
Arnaud Valli, responsable des affaires publiques chez COMAND AI, start-up de logiciels d'intelligence artificielle pour le commandement et le contrôle des opérations militaires, répond à Mathilde Raymond dans La Course, quatre ans après l'invasion de l'Ukraine. Ancien conseiller politique à l'OTAN et réserviste de la Marine, il raconte son retour en France pour bâtir une IA de défense européenne, décrit un champ de bataille dominé par les drones et explique ce qui manque encore à la DefTech européenne : de l'argent, de la constance et des contrats.
De l’OTAN à la DefTech
Dans cet épisode de La Course, podcast de géoéconomie produit en partenariat avec l’Institut FMES, Mathilde Raymond reçoit Arnaud Valli, responsable des affaires publiques chez COMAND AI, pour mesurer ce que la guerre en Ukraine a changé dans la DefTech, ces start-up qui appliquent les technologies de pointe à la défense. Le 24 février 2022, il s’apprêtait à embarquer comme réserviste à bord du porte-avions Charles de Gaulle, où il occupait un poste de conseiller politique ; dans le civil, il était conseiller politique au commandement maritime de l’OTAN, près de Londres, spécialiste de la Russie. Ancien de Naval Group, passé par un cabinet de conseil britannique, il a été recontacté par un ancien collègue qui créait une entreprise d’IA pour le commandement et le contrôle (C2) des opérations militaires. La lecture d’un texte de Sam Altman sur un « moment Oppenheimer » de l’IA l’a décidé : puisqu’on ne pourra pas désinventer l’IA, autant que les démocraties libérales la maîtrisent, et autant le faire en Europe, depuis la France. Il souligne que beaucoup d’ingénieurs de l’entreprise sont des Français revenus d’entreprises américaines, et que le second mandat de Donald Trump a poussé de jeunes chercheurs à revenir.
Il rappelle que la Silicon Valley est née des besoins militaires de la guerre froide, avant trente ans où l’innovation est surtout venue du civil ; la guerre en Ukraine a rendu urgent d’attirer cette innovation civile vers les armées.
Un champ de bataille dominé par les drones
Pour Arnaud Valli, l’Ukraine, déjà dans le top 10 des exportateurs d’armement avant 2014, a résisté grâce à une société très horizontale, à des ingénieurs nombreux et à une culture de la débrouille, avec des décisions décentralisées. Les Ukrainiens utiliseraient entre 15 000 et 20 000 drones par jour. Il cite le colonel Michel Goya : jusqu’en 2022, une section d’infanterie de 1944 n’aurait pas été dépassée face à une section moderne, ce qui n’est plus vrai. Si 80 % des pertes de la Première Guerre mondiale venaient de l’artillerie, depuis l’été 2025, selon lui, 80 % des pertes en Ukraine sont dues aux drones, souvent des drones FPV pilotés par des humains reliés par fibre optique, presque impossibles à brouiller. Le champ de bataille est devenu « transparent » : les tranchées ont laissé place à des trous, et des unités restent en position pendant des mois. La marine ukrainienne, détruite dès les premières heures, contrôle aujourd’hui la mer Noire occidentale avec des drones bien moins coûteux que les navires russes. Il voit dans l’Ukraine un terrain d’expérimentation comparable à la guerre d’Espagne, où la Légion Condor avait préparé la Luftwaffe, et évoque l’apprentissage que la Corée du Nord, dont les soldats ont combattu dans la région de Koursk, et la Chine peuvent en tirer.
Au Moyen-Orient, la supériorité israélo-américaine repose selon lui sur le renseignement, l’IA appliquée à la chaîne de frappe, des budgets immenses et une supériorité aérienne totale ; mais la guerre reste « un affrontement des volontés ».
L’IA au service du chef
COMAND AI travaille sur le commandement, le « cerveau » d’une armée, qui doit traiter toujours plus d’informations avec des états-majors dispersés pour ne pas être détruits : en Ukraine, aucun état-major de brigade ne se réunit plus sous une tente à cent personnes. Dans la boucle OODA (observation, orientation, décision, action), l’entreprise se concentre sur l’orientation : comprendre l’unité adverse et proposer des options. « Notre avantage, c’est d’essayer de comprendre mieux qu’eux, d’aller plus vite qu’eux. » L’humain reste dans la boucle et décide ; l’IA rappelle l’humidité du sol, les vents ou le carburant de l’unité voisine à un officier épuisé, ou guide un jeune lieutenant mobilisé après trois mois de formation. Face aux géants américains, il juge que l’Europe restera interopérable avec les systèmes de l’OTAN, très américains, mais peut offrir une solution souveraine, d’autant plus utile avec l’affaire du Groenland et la fragilité de l’article 5. Les freins sont surtout financiers : le budget de la défense française, un peu plus de 50 milliards d’euros, est inférieur à la charge des intérêts de la dette, l’Allemagne est passée de 40 à 120 milliards, et la France n’a pas de fonds de pension pour financer ses start-up.
