
Le musée de l'Armée propose l'enregistrement d'une conférence donnée le 28 mars 2025 sur les comités de soutien à la France libre, créés dans le monde entier par des Français de l'étranger dès juin 1940. Propagande, argent, volontaires : la conférence suit leur action dans 39 pays, du comité de Buenos Aires d'Albert Guérin au Québec de Marthe Simard, et montre ce qu'ils ont laissé après la guerre, de la représentation politique des Français de l'étranger à l'action culturelle de la France.
Cinq cents comités nés de l’appel du 18 juin
Enregistrée au musée de l’Armée le 28 mars 2025, cette conférence est consacrée aux comités de soutien à la France libre, une page peu étudiée de la Seconde Guerre mondiale. Dès l’armistice de juin 1940 et les appels du général de Gaulle des 18 et 22 juin, des Français installés à l’étranger créent spontanément des comités, de l’Égypte à l’Argentine, pour refuser que leur pays sorte de la guerre. Leurs activités suivent trois axes : la propagande, l’envoi d’argent et l’envoi de volontaires vers les Forces françaises libres. En juillet 1942, le Journal officiel les recense dans 39 pays ; on compte alors près de 500 comités dans le monde. La conférence montre la faiblesse des moyens de la France libre à l’été 1940 : au Canada, elle envoie comme déléguée Élisabeth de Miribel, 25 ans, qui avait tapé à la machine l’appel du 18 juin. Elle détaille aussi les contraintes : Vichy est reconnu par les pays neutres et par certains alliés, et ses ambassades retirent passeports ou nationalité aux dissidents. Selon les régions, les comités affrontent des régimes autoritaires attachés à leur neutralité en Amérique latine, le conservatisme de la société québécoise ou la défiance de Roosevelt envers de Gaulle aux États-Unis.
La conférence en tire deux héritages méconnus : en novembre 1943, les cinq représentants des comités à l’Assemblée consultative provisoire d’Alger marquent la naissance des Français de l’étranger comme catégorie électorale, et parmi eux Marthe Simard, venue du comité du Québec, devient la première femme à siéger dans une assemblée parlementaire française.
Albert Guérin, premier propagandiste de la France libre
Le cœur de la conférence porte sur le comité de Gaulle de Buenos Aires, le premier créé, qui télégraphie au général dès le 25 juin 1940. Son président, Albert Guérin, ancien président de la chambre de commerce et ancien combattant de 1914-1918, est le seul président de comité fait compagnon de la Libération. Son bulletin, lancé le 16 juillet 1940, passe de 20 000 exemplaires à l’été 1940 à 150 000 fin 1941, dont les trois quarts en espagnol, et s’appuie sur le mouvement Acción Argentina. Il invente, sans consigne de Londres, des thèmes repris ensuite par la France libre : la dénonciation de Laval, l’attaque directe contre Pétain, la condamnation en bloc de Vichy. Sa couverture associe la Marseillaise de Rude à la devise « Par ce signe tu vaincras », double référence républicaine et catholique, et ses insignes unissent cette devise à la croix de Lorraine dès 1940. Il reçoit le soutien de Georges Bernanos depuis le Brésil, réplique aux publications vichystes avec des textes de Jean Perrin ou de Jacques Maritain, et dénonce en 1943 les diplomates ralliés à Giraud. À la libération de Paris, 100 000 personnes défilent à Buenos Aires.
L’exemple du Chili, où le comité privilégie la lutte contre l’occupant plutôt que contre Vichy, montre une autre stratégie, plus consensuelle auprès des élites locales.
Écoles, artistes en exil et tournée de Louis Jouvet
La dernière partie aborde l’action culturelle des comités, qui doivent se positionner face aux lycées français et aux Alliances françaises financés en partie par Vichy. Le comité chilien prend le contrôle de l’Alliance locale en 1942 et suscite de nouvelles écoles ; à Buenos Aires, Albert Guérin soutient l’Institut français d’études supérieures, codirigé notamment par Roger Caillois, qui accueille 800 étudiants en 1944. Aux États-Unis, France Forever commande à Yvan Goll un calligramme en forme de croix de Lorraine et à André Masson une fresque pour le 14 juillet 1942, commande qu’André Breton lui reproche, au nom de la séparation entre art et propagande. Roger Caillois, avec la revue Les Lettres françaises, défend au contraire un art en exil autonome, que soutient Albert Guérin. La conférence revient enfin sur la tournée sud-américaine de Louis Jouvet et du théâtre de l’Athénée, d’abord patronnée par Vichy, boycottée en 1942 puis soutenue par la France libre.
Selon la conférence, l’expérience des comités sud-américains a contribué à la création, en 1949, du corps des conseillers culturels.
