
Jonathan Guiffard, expert associé à l'Institut Montaigne et doctorant en géopolitique, revient dans Le Collimateur sur un paradoxe : la puissance la plus dominante de l'histoire se sent en permanence vulnérable. Avec Alexandre Jubelin, il retrace ce sentiment des débuts de la république américaine à la guerre contre l'Iran, en passant par Roosevelt, la guerre froide et le 11 septembre, et explique ce qu'il dit du renseignement américain et de la relation avec les Européens.
La première puissance du monde qui se sent vulnérable
Jonathan Guiffard, expert associé à l’Institut Montaigne et doctorant au centre Geode de l’université Paris 8, explique à Alexandre Jubelin pourquoi les États-Unis, puissance la plus dominante de l’histoire, se perçoivent comme vulnérables, et ce que ce sentiment explique de leur politique de sécurité. Le point de départ est le discours de Donald Trump justifiant la guerre contre l’Iran par une menace directe contre le territoire américain. Dans sa thèse sur les stratégies des agences de sécurité américaines dans le cyberespace, Jonathan Guiffard travaille sur les représentations géopolitiques : la manière dont les acteurs se figurent le monde, sans juger si leur crainte est fondée. Il est parti de deux questions : pourquoi un État démocratique a construit un appareil de renseignement dont le budget est, selon lui, 20 à 30 fois celui de la France, et pourquoi la première puissance se sent si exposée. Il retrace ce sentiment jusqu’à la naissance du pays : plus d’un tiers du budget fédéral versé en rançon aux Barbaresques, l’incendie du Capitole et de la Maison-Blanche par les Britanniques en 1814, la prise de la Floride en 1818 justifiée par la menace espagnole, ou le choc de Little Bighorn en 1876. Il y ajoute des fragilités internes, des sécessions avortées à la guerre de Sécession, et cite les travaux de Colin Woodard et du Québécois Louis Balthazar sur la destinée manifeste et l’isolement culturel.
Pour lui, le cinéma post-apocalyptique et les super-héros traduisent cette peur d’une société qui pourrait disparaître et ce besoin de protecteurs.
De l’isolationnisme au tournant de Roosevelt
Le XIXe siècle isolationniste repose sur une position géographique jugée privilégiée, que résume la formule de l’ambassadeur français Jules Jusserand sur des voisins faibles au nord et au sud et des poissons à l’est et à l’ouest. Mais la recherche du guano dans le Pacifique, face à la marine chilienne, l’explosion de l’USS Maine en 1898 ou le Preparedness Movement et le télégramme Zimmermann avant 1917 montrent, selon les deux interlocuteurs, que les fantasmes d’insécurité ressurgissent sans cesse. Jonathan Guiffard souligne l’influence d’Alfred Mahan et de sa pensée de la puissance maritime, dont il retrouve la logique dans la stratégie américaine actuelle dans le cyberespace. Avec Andrew Preston, ils situent le basculement sous Franklin Roosevelt : le New Deal relie sécurité économique et sécurité géopolitique, les théories de Halford Mackinder et Nicholas Spykman font de l’Eurasie une menace potentielle, et Edward Mead Earle ajoute la dimension idéologique. Roosevelt est, selon lui, le premier à parler de sécurité « globale ».
Pearl Harbor, présenté comme une attaque contre le territoire national, valide ce discours et prépare l’impact du 11 septembre.
Guerre froide, terrorisme et appareil de renseignement
Après 1945, la sécurité nationale consiste à surveiller les menaces au plus près de leur lieu d’émergence et à les entraver avant qu’elles n’atteignent les côtes américaines, d’où un maillage mondial de bases et un système de renseignement sans équivalent. Le National Security Act de 1947 crée la CIA, dont la mission première est d’éviter un nouveau Pearl Harbor, et le Conseil de sécurité nationale. Jonathan Guiffard évoque le projet Venona, qui surveillait les Soviétiques en pleine alliance, l’image de la Russie dégradée dès les pogroms de 1905, la création de l’ARPA après Spoutnik, l’exercice Able Archer de 1983 et le « missile gap » exploité par John F. Kennedy. Il observe la même dynamique aujourd’hui avec la Chine, après les intrusions informatiques de Volt Typhoon. Le terrorisme, enfin, touche pour la première fois le territoire continental : le 11 septembre fait naître la Homeland Security et une guerre mondiale contre le terrorisme dont le renseignement devient le système nerveux.
Selon lui, cette surveillance globale produit en retour de nouvelles vulnérabilités, ce qui enferme les États-Unis dans une boucle.
Trump, la Chine et ce que doivent comprendre les Européens
Pour Jonathan Guiffard, comprendre ce sentiment de vulnérabilité est indispensable pour dialoguer avec Washington. Il éclaire selon lui le projet de défense antimissile Golden Dome, l’intérêt pour le Groenland, ou la priorité donnée à l’hémisphère occidental, alors que la Chine a installé une station d’écoute à Cuba et que Chine, Russie et Iran se sont implantés au Venezuela. Quatre adversaires reviennent depuis des décennies dans les représentations américaines : la Russie, la Chine, la Corée du Nord et l’Iran, de plus en plus coordonnés. Il se dit pessimiste : les Américains se dirigent vers une nouvelle guerre froide avec la Chine, une puissance qui ne cherche pas, elle, à sécuriser toute la planète, et ils continueront à faire pression sur des Européens qui ne partagent pas leurs représentations.
Il note enfin que les dispositifs de sécurité européens voient aujourd’hui le monde davantage comme les Américains qu’il y a vingt-cinq ans.
