
Historien et directeur des études et de la recherche de la Fondation Charles-de-Gaulle, Frédéric Fogacci a vu le second volet du diptyque consacré à de Gaulle avec un regard d'expert. Avec Alexandre Jubelin et André Loez, il raconte la rivalité entre de Gaulle et Giraud née dans l'armée des années 1930, juge la place donnée à l'AMGOT et au Conseil national de la Résistance, et dresse la liste de ce que le film réussit et de ce qu'il oublie, du maréchal Juin au débarquement de Provence.
Un film de trois guerres
L’historien Frédéric Fogacci, directeur des études et de la recherche de la Fondation Charles-de-Gaulle, examine avec Alexandre Jubelin et André Loez, dans Le Fil de l’épée, le second volet du diptyque d’Antonin Baudry consacré à de Gaulle, « J’écris ton nom », dont le titre reprend le poème d’Éluard. Là où le premier film devait construire la France libre, le second est selon lui « un film de trois guerres » : la guerre politique et diplomatique de De Gaulle contre ses alliés américains, la guerre intérieure de Jean Moulin pour unifier la Résistance, et la guerre sur le terrain, avec la colonne Leclerc puis la 2e division blindée (2e DB). Ce qui fait l’unité du film, juge-t-il, c’est le « commandement par l’intention » : sans argent ni moyens, dépendant des Britanniques pour tout, de Gaulle tient Leclerc, Moulin ou Catroux par la vision qu’il leur a transmise, puis les laisse agir. Ce projet dépasse la victoire : il s’agit de reconstruire l’État. L’historien rapporte la réponse de Pierre Messmer à qui lui demandait ce qu’était être gaulliste : avoir connu l’effondrement de 1940 et s’être mobilisé pour qu’il ne puisse plus jamais se reproduire. Un autre intervenant se dit à la fois moins emporté que par le premier volet, gêné par certaines libertés historiques, et beaucoup plus ému, par le discours de Leclerc au Fezzan, les images d’archives de la libération de Paris ou les républicains espagnols de la 2e DB.
Le coup de cœur unanime va à Thierry Lhermitte dans le rôle du général Giraud, devenu l’antagoniste du second film.
Giraud et de Gaulle, deux armées dans l’entre-deux-guerres
Pour éclairer cet affrontement, Frédéric Fogacci revient sur les carrières des deux hommes. Giraud est « un classique » : grièvement blessé et fait prisonnier pendant la Première Guerre mondiale, évadé, revenu au front, il fait carrière au Maroc et pendant la guerre du Rif avant de devenir gouverneur militaire de Metz, avec sous ses ordres le colonel de Gaulle et son 507e régiment de chars de combat. Lors d’un exercice au tournant de 1938, de Gaulle propose une percée de 50 kilomètres en une nuit ; Giraud l’aurait alors qualifié d’« officier le plus bête de toute l’armée française ». De Gaulle, prisonnier dès 1916, a découvert la guerre de mouvement aux côtés des Polonais face aux Soviétiques ; théoricien, il critique publiquement la politique militaire qu’il sert le jour au Conseil supérieur de la défense nationale, adresse en janvier 1940 un mémorandum aux décideurs et pose ses conditions à Paul Reynaud dans une lettre du 3 juin 1940. L’historien insiste pourtant sur le fait que l’armée l’a toujours protégé. Il rappelle aussi que de Gaulle a refusé de servir aux colonies, quand Leclerc et Giraud y ont fait carrière, ce qui explique le poids de Giraud auprès de l’armée d’Afrique. En novembre 1942, lors du débarquement allié en Afrique du Nord, les Américains n’alignent selon lui qu’environ 40 000 hommes face à quelque 300 000 militaires français : d’où leur choix de s’appuyer sur Darlan, puis sur Giraud après l’assassinat de Darlan le 24 décembre 1942.
Les intervenants rappellent aussi que les Américains tenaient de Gaulle pour un « fou furieux » condamné par un tribunal de Vichy, et voyaient en Giraud un soldat sans ambition politique.
L’AMGOT et le CNR, les détails qui fâchent
Les invités discutent ensuite les choix les plus contestables du film. Sur l’AMGOT, le projet de gouvernement militaire allié des territoires occupés, Frédéric Fogacci juge la main « un peu lourde » sur la carte d’une France démembrée, qui relève selon lui d’une hypothèse extrême ; en revanche, les préparatifs d’une administration et de billets de banque pour l’après-guerre étaient bien engagés, et répondaient aussi à des raisons économiques. Face à ce projet, le Conseil national de la Résistance (CNR), réuni par Jean Moulin le 27 mai 1943 à Paris, est pour lui « l’anti-AMGOT » : arrivé à Alger le 30 mai, de Gaulle peut se présenter comme chef politique, appuyé sur la Résistance intérieure et sur un projet de reconstruction, jusqu’à la transformation du Comité français de libération nationale (CFLN) en Gouvernement provisoire de la République française (GPRF). Un des intervenants s’agace, lui, de la représentation de Jean Moulin, montré annonçant à Alger une réunion qui n’a pas encore eu lieu, et d’une séance du CNR filmée comme une foire d’empoigne, alors que Moulin écrivit ensuite qu’elle s’était tenue « dans une atmosphère d’union patriotique et de dignité ». Les échanges reviennent aussi sur l’assassinat de Darlan par Bonnier de La Chapelle et sur le rôle de la sûreté d’Alger.
L’historien rapporte encore que Jean Monnet aurait un temps suggéré aux Américains que de Gaulle pourrait « avoir un accident » à Alger, avant de changer d’avis.
