
Au musée de l'Armée, Claude d'Abzac Epezy, chargée de mission au Service historique de la défense, consacre une conférence aux femmes combattantes françaises en 1944. De la résistante photographiée à Chartres aux conductrices du groupe Rochambeau, des déportées aux 18 300 femmes de l'arme féminine de l'armée de terre, elle montre comment la Seconde Guerre mondiale a mobilisé des femmes à un degré inédit, pourquoi leur nombre reste mal connu, et comment elles ont été renvoyées au silence après la Libération.
Derrière les allégories de la Libération
Dans cette conférence donnée au musée de l’Armée le 13 novembre 2024, Claude d’Abzac Epezy, chargée de mission au Service historique de la défense (SHD), interroge la notion de « combattante » à travers les Françaises de 1944. Elle retient une définition large : sont combattantes celles qui acceptent volontairement de risquer leur vie pour défendre la France. Elle part de Chartres, libérée entre le 16 et le 23 août 1944, et de deux photographies parues dans le magazine Life du 4 septembre 1944 : celle de la femme tondue, devenue l’allégorie de l’épuration, et celle de Simone Segouin, résistante FTP de 18 ans posant avec un fusil-mitrailleur sur le perron de l’hôtel de ville. Pour la conférencière, ces images risquent de faire oublier les autres, comme Jeanne d’Arc a fait oublier les autres combattantes du Moyen Âge.
Elle distingue deux grandes catégories, les résistantes et les femmes en uniforme, ces dernières étant beaucoup moins connues.
Résister : manifester, abriter, combattre
Claude d’Abzac Epezy passe en revue les formes de résistance féminine : manifester, au risque de l’arrestation ; donner refuge à des aviateurs alliés ou à des persécutés, ce qui valait aux femmes la déportation ; agir dans les mouvements et les réseaux, où les femmes ont souvent joué un rôle fondateur avant d’être écartées des directions. Elle cite Yvonne Oddon, bibliothécaire à l’origine du réseau du musée de l’Homme, à qui elle attribue le mot « résister ». Dans les maquis, les femmes occupent une place marginale et se voient souvent refuser des armes, même formées au combat. La conférencière évoque aussi les déportées et les exécutées, dont Simone Michel Lévy, pendue à Flossenbourg pour avoir saboté sa production dans une usine d’armement, et Olga Bancic, seule femme exécutée du groupe Manouchian, dont elle lit la lettre d’adieu à sa fille. Les chiffres restent incertains : 26 femmes chefs de réseau sur 492 réseaux, environ 8 000 Françaises déportées à Ravensbrück dont 1 500 ne sont pas revenues, 5 600 femmes parmi les 65 000 médaillés de la Résistance, six femmes compagnons de la Libération.
Pour elle, la part des femmes dans la Résistance est sans doute sous-estimée par les archives, faute d’homologations demandées ou accordées.
Les femmes en uniforme de 1944
La conférencière rappelle qu’il y a toujours eu des femmes dans les armées, avant leur exclusion sous Louis XIV puis sous la Troisième République. En 1944, elles servent comme infirmières et ambulancières, souvent bénévoles, comme les conductrices du groupe Rochambeau débarquées à Utah Beach en août 1944 ; elles s’engagent dans le Corps des volontaires françaises à Londres, dans les services secrets, puis surtout dans l’armée reconstituée en Afrique du Nord : corps féminin des transmissions créé par le colonel Merlin, corps féminin du train, et le 11 janvier 1944 le service féminin obligatoire décrété à Alger. L’arme féminine de l’armée de terre, dirigée par Hélène Terré, rassemble 18 300 femmes en 1945 selon les chiffres qu’elle cite. Selon Claude d’Abzac Epezy, c’est « au front que les femmes ont gagné leur statut de militaire ».
Après la guerre, moquées et associées à l’imagerie communiste, ces femmes se taisent, les formations féminines sont dissoutes, et il faut attendre les années 1970 pour qu’elles reviennent dans l’armée française.
Les références de l’épisode
- « La guerre n’a pas un visage de femme », livre cité en ouverture et en conclusion.
