
Annabelle Livet, chercheuse à la Fondation pour la recherche stratégique, répond à Mathilde Raymond dans La Course alors que le détroit d'Ormuz est de facto fermé et que la production de gaz du Qatar est interrompue. Elle compare ce choc à celui de 2022, explique pourquoi la souveraineté énergétique est un concept très français, comment chaque pays européen perçoit différemment ses risques, et pourquoi l'autonomie stratégique offre un langage plus commun pour avancer ensemble.
Ormuz fermé, un choc plus mondial qu’en 2022
Dans La Course, le podcast de géoéconomie produit par Mathilde Raymond en partenariat avec l’Institut FMES, Annabelle Livet, chercheuse à la Fondation pour la recherche stratégique, analyse la crise énergétique déclenchée par les frappes américaines et israéliennes sur l’Iran : détroit d’Ormuz de facto fermé, production de gaz naturel liquéfié (GNL) du Qatar interrompue après une attaque de drones sur les installations de Ras Laffan, prix européens du gaz en hausse de plus de 50 % en une journée. Pour la chercheuse, ce choc est paradoxalement moins grave pour l’Europe qu’en 2022 : à l’époque, l’embargo sur les hydrocarbures russes avait obligé à remplacer des flux terrestres par des importations maritimes et à construire des terminaux GNL, alors que la moitié du parc nucléaire français était à l’arrêt pour des problèmes de corrosion sous contrainte. Aujourd’hui, l’Europe s’approvisionne surtout en Norvège, aux États-Unis et en Afrique du Nord, et environ 80 % des produits énergétiques du Golfe partaient vers l’Asie. Le choc est donc mondial, et particulièrement sévère pour le Japon et la Corée du Sud, qui trouveront difficilement des volumes de pétrole de remplacement. Elle explique comment l’énergie, sans être à elle seule une cause de guerre, agit comme un « facteur aggravant », et comment la Russie a utilisé ses contrats gaziers négociés pays par pays.
Elle rappelle que l’Union européenne a créé en 2022 une plateforme d’achat commune pour peser davantage face aux exportateurs, et souligne la vulnérabilité de pays comme la Hongrie, où l’énergie est fortement subventionnée.
Souveraineté ou autonomie stratégique : une affaire de vocabulaire et de perception
Annabelle Livet explique pourquoi la « souveraineté énergétique » est un concept très français : il renvoie au rôle d’un État centralisé, à la capacité de décider, et s’est ancré avec la dissuasion nucléaire puis le nucléaire civil, qui fournit environ 70 % de l’électricité française. Mais l’électricité ne représente qu’environ un quart de la consommation d’énergie, et le transport dépend toujours du pétrole. Les États-Unis parlent de sécurité ou de « dominance » énergétique, les pays d’Europe centrale et de l’Est de sécurité d’approvisionnement à un prix supportable. Selon elle, tout part de la perception des risques, qui varie d’un pays à l’autre : changement climatique pour la Norvège ou l’Espagne, sabotage des infrastructures pour les pays baltes, ingérence russe pour la Pologne ou la République tchèque mais pas pour la Hongrie ni la Slovaquie, doutes sur le nucléaire américain depuis l’arrivée de l’administration Trump. L’énergie étant une compétence partagée (article 194 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne), Bruxelles coordonne plus qu’elle ne décide, par exemple avec la directive sur la résilience des entités critiques.
Pour conclure, elle juge l’« autonomie stratégique » plus partageable en Europe que la souveraineté, et tire deux leçons : produire davantage sur place, et préparer une transition hybride sans troquer une dépendance aux hydrocarbures contre une dépendance aux technologies.
Les références de l’épisode
- Fondation pour la recherche stratégique (FRS) : où travaille Annabelle Livet.
- Institut FMES (Fondation méditerranéenne pour la recherche stratégique) : partenaire du podcast.
- Détroit d’Ormuz et installations gazières de Ras Laffan au Qatar : points de départ de la crise évoquée.
- Plateforme d’achat commune de gaz de l’Union européenne : créée en 2022.
- Carl Schmitt : cité pour sa définition de la souveraineté comme capacité de décider de l’état d’exception.
- Article 194 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne : qui fait de l’énergie une compétence partagée.
- Directive européenne sur la résilience des entités critiques : qui oblige les États à recenser leurs entreprises critiques et à prévoir des plans de crise.
- Blackout de la péninsule Ibérique : cité comme exemple d’interdépendance électrique.
Au fil de l’épisode
- 00:00:13 : Ormuz fermé, GNL qatari interrompu, prix du gaz qui flambent
- 00:01:12 : une crise moins grave pour l’Europe qu’en 2022 ?
- 00:03:23 : un choc mondial, d’abord pour l’Asie
- 00:06:32 : l’énergie, facteur aggravant des tensions géopolitiques
- 00:08:34 : la Russie, Gazprom et la plateforme d’achat commune européenne
- 00:10:09 : la crise peut-elle servir à lever des sanctions ?
- 00:12:55 : d’où vient la souveraineté énergétique, un concept très français
- 00:17:20 : dissuasion, nucléaire civil et limites de la souveraineté
- 00:20:27 : des perceptions du risque très différentes en Europe
- 00:23:43 : Europe centrale, pays baltes et sabotage des infrastructures
- 00:26:33 : le nucléaire et l’effet Trump
- 00:28:26 : une compétence partagée entre l’Union et les États
- 00:31:17 : la directive sur la résilience des entités critiques
- 00:36:44 : de la souveraineté à l’autonomie stratégique
- 00:38:35 : produire sur place et réussir la transition
FAQ
Qu’est-ce que la souveraineté énergétique ?
Selon Annabelle Livet, c’est la capacité d’un État à décider et à agir librement sur son énergie, par exemple sur son mix ou ses approvisionnements, sans forcément viser l’autarcie. Le concept est très français, lié à un État centralisé, à la dissuasion nucléaire et au nucléaire civil ; il se traduit mal dans les pays fédéraux ou anglophones.
Pourquoi la fermeture du détroit d’Ormuz frappe-t-elle surtout l’Asie ?
D’après la chercheuse, environ 80 % des produits énergétiques partant du Golfe allaient vers l’Asie, premier pôle de consommation et de production industrielle mondiale. L’Europe dépend davantage de la Norvège, des États-Unis et de l’Afrique du Nord. Le Japon et la Corée du Sud seront les plus exposés, faute de volumes de pétrole de remplacement.
La France est-elle souveraine en énergie ?
En partie seulement, explique Annabelle Livet : le nucléaire fournit environ 70 % de l’électricité et l’hydraulique 11 à 12 %, mais l’électricité ne représente qu’environ un quart de la consommation d’énergie. Le gaz et surtout le pétrole des transports restent importés, et l’uranium aussi, même si des stocks de plusieurs années renforcent la sécurité.
Quelle différence entre souveraineté et autonomie stratégique ?
Pour la chercheuse, la souveraineté a un caractère absolu et suppose de s’affirmer face aux autres. L’autonomie stratégique, mieux comprise dans les institutions européennes, reconnaît que certaines dépendances sont plus critiques que d’autres et vise à traiter celles-là en priorité, ce qui la rend plus facile à partager entre pays de tailles et de situations différentes.
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