Scènes de guerre, coups de cœur et coups de gueule
Sur les combats, les intervenants jugent difficile de réussir à la fois un film de combat et un film de commandement, et l’un d’eux regrette des clichés comme Leclerc debout sous le feu, canne à la main. Frédéric Fogacci rappelle que l’obsession de Leclerc était l’économie des moyens, avec un peu plus de 3 000 hommes au départ, et décrit l’identité de la 2e DB comme « une espèce de bricolage de génie ». L’un regrette l’échelle réduite des batailles, quelques véhicules là où il faudrait des dizaines de chars, quand un autre préfère cette lisibilité aux foules numériques. Parmi les coups de cœur : la scène où les soldats chantent dans le désert, et l’interprétation de De Gaulle par Simon Abkarian, qui ne cherche pas la ressemblance. Parmi les regrets : un Catroux traité injustement alors qu’il est resté fidèle à de Gaulle, l’absence des aviateurs de la France libre et de ceux qui se sont battus aux côtés des Britanniques, un Roosevelt sans relief face au Churchill de Simon Russell Beale dans le premier volet, et surtout l’oubli du débarquement de Provence du 15 août 1944, du maréchal Juin et de la campagne d’Italie, où l’armée française a selon l’historien regagné sa crédibilité. Le film s’arrête en novembre 1944, alors qu’il restait près d’un an de guerre.
Pour Frédéric Fogacci, le film a des défauts, mais « la France libre, c’était pas parfait » non plus.
Frédéric Fogacci nous recommande…
- « Le général Beaufre, père de la stratégie française », Hervé Pierre : une biographie que l’historien cite pour montrer que les stratèges français d’après-guerre sont nés de la catastrophe de 1940.
- « Juin », Guillaume Denglos : la biographie qui montre, selon lui, le rôle de Juin auprès de Darlan en novembre 1942.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « J’écris ton nom » : second volet du diptyque d’Antonin Baudry sur de Gaulle, sujet de l’épisode.
- Fondation Charles-de-Gaulle : institution dont l’invité dirige les études et la recherche.
- Général Giraud : rival de De Gaulle à Alger, incarné par Thierry Lhermitte.
- Colonne Leclerc et 2e division blindée : les forces de Leclerc, du désert à la libération de Paris.
- Conseil national de la Résistance (CNR) : réuni par Jean Moulin le 27 mai 1943.
- AMGOT : projet allié d’administration militaire des territoires libérés.
- Comité français de libération nationale (CFLN) et Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) : les étapes de la légitimité politique de De Gaulle à Alger.
- Commandement par l’intention : principe de commandement qui revient, selon les invités, sous l’influence du général Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre.
- Débarquement de Provence : le 15 août 1944, absent du film.
Au fil de l’épisode
- 00:01:08 : présentation de l’invité et du second volet du diptyque
- 00:04:02 : impressions générales, un film de trois guerres
- 00:06:05 : le commandement par l’intention, unité du film
- 00:07:17 : être gaulliste selon Pierre Messmer
- 00:10:29 : moins emporté, plus ému : un regard plus partagé
- 00:12:49 : Thierry Lhermitte en Giraud et le personnage de Darlan
- 00:17:20 : la carrière de Giraud et l’exercice où il juge de Gaulle
- 00:20:18 : pourquoi de Gaulle est un officier atypique
- 00:28:12 : de Gaulle, Leclerc et les carrières coloniales
- 00:29:46 : le débarquement en Afrique du Nord et le choix de Darlan
- 00:35:07 : l’AMGOT et la carte d’une France démembrée
- 00:38:48 : le CNR, réponse de De Gaulle à l’AMGOT
- 00:44:48 : la représentation contestée de Jean Moulin et du CNR
- 00:49:50 : l’assassinat de Darlan et le complot
- 00:51:54 : les scènes de guerre et Leclerc sous le feu
- 00:59:44 : la question de l’échelle des batailles
- 01:04:30 : coups de cœur et coups de gueule
- 01:08:09 : la défense de Catroux
- 01:11:01 : les absents : aviateurs, Juin, débarquement de Provence
- 01:17:41 : un film qui s’arrête trop tôt
- 01:20:13 : de Gaulle et les Américains, de 1944 à 1967
- 01:27:05 : la performance de Simon Abkarian
FAQ
Qu’est-ce que le commandement par l’intention chez de Gaulle ?
Selon Frédéric Fogacci, c’est le fait de fixer une vision et des objectifs généraux, puis de laisser les subordonnés agir. Sans moyens propres, de Gaulle tient ses grands lieutenants, Leclerc, Moulin ou Catroux, par le projet qu’il leur a transmis. Il citait l’exemple de Nelson à Trafalgar, dont les capitaines agissaient comme il l’aurait voulu.
Pourquoi Giraud et de Gaulle s’opposaient-ils ?
D’après l’historien, tout les séparait : Giraud, officier classique formé aux colonies, voyait les chars au rythme de l’infanterie et se voulait purement militaire ; de Gaulle, théoricien de la guerre de mouvement, se pensait comme un chef politique. À Metz, avant la guerre, Giraud l’aurait traité d’« officier le plus bête de toute l’armée française ».
Qu’était l’AMGOT ?
C’était le projet allié d’administrer militairement les territoires libérés, comme en Italie ou en Allemagne. Frédéric Fogacci juge exagérée la carte d’une France démembrée montrée dans le film, mais confirme que les préparatifs d’une administration et de billets de banque étaient engagés, pour des raisons politiques mais aussi économiques.
Que manque-t-il au second film sur de Gaulle selon l’historien ?
Il regrette l’absence du débarquement de Provence du 15 août 1944, du maréchal Juin et de la campagne d’Italie, où l’armée française a regagné sa crédibilité, ainsi que la fin du récit en novembre 1944, alors que les combats ont duré encore près d’un an. Il souhaite une version longue du diptyque.
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