Son scénario idéal à dix ans : une DefTech qui complète les industriels traditionnels, sur le modèle d’Airbus, ramène capitaux et talents en Europe et contribue à une dissuasion européenne. « C’est très bien les subventions, c’est beaucoup mieux les contrats. »
Les références de l’épisode
- COMAND AI : start-up française de logiciels d’IA pour le commandement et le contrôle des opérations militaires.
- Institut FMES (Fondation méditerranéenne pour la recherche stratégique) : partenaire du podcast La Course.
- Porte-avions Charles de Gaulle : où l’invité servait comme conseiller politique de réserve.
- Commandement maritime de l’OTAN : où il était conseiller politique, près de Londres.
- Michel Goya : colonel et auteur sur les questions militaires, cité pour sa comparaison entre l’infanterie de 1944 et celle d’aujourd’hui.
- Sam Altman : son texte sur le « moment Oppenheimer » de l’IA a décidé l’invité à rejoindre la DefTech.
- Boucle OODA : cycle de décision militaire (observation, orientation, décision, action).
- Système Aegis : exemple de défense antiaérienne automatisée depuis les années 1960.
- Légion Condor : citée pour le parallèle entre la guerre d’Espagne et la guerre en Ukraine.
Au fil de l’épisode
- 00:00:15 : quatre ans après l’invasion de l’Ukraine, le réveil européen
- 00:01:06 : le 24 février 2022 à bord du Charles de Gaulle
- 00:02:15 : de l’OTAN à la création d’une start-up d’IA de défense
- 00:03:05 : le « moment Oppenheimer » de l’IA
- 00:04:33 : une IA européenne pour être moins dépendant
- 00:05:39 : apprendre à l’étranger, revenir en France
- 00:08:06 : le retour des cerveaux et le lien entre tech et défense
- 00:10:01 : l’innovation civile au service des armées ukrainiennes
- 00:11:09 : l’industrie de défense ukrainienne
- 00:13:29 : 15 000 à 20 000 drones par jour
- 00:13:53 : la fin de la domination de l’artillerie
- 00:15:24 : drones FPV et transparence du champ de bataille
- 00:17:46 : où se joue la supériorité militaire
- 00:18:50 : la marine ukrainienne et la nouvelle économie de la guerre
- 00:20:54 : COMAND AI et le commandement des opérations
- 00:22:31 : la boucle OODA et le rôle de l’IA
- 00:24:27 : l’humain reste dans la boucle
- 00:26:56 : aider les soldats mobilisés et les jeunes officiers
- 00:29:36 : face aux géants américains et chinois
- 00:32:38 : ce que la Chine et la Corée du Nord apprennent en Ukraine
- 00:34:07 : le parallèle avec la guerre d’Espagne
- 00:35:06 : les freins au développement de la DefTech
- 00:37:45 : la DefTech européenne dans dix ans
FAQ
Qui est Arnaud Valli ?
Arnaud Valli est responsable des affaires publiques chez COMAND AI, start-up française d’IA pour le commandement des opérations militaires. Ancien de Naval Group, il a été conseiller politique au commandement maritime de l’OTAN, spécialiste de la Russie, et sert comme réserviste, notamment comme conseiller politique à bord du porte-avions Charles de Gaulle.
Comment la guerre en Ukraine a-t-elle changé le champ de bataille ?
Selon Arnaud Valli, les drones causent désormais environ 80 % des pertes en Ukraine, contre l’artillerie auparavant. Pilotés par des humains, souvent par fibre optique pour échapper au brouillage, ils rendent le champ de bataille transparent : l’infanterie ne peut plus se déplacer à découvert et vit dans des trous, parfois pendant des mois.
À quoi sert l’IA dans le commandement militaire ?
D’après Arnaud Valli, l’IA aide les états-majors, dispersés et submergés d’informations, à comprendre l’adversaire et à proposer des options plus vite. Elle intervient surtout dans la phase d’orientation de la boucle OODA. L’humain reste dans la boucle et prend la décision ; l’IA sert d’assistant, y compris pour un officier épuisé ou peu expérimenté.
Qu’est-ce qui freine la DefTech européenne ?
Pour Arnaud Valli, ce n’est ni l’expertise technique ni la prise de conscience, mais le financement et la constance : le budget de la défense française est inférieur à la charge de la dette, la France n’a pas de fonds de pension pour investir, et les règles d’achat d’armement sont complexes. Il plaide pour des contrats plutôt que des subventions.
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