- Le magazine Life du 4 septembre 1944 et son reportage sur la libération de Chartres, avec les photographies de Ralph Morse.
- Simone Segouin, résistante FTP de 18 ans photographiée à Chartres.
- Yvonne Oddon, à l’origine du réseau du musée de l’Homme.
- Simone Michel Lévy, déportée et pendue à Flossenbourg, l’une des six femmes compagnons de la Libération.
- Olga Bancic, seule femme exécutée du groupe Manouchian.
- « Tomber du ciel », de Claire Andrieu, sur l’accueil des aviateurs alliés abattus en France.
- « Elles ont suivi de Gaulle », de Sébastien Albertelli, sur le Corps des volontaires françaises.
- Le groupe Rochambeau, ambulancières qui suivent les troupes en France à partir d’août 1944.
- Le corps féminin des transmissions et le corps féminin du train, créés en Afrique du Nord.
- L’arme féminine de l’armée de terre, dirigée par Hélène Terré.
- André Malraux et son discours aux déportées de Ravensbrück prononcé à Chartres en 1974.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : un cycle de grandes figures de 1944, et la question des combattantes
- 00:01:44 : Chartres libérée et les photographes du magazine Life
- 00:03:05 : deux allégories, la femme tondue et Simone Segouin
- 00:07:05 : résistantes et femmes en uniforme
- 00:09:48 : manifester, donner refuge, agir dans les réseaux
- 00:14:14 : les femmes dans les maquis et les armes refusées
- 00:15:47 : déportées et exécutées
- 00:22:46 : celles qui ne sont pas revenues, de Simone Michel Lévy à Olga Bancic
- 00:26:21 : combien de résistantes, la difficulté des chiffres
- 00:29:33 : définir la combattante, de Malraux à Maurice Schumann
- 00:33:51 : les femmes en uniforme et leur histoire dans les armées
- 00:39:26 : infirmières, Croix-Rouge et ambulancières
- 00:43:02 : le groupe Rochambeau à Utah Beach
- 00:45:05 : le Corps des volontaires françaises et les services secrets
- 00:49:17 : l’armée d’Afrique du Nord et le service féminin obligatoire
- 00:51:57 : corps féminin des transmissions, corps féminin du train, arme féminine de l’armée de terre
- 00:56:28 : les femmes dans l’armée de l’air et la marine
- 00:59:35 : un statut militaire gagné au front
- 01:00:06 : moqueries, silence et dissolution après la guerre
FAQ
Combien de femmes ont servi dans l’arme féminine de l’armée de terre ?
Selon Claude d’Abzac Epezy, qui s’appuie sur les travaux du colonel Christian Benoît, l’arme féminine de l’armée de terre rassemblait 18 300 femmes en 1945, contre 2 700 en 1943. Dirigée par Hélène Terré, elle formait une arme à part entière, non mixte. D’après la conférencière, 53 de ses volontaires sont mortes pour la libération.
Qui est Simone Segouin ?
Simone Segouin, dite Nicole dans la clandestinité, est une résistante de 18 ans membre d’un groupe FTP. Photographiée avec un fusil-mitrailleur sur le perron de l’hôtel de ville de Chartres en août 1944, elle a été le sujet d’un reportage du magazine Life. Claude d’Abzac Epezy en fait l’une des deux allégories féminines de la Libération.
Qu’est-ce que le service féminin obligatoire de 1944 ?
Le 11 janvier 1944, à Alger, le Comité français de la libération nationale décrète un service féminin obligatoire. Selon la conférencière, il n’a jamais été totalement appliqué, notamment sous la pression de la population d’Afrique du Nord, mais certaines femmes ont été appelées en vertu de ce décret, sans être forcément volontaires.
Pourquoi les femmes combattantes se sont-elles tues après la guerre ?
D’après Claude d’Abzac Epezy, la femme en armes était associée à l’imagerie communiste et les femmes soldats étaient moquées. Même Hélène Terré n’osait pas se promener en uniforme dans Paris. Beaucoup ont craint de perdre leur féminité en racontant leur guerre, et les formations féminines ont été dissoutes jusqu’aux années 1970.
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