Les références de l’épisode
- Comités de la France libre : près de 500 comités de soutien au général de Gaulle dans le monde.
- Assemblée consultative provisoire d’Alger : assemblée formée en novembre 1943, où les comités obtiennent cinq représentants.
- Élisabeth de Miribel : déléguée de la France libre envoyée au Canada fin 1940.
- Marthe Simard : responsable du comité du Québec, première femme à siéger dans une assemblée parlementaire française.
- Albert Guérin : président du comité de Gaulle de Buenos Aires, compagnon de la Libération.
- Acción Argentina : mouvement argentin prodémocratie avec lequel le comité organise des activités communes.
- Georges Bernanos : écrivain installé au Brésil, qui soutient publiquement le bulletin d’Albert Guérin.
- « À travers le désastre », Jacques Maritain : analyse de la défaite de 1940 diffusée par le comité argentin.
- France Forever : le comité de la France libre aux États-Unis.
- Les Lettres françaises : revue littéraire publiée à Buenos Aires par Roger Caillois de 1941 à 1944.
- Louis Jouvet et le théâtre de l’Athénée : troupe en tournée en Amérique du Sud de 1941 à 1945.
- Ordre de la Libération : sa croix associe la croix de Lorraine à une devise latine, peut-être inspirée de l’insigne du comité argentin selon la conférence.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : ce que sont les comités de la France libre
- 00:01:00 : Élisabeth de Miribel au Canada, des moyens limités
- 00:01:59 : 39 pays et près de 500 comités en 1942
- 00:03:11 : les représentants des comités à l’Assemblée d’Alger
- 00:05:16 : Marthe Simard, première femme parlementaire
- 00:06:51 : Vichy, reconnu à l’étranger, face aux comités
- 00:09:57 : l’Amérique latine, première terre des comités
- 00:11:27 : le Canada et les États-Unis de Roosevelt
- 00:13:23 : l’Afrique et l’Asie
- 00:15:33 : bulletins, brochures et radio
- 00:17:11 : le comité de Gaulle de Buenos Aires et Albert Guérin
- 00:21:24 : un bulletin qui invente la propagande de la France libre
- 00:24:36 : la Marseillaise de Rude et la devise de Constantin
- 00:27:30 : les insignes et la croix de Lorraine
- 00:31:13 : la ligne républicaine adoptée par la France libre
- 00:32:24 : contre Giraud et les diplomates ralliés
- 00:34:13 : Foch, Péguy, Jeanne d’Arc, figures convoquées contre Pétain
- 00:36:29 : Jacques Maritain et « À travers le désastre »
- 00:39:04 : l’enseignement du français et les Alliances françaises
- 00:42:24 : le comité du Chili, une autre stratégie
- 00:44:56 : l’Institut français d’études supérieures de Buenos Aires
- 00:50:35 : Yvan Goll et André Masson pour France Forever
- 00:52:28 : le 14 juillet 1942 à Buenos Aires
- 00:54:32 : André Breton contre André Masson, art et propagande
- 00:56:02 : Roger Caillois et Les Lettres françaises
- 00:59:09 : la tournée de Louis Jouvet en Amérique du Sud
- 01:02:42 : l’héritage, le corps des conseillers culturels
FAQ
Qu’étaient les comités de la France libre ?
Ce sont des comités de soutien au général de Gaulle créés spontanément par des Français de l’étranger dès juin 1940. D’après la conférence, ils étaient près de 500 dans le monde en 1942, présents dans 39 pays alliés ou neutres, et menaient de la propagande, collectaient de l’argent et envoyaient des volontaires aux Forces françaises libres.
Qui est Marthe Simard ?
Marthe Simard dirigeait le comité de la France libre du Québec. Représentante du Canada à l’Assemblée consultative provisoire d’Alger formée en novembre 1943, elle est, selon la conférence, la première femme à avoir siégé dans une assemblée parlementaire française, avant même le vote des femmes adopté par cette assemblée en avril 1944.
Pourquoi Albert Guérin a-t-il été fait compagnon de la Libération ?
Président du comité de Gaulle de Buenos Aires, le premier créé, il publie dès juillet 1940 un bulletin qui atteint 150 000 exemplaires fin 1941. La conférence le présente comme le premier propagandiste de la France libre : il invente, sans consigne de Londres, une ligne antinazie et antivichyste reprise ensuite par la France libre partout.
Comment les comités de la France libre ont-ils marqué l’après-guerre ?
Leurs représentants à l’Assemblée d’Alger font naître les Français de l’étranger comme catégorie électorale, représentés ensuite au Sénat. Selon la conférence, les comités sud-américains ont aussi poussé les pouvoirs publics à renforcer l’action culturelle face à l’influence américaine, ce qui aboutit en 1949 au corps des conseillers culturels.
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