
Gilles Moëc, chef économiste du groupe AXA, revient dans La Course sur l'intervention du Trésor américain du 31 juillet pour soutenir le yen, la première depuis 1998. Avec Mathilde Raymond, il explique pourquoi Washington a aidé Tokyo, ce que ce geste dit des alliances de l'administration Trump, et pourquoi il révèle surtout la fragilité de la dette, des taux et du marché immobilier américains.
Un soutien au yen qui protège d’abord Washington
Gilles Moëc, chef économiste du groupe AXA, analyse avec Mathilde Raymond, dans La Course, l’intervention du 31 juillet : le Trésor américain s’est joint aux autorités japonaises pour acheter massivement du yen, une première depuis juin 1998. Il explique d’abord la chute de la monnaie japonaise par une contradiction : le gouvernement mène une relance budgétaire très expansionniste alors que l’inflation est repartie, après une longue période où les prix augmentaient de 0,2 % par an en moyenne entre 1990 et 2010, et la Banque du Japon, sous influence du gouvernement, relève ses taux très lentement. Un yen faible aide les exportateurs japonais mais alimente l’inflation, sensible pour une population en grande partie retraitée. Côté américain, il contrarie une politique qu’il qualifie de mercantiliste : un yen qui baisse contrebalance l’effet des barrières tarifaires. Surtout, selon lui, Washington redoute que la Banque du Japon, pour défendre sa monnaie seule, vende brutalement ses bons du Trésor américain. D’où une intervention menée en vendant des euros plutôt que des dollars.
Il compare ce geste au soutien apporté à l’Argentine : même alignement politique, mais le cas japonais engage la stabilité financière des États-Unis. Il n’y voit pas une nouvelle doctrine, plutôt « un pragmatisme absolu ».
Les promesses de Scott Bessent à l’épreuve
Pour l’économiste, cet interventionnisme reflète « une vraie insécurité sur les fondamentaux américains ». Le secrétaire au Trésor Scott Bessent promettait une baisse du déficit, de l’inflation et des taux : aucun des trois objectifs n’est atteint. L’inflation tourne autour de 3 %, la Réserve fédérale remonte ses taux, et les déficits sont projetés entre 5 et 6 % du PIB pour les dix ans à venir, avec une dette publique qui irait vers 140 % du PIB. Le Trésor rachète même ses propres obligations à long terme, du jamais vu selon lui depuis les années 1940. Gilles Moëc détaille le carry trade, emprunter en yens à taux quasi nul pour placer aux États-Unis, et montre que la hausse des taux japonais réduit l’intérêt des investisseurs japonais pour la dette américaine, déjà presque plus achetée selon les dernières données qu’il cite.
L’enjeu est aussi électoral avant les élections de mi-mandat : avec un crédit immobilier à 30 ans autour de 7 %, le marché du logement américain est bloqué. La suite, conclut-il, dépend désormais de la Banque du Japon.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Trésor américain : intervention du 31 juillet aux côtés des autorités japonaises sur le marché des changes
- Banque du Japon : relève ses taux lentement, dont une hausse en septembre selon Gilles Moëc
- Réserve fédérale (Fed) : remonte ses taux face à une inflation supérieure à son objectif
- Accords du Plaza et du Louvre : interventions concertées sur les changes dans les années 1980, citées comme précédents
- Bureau du budget du Congrès (CBO) : projections de déficit américain citées pour les dix prochaines années
- Macrocast : newsletter hebdomadaire de Gilles Moëc
- Institut FMES (Fondation méditerranéenne pour la recherche stratégique) : partenaire du podcast
Au fil de l’épisode
- 00:00:14 : l’intervention américaine du 31 juillet pour soutenir le yen
- 00:01:07 : pourquoi le yen s’est déprécié
- 00:02:07 : le retour de l’inflation au Japon
- 00:03:36 : une intervention rare dans l’histoire américaine
- 00:05:06 : les effets ambigus d’un yen faible pour le Japon
- 00:06:39 : un yen faible face à la politique commerciale américaine
- 00:09:02 : la crainte d’une vente massive de dette américaine par le Japon
- 00:10:27 : pourquoi l’intervention est passée par l’euro
- 00:10:56 : comparaison avec le soutien à l’Argentine
- 00:12:38 : la fin de la doctrine de non-intervention et la manipulation des changes
- 00:15:53 : « un pragmatisme absolu »
- 00:17:51 : le Trésor rachète ses propres obligations
- 00:20:24 : les trois promesses de Scott Bessent
- 00:21:09 : inflation et hausse des taux de la Fed
- 00:22:27 : déficits et dette publique américaine
- 00:24:01 : le carry trade expliqué
- 00:28:06 : deux mauvaises solutions pour les États-Unis
- 00:30:16 : pourquoi le marché obligataire compte avant les élections de mi-mandat
- 00:31:23 : un marché immobilier américain bloqué
- 00:33:49 : réussite ou coup d’épée dans l’eau ?
FAQ
Pourquoi les États-Unis ont-ils soutenu le yen en juillet ?
Selon Gilles Moëc, chef économiste du groupe AXA, Washington voulait freiner une baisse du yen qui contrebalançait l’effet de ses droits de douane, et surtout éviter que la Banque du Japon, intervenant seule, vende brutalement ses bons du Trésor américain. L’intervention s’accompagnait d’une pression pour que le Japon relève ses taux plus vite.
Pourquoi l’intervention sur le yen s’est-elle faite en euros ?
D’après Gilles Moëc, les Américains ont vendu des euros contre des yens pour protéger le marché de leur dette publique et ne pas ajouter de volatilité sur le dollar. Il y voit le signe d’une insécurité sur les fondamentaux américains. Dans la foulée, l’euro aurait bougé d’environ 4 % face au dollar.
Qu’est-ce que le carry trade et pourquoi inquiète-t-il les États-Unis ?
Le carry trade consiste à emprunter dans une devise à taux très bas, comme le yen pendant des décennies, pour placer l’argent là où il rapporte plus, par exemple en dette américaine. Gilles Moëc explique que la hausse des taux japonais renéchérit la couverture de change et pousse les investisseurs japonais à rapatrier leur épargne.
L’intervention américaine sur le yen est-elle une réussite ?
Gilles Moëc constate un coup d’arrêt immédiat à la baisse du yen, mais rappelle qu’une intervention isolée ne sert à rien sans correction des problèmes de fond. Tout dépend, selon lui, de la Banque du Japon, qui a relevé ses taux en septembre mais reste prise entre l’inflation et les souhaits du gouvernement.
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