Jonathan Guiffard nous recommande…
« American Nations », Colin Woodard : une histoire des États-Unis à travers onze « nations » rivales, qui éclaire selon lui les tensions internes du projet américain.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Homeland : la série dont l’héroïne inspire à Jonathan Guiffard une allégorie de l’Amérique, sujet d’un précédent épisode.
- John A. Thompson, « The Exaggeration of American Vulnerability: The Anatomy of a Tradition » (Diplomatic History, 1992) : article de référence sur la tradition de vulnérabilité.
- Andrew Preston, « Monsters Everywhere: A Genealogy of National Security » (Diplomatic History, 2014) : sur la généalogie de la notion de sécurité nationale.
- Norman A. Graebner, « The National Security: Its Theory and Practice, 1945-1960 » (1986) : cité pour la définition de la sécurité nationale.
- Doctrine Monroe (1823) : relue par l’invité comme une solidarité avec les indépendances latino-américaines.
- Télégramme Zimmermann : intercepté par les Britanniques et utilisé pour jouer sur le sentiment de vulnérabilité américain.
- National Security Act (1947) : la loi qui crée la CIA et le Conseil de sécurité nationale.
- Projet Venona : la surveillance secrète des communications soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale.
- Exercice Able Archer (1983) : moment où les Soviétiques ont craint une frappe nucléaire préventive de l’OTAN.
- Volt Typhoon : les intrusions informatiques chinoises qui ont ravivé le sentiment de vulnérabilité à Washington.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation de Jonathan Guiffard et du sujet
- 00:02:43 : le discours de Donald Trump sur la guerre contre l’Iran
- 00:06:13 : une thèse sur les représentations géopolitiques américaines
- 00:09:09 : la tradition isolationniste du XIXe siècle
- 00:11:36 : un sentiment de vulnérabilité né avec le pays, des Barbaresques à 1812
- 00:15:25 : la Floride, la doctrine Monroe et la frontière intérieure
- 00:18:10 : Little Bighorn et la destinée manifeste
- 00:20:40 : « American Nations » et les sécessions
- 00:24:48 : post-apocalypse et super-héros
- 00:25:40 : la rémanence des fantasmes de vulnérabilité
- 00:29:26 : le guano et l’expansion dans le Pacifique
- 00:31:42 : la guerre hispano-américaine et l’USS Maine
- 00:33:48 : l’isolationnisme du début du XXe siècle et le Preparedness Movement
- 00:35:39 : l’influence d’Alfred Mahan
- 00:39:05 : la National Security League et le télégramme Zimmermann
- 00:42:18 : le tournant rooseveltien et le New Deal
- 00:45:59 : Mackinder, Spykman et la menace eurasienne
- 00:48:23 : Edward Mead Earle et la dimension idéologique
- 00:54:01 : Pearl Harbor et le homeland
- 00:58:21 : ce que recouvre la sécurité nationale
- 01:01:09 : le National Security Act de 1947
- 01:02:21 : la guerre froide et la CIA
- 01:05:17 : le projet Venona
- 01:08:11 : Spoutnik et la création de l’ARPA
- 01:09:34 : Able Archer et le missile gap
- 01:13:30 : la Chine et Volt Typhoon
- 01:15:56 : le terrorisme et le 11 septembre
- 01:19:16 : la Homeland Security
- 01:22:18 : la guerre mondiale contre le terrorisme et le renseignement
- 01:25:20 : dialoguer avec la mentalité américaine
- 01:28:59 : Golden Dome et le Groenland
- 01:30:59 : la priorité à l’hémisphère occidental
- 01:33:00 : quatre adversaires stratégiques
- 01:34:59 : quelles perspectives
- 01:38:25 : vers une nouvelle guerre froide avec la Chine
- 01:40:56 : les Européens sous pression
- 01:42:28 : une surveillance qui crée sa propre vulnérabilité
FAQ
Qui est Jonathan Guiffard ?
Jonathan Guiffard est expert associé à l’Institut Montaigne et doctorant au centre Geode de l’université Paris 8. Il achève une thèse de géopolitique sur les stratégies des agences de sécurité américaines dans le cyberespace et sur les représentations géopolitiques des responsables de la sécurité nationale américaine.
Pourquoi les États-Unis se sentent-ils vulnérables selon Jonathan Guiffard ?
Selon lui, ce sentiment existe depuis la création du pays : rançons aux Barbaresques, invasion britannique de 1812-1814, conflits de frontière, fragilités internes. Il s’est structuré avec Franklin Roosevelt, Pearl Harbor puis le 11 septembre, et se nourrit d’une opposition idéologique ancienne avec la Russie, la Chine, la Corée du Nord et l’Iran.
Qu’est-ce que la sécurité nationale américaine depuis 1945 ?
D’après Jonathan Guiffard, c’est l’idée qu’il faut surveiller les menaces au plus près de leur lieu d’émergence et les entraver avant qu’elles n’atteignent les côtes américaines. Elle a conduit à un réseau mondial de bases et à un appareil de renseignement sans équivalent, structuré par le National Security Act de 1947.
Pourquoi la CIA a-t-elle été créée ?
Selon Jonathan Guiffard, la CIA est créée en 1947 avec une mission première presque unique : ne pas revivre un Pearl Harbor, cette fois soviétique. Cette volonté d’anticiper la menace stratégique et de l’entraver au plus près structure depuis toute la communauté du renseignement américain.
Que doivent comprendre les Européens de la mentalité américaine ?
Pour Jonathan Guiffard, il faut prendre en compte ce sentiment de vulnérabilité pour comprendre les choix de Washington, du Groenland au Venezuela. Les Américains voient leurs menaces grandir et ne comprennent pas que les Européens, aux représentations différentes, n’en prennent pas davantage leur part.
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