Tatars de Crimée et les Grecs, Bulgares et Arméniens de Crimée, soit près d’un million de personnes envoyées vers la Sibérie, le Kazakhstan ou l’Ouzbékistan. Ces déportations ne sont pas rendues publiques, et des dizaines de milliers de déportés meurent faute de rien prévu à l’arrivée.
Comment Staline a-t-il reçu le général de Gaulle en 1944 ?
De Gaulle arrive à Moscou début décembre 1944 pour négocier un pacte franco-soviétique, bloqué sur la reconnaissance du comité de Lublin. Lors du dîner du 9 décembre, Staline multiplie les toasts menaçants envers ses ministres et ses généraux. De Gaulle décrit dans ses mémoires un homme éloigné de l’image officielle, « enfermé dans ses calculs ».
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